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Kate Ferro pour BuzzFeed News

9 femmes racontent leurs avortements clandestins

«Aucune femme ne devrait avoir à traverser ça toute seule, alors j’ai beaucoup étudié et je suis devenue une sorte d’experte en avortements clandestins, parce que dans mon pays c’est illégal et on ne dispose d’aucune information. Alors j’essaie d’aider toutes les femmes que je peux, je n’ai pas arrêté depuis.»

Publié le

Six pays interdisent totalement l'avortement, même lorsqu'il est nécessaire pour sauver la vie d'une femme enceinte. Des dizaines d'autres ne l'autorisent que dans un cadre si limité que la plupart des IVG y sont illégales.

Tandis que l'accès à l'avortement continue d'être menacé, remis en question et débattu avec ferveur tout autour du globe, il reste une perspective que l'on n'entend pas assez: celle de femmes qui ont pratiqué une IVG.

Nous avons demandé à des membres de la communauté BuzzFeed de nous parler de leurs avortements. Le formulaire a été largement diffusé et traduit en de nombreuses langues. Nous avons reçu plus de 1200 réponses rien que pour la version anglaise.

Plusieurs nous ont été envoyées par des femmes vivant dans des pays dont les législations sur l’IVG figurent parmi les plus restrictives au monde. En voici un échantillon qui représente le vaste éventail d’expériences que les lectrices ont partagées avec nous. Certains témoignages ont été traduits de l’espagnol et du portugais.

Le Chili interdit l’IVG sans aucune exception. La loi chilienne prévoit des peines d’emprisonnement pour les femmes qui avortent et les personnes qui pratiquent des avortements.

«Il est très difficile et très dangereux d’avorter au Chili. J’ai subi deux interruptions volontaires de grossesse dans ma vie. La première fois, j’étais encore au lycée. J’étais très jeune et je n’avais pas la moindre information sur le sujet, mais j’ai pris ma décision automatiquement en voyant le test de grossesse. Je sais que j’étais trop jeune pour avoir un bébé. Je n’avais pas d’argent du tout, et mon petit ami était encore plus jeune que moi! Avoir ce bébé n’a jamais été envisageable. Encore aujourd’hui, je pense que c’est le choix le plus déterminant et le plus important de ma vie.

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«Il est devenu clair à mes yeux qu’aucune femme ne devrait avoir à traverser ça toute seule, alors j’ai beaucoup étudié et je suis devenue une sorte d’experte en avortements clandestins»

Je l’ai fait en prenant des cachets (du misopostrol). C’est un médicament sûr, mais si vous faites ça sans avoir les bonnes informations, ça peut être mortel. À 16 ans, je n’y connaissais rien à rien et je l’ai fait quand même, parce que c’était la seule possibilité que j’avais, et tout ce que je voulais, c’était ne pas devenir mère. Ce n’était pas du tout traumatisant parce que j’étais tout à fait sûre de ma décision.

Après ça, il est devenu clair à mes yeux qu’aucune femme ne devrait avoir à traverser ça toute seule, alors j’ai beaucoup étudié et je suis devenue une sorte d’experte en avortements clandestins, parce que dans mon pays c’est illégal à mort, et les médias officiels ne disposent d’aucune information. Alors j’essaie d’aider toutes les femmes que je peux, je n’ai pas arrêté depuis.

Quand j’ai dû repasser par là, huit ans après la première fois, j’ai été soulagée parce qu’alors, je savais tout ce qu’il y avait à savoir sur le sujet.»

Les Émirats arabes unis interdisent l’IVG sauf si la vie de la femme enceinte est menacée. La Jamaïque interdit l’avortement sauf si la vie de la femme est en danger ou pour protéger sa santé physique ou mentale.

«J’ai avorté il y a environ un an à la Jamaïque (où c’est illégal) parce qu’à l’époque je vivais à Abou Dhabi (où c’est très, très illégal). J’avais eu une relation sexuelle et je n’avais pas vu qu’il avait enlevé le préservatif. Ma marraine est un médecin réputé à la Jamaïque, elle nous a mis en relation avec quelqu’un qui y pratique des avortements.

Même si l’IVG est illégale à la Jamaïque, certains médecins en cabinets privés la pratiquent mais ce sont des avortements chirurgicaux. Alors j’y suis retournée tôt le lendemain matin, après avoir pleuré des heures, et j’ai avorté. Je me souviens être entrée dans la pièce et m’être installée dans un fauteuil et il y avait des étriers pour mettre les
pieds, et un seau au bout du fauteuil. Je hurlais comme une folle quand ils m’ont mis l’intraveineuse tellement j’étais terrifiée.

