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Dire que vous êtes désolé ne suffit plus

Si entendre les excuses de tous ces hommes qui ont harcelé ou violé des femmes nous épuise, c'est peut-être parce que pardonner demande plus d'efforts que de demander pardon.

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Si vous m'aviez demandé – et, je pense, demandé à un certain nombre de femmes – il y a quelques années ce que je voulais de la part des hommes violents dans ma vie, j'aurais probablement dit : «Je veux simplement qu'ils disent qu'ils sont désolés.» Pendant longtemps, tout ce que je voulais, c'était des excuses, à la fois de la part des hommes qui m'avaient harcelée par le passé, et de la part de ceux qui le font encore. Je voulais également des excuses d'une manière moins tangible : des excuses de la part d'une culture qui permet aux harceleurs et aux hommes violents de s'épanouir sans aucune conséquence.

Mais je n'en ai jamais reçu aucune ; et les hommes qui ont abusé de moi ou m'ont attaquée, les hommes avec qui j'ai travaillé qui ont utilisé leur pouvoir pour me rabaisser, ou les hommes qui m'ont déçue en voyant ces situations et en ne faisant rien, aucun n'a simplement reconnu que c'était mal. C'est pourquoi, avant cette année et avant que la vague actuelle d'allégations de harcèlement sexuel et d'agressions ne soit devenue publique – au moins 60 aux États-Unis depuis que le cas d'Harvey Weinstein a été révélée en octobre, je pensais que si quelqu'un me disait qu'il était désolé, les choses iraient au moins un petit peu mieux. Je ne suis pas sûre que ça aurait eu de l'importance pour moi qu'il le pense, mais j'avais juste besoin d'entendre ces mots. J'ai besoin d'avoir la preuve que ces hommes pouvaient être poussés à une légère introspection, même minime.

Durant ces trois derniers mois, beaucoup d'entre nous ont entendu plus d'excuses que durant le reste de notre vie. Kevin Spacey a tourné ses excuses en une histoire de coming-out, confirmant ainsi une rumeur de longue date d'une manière qui est parue un peu comme une façon de nous distraire des allégations de comportement sexuel abusif envers un adolescent. George H. W. Bush a dit être désolé d'avoir peloté des femmes, mais pas sans avoir dit avant qu'il faisait ça pour rire. Le cuisinier Mario Batali a immédiatement reconnu les multiples allégations de comportement sexuel abusif et s'en est excusé. Puis il a merdé en attachant une recette de «cinnamon roll» (des roulés à la cannelle) à la fin de ses excuses. De toutes les choses qui allaient être gâchées par les hommes violents cette année, les roulés à la cannelle n'avaient jamais été sur ma liste.

Charlie Rose, un journaliste de télévision, est désolé ; Glenn Thrush, un journaliste du New York Times, est désolé ; John Lasseter, le directeur artistique des studios d'animation Pixar et Walt Disney, est désolé ; Al Franken, le représentant de l'État du Minnesota au sénat américain, est désolé ; Jeffrey Tambor, un acteur, est désolé, en quelque sorte ; Dustin Hoffman était désolé, en tout cas jusqu'à ce qu'il s'engueule avec le présentateur John Oliver sur scène à propos des allégations de harcèlement sexuel portées contre lui. De nos jours, vous ne pouvez pas traverser la rue sans croiser un homme qui s'excuse envers les femmes en général pour quelque chose qu'il a fait.

Mais les pires excuses que nous avons vues dans cette «saison des excuses des Méchants Hommes» sont venues du méchant originel en personne : le vague mea culpa d'Harvey Weinstein, qui a suivi les multiples allégations de harcèlement, attaque et viol portées contre lui, a été une grande leçon sur les mauvaises manières de demander pardon. (Pour sa défense théorique, il n'avait pas encore beaucoup d'exemples pour s'améliorer.) «J'ai grandi dans les années 60 et 70, commence-t-il, à une époque où toutes les règles concernant le comportement au travail étaient différentes. C'était la culture à ce moment-là.» Sa déclaration d'une page continue ensuite avec le fait d'admettre avoir mal agi, ne s'adressant pas une seule fois directement aux femmes qui l'accusent de ces actes brutaux. Il invoque la psychothérapie, cite Jay-Z avec des erreurs, distribue beaucoup d'argent pour créer une bourse pour les réalisatrices, parle de la NRA, et termine tout ça avec – bien sûr – un truc sur sa mère. C'est nul, du début à la fin.

À l'opposé, on trouve des excuses présentées par l'humoriste Louis C.K., un autre homme qui a longtemps été visé par des rumeurs inquiétantes qui ont finalement été confirmées lorsque cinq femmes se sont manifestées et ont raconté leurs histoires. Ses excuses ont probablement été les plus élaborées que nous ayons vues dans le genre, et par conséquent les mieux reçues (même s'il a tout de même subi des répercussions) – sans doute car C.K. s'est toujours bien exprimé, et est très bon lorsqu'il s'agit d'admettre ses défauts, au moins dans ses sketches. Il s'est adressé directement aux femmes qu'il a harcelées, a admis que «ces histoires étaient vraies», a reconnu avoir utilisé son pouvoir et sa position dans le monde de la comédie pour profiter de femmes qui avaient peur de son influence, et a promis de se faire discret pendant un moment. D'accord, il n'a jamais exactement prononcé les mots «je suis désolé», mais il avait vraiment l'air contrit dans sa déclaration. Est-ce que ce n'est pas de toute façon ce qu'on veut dans des excuses ? Il est impossible d'obtenir une punition ou réconciliation immédiate, donc le mieux que l'on puisse en tirer est l'espoir que la personne fera mieux à l'avenir.

Je pensais vouloir des excuses, mais c'était avant de savoir ce que ça faisait d'en recevoir tellement. 

Il existe un processus bien établi lorsqu'un homme fait quelque chose de mal et que cela devient public : les gens sont en colère contre le mauvais comportement d'un homme privilégié qui n'a jamais pris ses responsabilités, et cet homme se lance dans une tournée d'excuses. Ces tournées sont parfois efficaces (je suppose que maintenant on a pardonné à Mel Gibson son comportement ?), parfois moins (Weinstein a été viré de l'entreprise qui porte son nom), et parfois elles sont maladroites ou complètement absentes. Mais dans de nombreux cas, dire qu'ils sont désolés suffit à réhabiliter ces hommes. On finit par les absoudre et par ne plus être aussi en colère contre eux. (Le président Donald J. Trump a remporté l'élection sans s'excuser de rien, même après de nombreuses allégations de comportement sexuel abusif de sa part, et plus d'un an après des femmes essayent encore de lui faire rendre des comptes. Il est tellement insensible qu'il pensait que c'était raisonnable de soutenir un candidat politique accusé de comportement sexuel abusif envers des adolescentes.)

Mais les tournées d'excuses sont rarement satisfaisantes, notamment parce qu'il y a très peu de conséquences pour les hommes, contrairement à leurs accusatrices. Les femmes ont passé tellement de temps à essayer d'obtenir des hommes qu'ils admettent avoir fait quelque chose de mal – n'oubliez pas que pour chaque allégation rendue publique, il y a souvent d'innombrables femmes qui tentent de se faire entendre depuis des années – et maintenant nous avons ce surplus d'excuses sans trop savoir qu'en faire. Ben Affleck est vraiment désolé d'avoir peloté une femme sur une chaîne nationale. Russell Simmons s'est excusé avec humilité fin novembre, mais pas avant d'avoir déclaré qu'il n'avait jamais été violent et que les «souvenirs [de ses accusatrices] concernant cette soirée étaient très différents des siens.» (Il a depuis été accusé de viol et de harcèlement sexuel par encore plus de femmes.) La coupe est pleine en ce qui concerne les «au temps pour moi».

Je pensais vouloir des excuses, mais c'était avant de savoir ce que ça faisait d'en recevoir tellement. Je pensais aussi que voir des hommes puissants et célèbres s'excuser ferait que les hommes moins puissants et moins sous les projecteurs changeraient leurs comportements et diraient aussi qu'ils sont désolés. Et c'est en quelque sorte ce qui arrive, je n'ai jamais vu de ma vie les hommes aussi terrifiés à l'idée de devoir rendre des comptes en public, une terreur que j'entretiens avec plaisir – mais ce n'est pas aussi gratifiant que je l'espérais. Je sais qu'un certain nombre d'hommes dans ma sphère sociale ont commencé, par prévention, à contacter les femmes avec qui ils savaient qu'ils avaient eu des comportements inappropriés au travail pour dire qu'ils étaient désolés, juste au cas où elles s'étaient senties mal à l'aise. Certaines des femmes que je connais ont apprécié les excuses. La plupart voulaient juste que le mec aille se faire voir.

Le problème est que pardonner demande plus de travail que de simplement demander pardon. Une véritable rédemption, une tentative honnête de réparer ce que vous avez cassé, impliquerait un travail invisible aux yeux de la plupart des femmes. Les excuses sont souvent performatives, et celles que les femmes ont reçues ces derniers mois sont devenues un fardeau pour elles. Et, il est important de le noter, un moyen pour les hommes de refuser d'assumer la responsabilité de leurs actes : «J'ai dit que j'étais désolé, maintenant la balle est dans ton camp.»