«J’ai avorté il y a environ un an à la Jamaïque (où c’est illégal) parce qu’à l’époque je vivais à Abou Dhabi (où c’est très, très illégal).»
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Mes parents m’ont dit de n’en parler à personne parce que ça pourrait faire une mauvaise impression. Je ne me suis confiée à aucun de mes amis ni à aucun membre de ma famille, je ne
pouvais pas parler à mes parents et le type qui m’avait mise enceinte était un trou du cul complet. La seule personne à qui je pouvais parler était ma marraine, mais j’ai repris l’avion le lendemain et avec le décalage horaire de huit heures, c’était vraiment difficile.

Pour moi, c’est la stigmatisation des femmes qui avortent qui m’a blessée, pas l’avortement en lui-même. Je me suis sentie sale pendant hyper longtemps, et partager une intimité avec quelqu’un, même juste un câlin, a été difficile parce que j’avais l’impression de ne plus mériter d’être aimée. J’ai progressivement commencé à m’en remettre, mais c’était toujours là, dans un coin de mon cerveau —mon petit secret honteux.»

L’Irlande interdit l’avortement sauf si la vie de la femme enceinte est en danger. Des milliers de femmes se rendent au Royaume-Uni chaque année pour subir une IVG. D’autres utilisent des médicaments achetés sur internet pour provoquer
leur avortement.

«J’ai commandé des comprimés abortifs sur le site d’une association pour qu’ils soient livrés en Angleterre, c’était après Noël et je n’avais pas beaucoup d’argent, mais à mesure que les jours passaient, je devenais de plus en plus malade au point que j’ai été obligée
de le dire à ma mère, qui nous a prêté l’argent nécessaire pour une IVG chirurgicale.

Les femmes de ma famille sont atteintes d’une forme sévère de nausées matinales liées à la grossesse, ce qui signifie que si j’avais attendu, j’aurais été hospitalisée pendant des semaines voire des mois, et je n’aurais plus eu la possibilité de choisir d’avorter ou
pas. Nous avons été obligés d’organiser un avortement chirurgical en urgence à
la fin de la semaine dans une clinique en Angleterre, sinon je n’aurais plus
été en mesure de me déplacer.

«Nous avons été obligés d’organiser un avortement chirurgical en urgence à la fin de la semaine dans une clinique en Angleterre, sinon je n’aurais plus été en mesure de me déplacer.»

D’un côté, je me sentais mieux —recevoir les médicaments, les prendre et éventuellement avoir à demander une aide médicale en Irlande s’il y avait eu un problème aurait rendu la situation bien pire. Opter pour la procédure chirurgicale signifiait également que mes vomissements et mes nausées cesseraient quasi instantanément (les médicaments mettent des heures à faire effet et les symptômes comme la nausée peuvent mettre jusqu’à deux semaines pour disparaître).

L’attente à l’aéroport, tant à l’aller qu’au retour, a été atroce. Les gens de la clinique et le chauffeur de taxi qui travaillait pour eux étaient absolument adorables, mais vu comme j’étais malade, j’aurais préféré pouvoir le faire chez moi et retrouver mon lit plus tôt.

Cela ne fait que cinq jours que ça s’est passé et j’ai encore mal, mais je suis retournée au travail. Ce n’est pas facile de faire comme si j’avais été absente pour une maladie quelconque. Je sais à 100% que c’était la bonne décision, mais mon corps ressent un vide, comme si quelque chose n’allait pas, et je me sens encore un peu coupable.

J’ai de la chance pour le côté financier de la chose, d’avoir pu emprunter de l’argent et en parler à un membre de ma famille —mais le fait de devoir voyager pour subir l’intervention et avoir été si malade l’a rendu bien plus difficile et fatiguant que cela n'aurait dû l’être.»


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Le Honduras interdit l’avortement, sauf si la vie de la femme enceinte est en danger.

«J’avais 20 ans lorsque je suis retombée enceinte. J’avais déjà un petit de 4 ans et j’étais
terrifiée à l’idée d’avoir un deuxième enfant. Je pensais que je n’y arriverais
pas, avec mon travail et mes études à l’université.

Même si j’étais avec mon mari, nous avions tous les deux peur, cela n’avait pas été facile d’être des parents adolescents. Nous ne pouvions pas imaginer avoir deux enfants à l’époque, alors nous avons cherché des moyens d’avorter. Dans mon pays, c’est complètement illégal —les femmes qui le font et ceux qui le pratiquent risquent la prison.