Je veux que vous vous arrêtiez avant d'avoir commencé. Je veux que vous soyez quelqu'un de bien rétroactivement.
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Il y a des années, j'aurais accepté les excuses de n'importe quel homme qui aurait fait quelque chose de mal. J'aurais cédé à un plaidoyer fait avec humilité, mine penaude et contrition. Maintenant, recevoir des excuses me procure l'effet inverse : j'ai l'impression de devoir gérer les regrets, l'embarras et la douleur de quelqu'un d'autre, en plus de ma propre colère et frustration. On dirait que ça nous donne plus de travail.

Dans la plupart des cas, je veux rarement des mots, ou même quelque chose que je puisse voir ou entendre. Je veux qu'on me laisse tranquille au bar, à une soirée du bureau, dans l'avion, à un restaurant. Je veux que vous disiez aux autres hommes dans votre vie qu'ils ne peuvent pas se conduire ainsi. Je veux que vous les viriez, arrêtiez d'être ami avec eux, et ne les invitiez plus aux soirées, que je sois là ou pas. Je veux remarquer le manque d'action : remarquer à quel point je dois rarement vous rappeler de ne pas me dire quelque chose de grossier ou de ne pas me toucher. Je veux que vous fassiez le travail silencieux et invisible que les femmes font tous les jours pour nous protéger, et je veux que vous le fassiez si spontanément qu'il me soit impossible de le remarquer. Je veux que, pendant cinq minutes par jour, vous soyez aussi mal à l'aise que je le suis pratiquement tout le temps. Je veux que vous vous arrêtiez avant d'avoir commencé. Je veux que vous soyez quelqu'un de bien rétroactivement.

Cela peut paraître injuste que nous ayons demandé des excuses pendant si longtemps, et maintenant que nous les recevons, de les critiquer, que nous fassions la fine bouche et demandions plus. Mais si les trois derniers mois m'ont appris quelque chose, c'est que même si des excuses vous sont présentées, ça ne veut pas dire que vous devez les accepter.


À chaque fois qu'un homme est tenu pour responsable de ses actes, les gens se demandent si c'est le signe d'une période de changement. Est-ce que les allégations envers Weinstein sont la marque d'un nouvel ordre mondial où les hommes ne peuvent plus abuser des femmes ? Je ne suis pas encore convaincue – regardons qui a été élu président des États-Unis – mais ça a au moins marqué un changement dans le langage que les accusés utilisent pour répondre.

Quand j'étais enfant, je me disputais souvent avec mon têtu de père ; des petites querelles à propos de mes vêtements, mes cheveux, de son ton ou de mon ton, qui dégénéraient et devenaient une dispute qui durait trois jours. Ce qui commençait par un accord mutuel de ne pas s'adresser la parole se transformait en moi lui demandant de faire quelque chose qui me paraissait si simple : «Dis moi simplement que tu es désolé !» C'était tout ce dont j'avais besoin, dans ma tête, pour mettre fin à la dispute, et au lieu de ça, il demeurait stoïque, et j'éclatais en sanglots, montais les escaliers en courant jusqu'à ma chambre et claquais la porte. Ma mère entrait quelques minutes plus tard pour me calmer et me rappeler : «Tu sais qu'il ne sait pas comment faire.»

Maintenant, les hommes me présentent toujours des excuses. Ils sont désolés de m'avoir interrompue en réunion, d'avoir trop bu et d'être trop près, de ne pas me payer assez, d'avoir proposé de ne pas me payer du tout, d'écarter les jambes dans le métro et de bloquer trois putain de sièges. Ils sont désolés pour ce qu'ils ont fait dans le passé, ou ce qu'ils pourraient avoir fait, parce que la plupart d'entre eux ne s'en souviennent même pas. Ils sont désolés pour les actions des autres hommes, comme si vous receviez des médailles en expiant les actions des autres. Maintenant ils vont lire cet essai et s'excuser encore plus.

Peut-être que cela me rend furieuse car en tant que femme, en tant que femme racisée, et en tant que femme racisée qui ne peut pratiquement jamais garder sa langue dans sa poche, je suis devenue très douée lorsqu'il s'agit de présenter des excuses. Je m'excuse d'envoyer trop souvent des mails, je m'excuse de mettre les gens mal à l'aise, je m'excuse de ne pas travailler assez ou assez vite. Je dis tout le temps pardon pour quelque chose, que ce soit justifié ou pas. C'est ce qu'on attend de moi. Si je ne le fais pas, on dit qu'il est difficile de travailler avec moi, ou alors que je suis une connasse, condescendante ou arrogante. Et parce que je m'excuse si souvent, je sais à quel point c'est facile. Est-ce que vous pensez que de dire «je suis désolé» demande une très grande force ? Dire que vous êtes désolé n'est pas sorcier. C'est ce qui vient après qui compte.

Mais je doute encore que ces hommes vont vraiment faire quelque chose après s'être excusés. Ils ne feront pas attention et ne seront pas sensibles, ils ne critiqueront pas les autres hommes qui auront un comportement similaire, et ils ne changeront pas leur comportement à l'avenir. Les hommes qui disent maintenant qu'ils sont désolés referont sans doute ce pourquoi ils s'excusent. Parce que pour eux, curieusement, «désolé» efface l'ardoise. Ce que ces hommes veulent vraiment, c'est qu'on les laisse tranquilles.

Au début du printemps dernier, avant que la vague d'allégations de harcèlement sexuel n'ait lieu, j'ai vu le documentaire A Better Man. Il suit Attiya, une femme qui se remémore la relation violente, sur le plan physique et émotionnel, à laquelle elle a mis fin plus de 20 ans auparavant, quand elle avait seulement 18 ans. Le documentaire est un examen déchirant et sans pitié de la manière dont les abus affectent les deux parties, et de comment la relation abusive qu'elle a eue avec Steve lorsqu'elle était adolescente a encore un effet sur elle, des années plus tard. Mais la majeure partie du documentaire se focalise spécifiquement sur Steve, à la fois dans les sessions solo avec un thérapeute et dans des conversations avec Attiya. Ils font même un voyage pour voir leur ancien appartement, où ils habitaient ensemble et où la majorité de la violence s'est produite. Pendant tout le documentaire, qui dure une heure et demie, Steve est à plusieurs reprises forcé de reconnaître ce qu'il a fait à quelqu'un qu'il aimait, et il essaye constamment de se racheter. C'est, après tout, le moins qu'il puisse faire.

Mais les réponses de Steve dans A Better Man ne sont jamais vraiment satisfaisantes. Il ne se souvient pas exactement d'événements si violents qu'il est difficile d'imaginer comment quelqu'un pourrait les oublier. (Votre ex-petite amie se souvient de la fois où, dans un accès de colère, vous l'avez tirée au milieu d'éclats de verre brisé –pourquoi est-ce que ce n'est pas votre cas ?) Lorsque Attiya raconte que Steve a placé ses mains autour de son cou et qu'elle pensait que c'était ainsi qu'elle allait mourir, et comment elle a supposé que quelqu'un devait avoir fait pareil avec lui, le thérapeute demande à Steve s'il se souvient d'un tel événement. Il avale sa salive avec difficulté et dit : «Maintenant oui.» Clairement mal à l'aise et en pleurs, Steve paraît être blessé par son propre comportement. Il ne tient jamais Attiya pour responsable, et lorsqu'il est confronté à la violence qui s'est produite, il accepte le blâme. Et malgré le fait que la page n'est pas tangiblement tournée – car comment Steve pourrait-il un jour justifier son comportement ? – j'ai trouvé A Better Man extrêmement cathartique et satisfaisant.

Le film fait quelque chose qu'aucune autre histoire de violence conjugale et de pardon ne fait : il ne se focalise pas sur les excuses de Steve. Au contraire, il suit Attiya qui continue à vivre sa vie, sans savoir si Steve arrivera un jour à faire entièrement face à ce qu'il a fait. On ne se demande pas sans cesse si ces excuses sont suffisantes, ou si Steve peut être pardonné. La seule vraie question est de savoir s'il comprend ce qu'il a fait ou pas, est-ce qu'il le fera à nouveau, et est-ce qu'il pourra empêcher un autre homme de répéter le même schéma.

Après un tas d'excuses attendues depuis longtemps, je veux que les femmes qui les reçoivent soient celles qui décident si elles sont acceptables ou pas et si elles aident à guérir. J'ai revu ce film trois fois depuis, comme si j'en creusais la signification en essayant de trouver dedans le pardon envers mes propres monstres, ou en essayant de cristalliser ce que j'attends des excuses. Mais ce n'est pas dedans, parce que ce n'est pas important. Je ne sais pas si je suis prête à libérer quelqu'un de sa culpabilité. Après chaque visionnage, je suis soulagée qu'à la fin du film, Steve ne soit pas libéré non plus.

Je sais que l'année est censée se terminer avec un genre d'introspection pour savoir si on pardonne à ces vilains hommes, quand est-ce qu'on les pardonne, et quel travail est-ce qu'il reste à accomplir. Je sais que, techniquement, je finis l'année avec une grande partie de ce que je voulais : des hommes violents et puissants sont tombés et ont admis ce que beaucoup d'entre nous savaient depuis longtemps.

Mais, au lieu de ça, je finis cette année où l'on a brisé le silence frustrée que l'on n'ait pas reçu davantage, et frustrée que ce changement dans la manière dont on parle de harcèlement sexuel demande tant d'efforts de la part de nombreuses femmes. Je ne suis peut-être pas, à tort, prête à accepter les excuses. Je ne veux pas que ça soit facile. Je ne veux pas faire plus d'efforts. ●

Ce post a été traduit de l'anglais.

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