Nous avons trouvé une solution par le biais d’un ami. Je ne devais être enceinte que de quatre ou cinq semaines; je ne me sentais pas trop coupable. Maintenant, j’ai 26 ans
et avoir fait ça pèse encore sur mon âme, et mon mari ressent la même chose. Nous
avons très souvent pleuré ensemble, nous n’avons toujours que notre fille et
nous avons la foi: Dieu nous permettra d’avoir d’autres enfants. Aujourd’hui,
nous regrettons l’avortement et nous ne conseillerions à personne de le faire.»

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Le Venezuela interdit l’avortement sauf si la vie de la femme enceinte est menacée.

«J’avais 20 ans. Une de mes amies connaissait une fille qui l’avait déjà fait, et elle m’a aidée à trouver les comprimés. J’en ai pris un ou deux par voie orale et la même
chose par voie vaginale et je me suis allongée avec les fesses et les jambes en
l’air et j’ai attendu jusqu’à ce que j’aie vraiment besoin d’aller faire pipi.
Après ça, j’ai saigné pendant des jours —comme des règles très très abondantes— et
j’ai dû boire du thé vraiment très chaud.

J’ai pleuré pendant des jours et ça m’arrive encore parfois, sept ans après. J’ai pris cette décision toute seule parce que je ne me sentais pas prête à devenir mère. Je ne suis pas fière de ce que j’ai fait, et je ne crois pas que je le referais, mais je ne le regrette pas. Et pourtant, ça
me rend triste encore aujourd’hui. À certains moments je l’oublie, et à
d’autres ça me hante.

Je l’ai fait sans contrôle médical et dans le secret. Ma famille ne le sait pas, j’ai eu vraiment peur et je me suis sentie très seule.»

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Le Brésil interdit l’avortement, sauf pour les grossesses résultant d’un viol ou d’un inceste, si la vie de la femme enceinte est menacée et dans les cas d’anencéphalie fœtale.

«J’ai avorté deux fois. Et il m’a fallu un peu de temps avant d’être capable d’en parler (ou d’écrire). J’avais toujours cru que les avortements, ça concernait des femmes de 16 ans, de façon totalement cliché. Ma situation à moi était différente. Je suis mère et je suis mariée. Mes avortements ont eu lieu quand je suis tombée enceinte une deuxième et troisième fois de mon mari, sans l’avoir voulu.

«J’ai vécu ces deux avortements dans des situations inimaginables, allongée sur le tapis dans la maison d’une vieille femme. Je ne savais même pas si elle avait les moindres connaissances chirurgicales»

J’ai vécu ces deux avortements dans des situations inimaginables, allongée sur le tapis dans la
maison d’une vieille femme. Je ne savais même pas si elle avait les moindres connaissances chirurgicales. La première fois a été relativement «calme» par rapport à la deuxième, où je suis tombée dans les pommes, j’ai voulu aller à
l’hôpital et j’étais convaincue que j’allais mourir. Après la deuxième intervention, j’ai eu une très grosse fièvre pendant une semaine et j’ai senti
le fœtus sortir pendant que j’urinais. J’ai le souvenir précis de ce moment dans la tête.

Je me demande comment ce serait si j’avais eu ces deux enfants. La semaine dernière, je me demandais si mon entourage me pardonnerait d’avoir avorté, mais ce que je ne cesse de me répéter, c’est que je n’ai rien fait de mal et que c’est moi qui ai été blessée.
C’est moi qui vais porter ce sentiment à l’intérieur et je n’ai pas besoin de
faire pénitence pour ça.»

Le Salvador interdit les avortements, sans aucune exception.

«J’ai découvert que j’étais enceinte à moins d’un mois de grossesse. J’étais à la fac et il était impossible que j’aie un enfant car j’étais au milieu de mon cursus. J'avais contracté un prêt pour financer mes études.

Je n’ai pas eu besoin de réfléchir: j’étais sûre de ne pas le vouloir parce que cela aurait retardé mes objectifs et mes études. J’ai cherché des méthodes sur internet et j’ai trouvé des médicaments dont les effets secondaires étaient de provoquer un avortement. Évidemment, ce n’était pas en vente à la pharmacie sans ordonnance, mais ça se trouvait au marché noir. Les gens vous indiquent la dose à prendre. Ils jurent qu’ils ont été conseillés par des médecins, c’est peut-être vrai.

«Les gens vous indiquent la dose à prendre. Ils jurent qu’ils ont été conseillés par des médecins, c’est peut-être vrai.»

Chaque comprimé coûte 50 dollars, et ils m’en ont donné trois vu le peu d’avancement de ma grossesse, mais d’après ce que j’ai compris, plus vous êtes enceinte depuis longtemps, plus la dose doit être forte. J’ai dû insérer deux cachets par voie vaginale et en placer un sous ma langue.

Il a fallu une demi-heure pour que ça commence à faire effet. J’ai cru que j’allais mourir vu la violence des contractions que provoque ce médicament, sans parler des saignements. Je n’ai pas pu dormir de la nuit et je ne pouvais pas prendre d’antalgique parce que je vomissais tout, même l’eau.

Émotionnellement, comment je me sentais? J’ai demandé à Dieu de me pardonner, parce que je comprends que c’est mal. Mais je n’allais pas sacrifier mon avenir. En outre, l’idée de devenir mère ne m’a jamais vraiment enthousiasmée. Je comprends qu’on va me juger, et que tout le monde va en parler, mais je m’en fiche. Je ne cherche l’approbation de personne. Cela fait trois ans maintenant, et je vis ma vie normalement.

Le pire, c’était la douleur physique. J’aiderais sûrement quelqu’un qui déciderait de faire la même chose que moi, mais je ne juge pas les mères désintéressées qui veulent avoir leurs bébés. Je suis pour la dépénalisation de l’avortement. Que celles qui veulent considérer que c’est la meilleure décision le fassent; celles qui pensent que c’est la pire, qu’elles s’abstiennent. Cela permettra aussi de réglementer ces activités sans mettre en danger la santé des femmes et cela découragera les marchés noirs.»

Le Guatemala interdit l’avortement, sauf si la vie de la femme enceinte est en danger.

«J’ai pratiqué trois avortements volontaires. C’était le même père à chaque fois, et il croit que c’était des fausses couches. Mais la vérité c’est que je ne veux pas d’enfant, pas tout de suite en tout cas. Dans mon pays, c’est illégal, donc les femmes qui veulent interrompre une grossesse doivent utiliser des moyens naturels (des concoctions élaborées par des guérisseurs) ou falsifier des ordonnances pour obtenir les médicaments qui aident à avorter.

«Les femmes qui veulent interrompre une grossesse doivent utiliser des moyens naturels (des concoctions élaborées par des guérisseurs) ou falsifier des ordonnances pour obtenir les médicaments qui aident à avorter.»

Chacun de mes avortements a été pire que le précédent. La douleur était atroce. Mais la vérité, c’est que c’est moins douloureux que de mettre au monde un bébé que je ne désire pas, et je ne regrette pas de l’avoir fait. C’est quelque chose que j’ai gardé pour moi et que je n’ai jamais partagé avec personne, car dans la société dans laquelle je vis, l’avortement est un sujet tabou. Je me ferais crucifier si j’avouais les avoir provoqués.

Mon opinion personnelle, c’est que chaque femme devrait avoir le droit de choisir ce qu’elle fait ou non avec son corps, et que si pour une raison X ou Y vous désirez interrompre votre grossesse, les ressources nécessaires pour y mettre un terme ne devraient pas être
aussi difficiles à obtenir.»

La République dominicaine interdit l’avortement sans aucune exception.

«J’ai subi une interruption volontaire de grossesse à 20 ans. C’était une décision prise
conjointement avec mon partenaire, mais c’était plus la sienne que la mienne. La vérité, c’est qu’il a exercé une grande pression psychologique sur moi, même si cela ne justifie pas mon acte. J’ai utilisé du Cytotec, par voie vaginale, à la maison. J’étais enceinte de trois mois, à peu près. J’ai énormément souffert et il a fallu trois heures entre le moment où j’ai inséré les comprimés (trois) et celui où le fœtus a été expulsé. C’est un souvenir qui me poursuivra toute ma vie.

Je n’aurais jamais pensé que je ferais une chose pareille; j’ai toujours été contre l’avortement. C’est un acte que je regrette beaucoup, et je ne le referais pas.

Aujourd’hui, j’ai une magnifique petite fille de 2 ans, que je n’ai jamais douté désirer un seul instant, et je ne juge pas celles qui prennent la décision d’interrompre leur grossesse.

Je ne pense pas que ce soit une décision ni une expérience faciles pour la majorité des femmes. Je n’ai jamais fait part de cette expérience à personne, à part à ma meilleure amie.»


Ces témoignages ont été édités et condensés pour plus de clarté. Karla Agis, Jessica Lima, Flora Paul et Luisa Pessoa ont contribué à choisir les témoignages et à les traduire de l’espagnol et du portugais.

Traduction française de Bérengère Viennot.


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