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J'étais enceinte, et puis je ne l'étais plus

Perdre un être que je n'avais jamais rencontré s'est avéré bien plus épouvantable que je ne l'aurais imaginé.

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La salle de consultation où mon mari et moi attendions les résultats de l'échographie était petite et sombre. C'était un rendez-vous de routine, à 13 semaines de grossesse, des ombres argentées sur un grand écran. Nous attendions que le médecin revienne nous parler du bébé que nous venions de voir pour la seconde fois, cette petite chose à la tête ronde parfaitement formée qui grandissait à l'intérieur de mon corps.

La porte s'est ouverte et une médecin que nous n'avions encore jamais rencontrée est entrée, ce qui n'avait rien d'extraordinaire pour cet hôpital. Elle avait les cheveux châtains et les yeux marron, qu'elle gardait rivés au sol.

Elle a tendu la main à mon mari Zack: «Je suis la Dr Minnick.» Elle s'est assise devant l'échographe. Lorsqu'elle a enfin levé les yeux vers moi, j'ai cru que j'allais vomir.

«Je ne trouve pas de battement de cœur.»


J'ai découvert que j'étais enceinte le matin de mon 31e anniversaire. Le test de grossesse faisait partie d'un lot de deux que j'avais acheté lors d'une fausse alerte quelques mois auparavant. Lorsqu'au bout d'une minute stressante à faire mine de mettre de l'ordre dans les placards de la salle de bain, la deuxième ligne est apparue, toute fine, je suis allée direct sur Google où j'ai tapé comme une folle: «deuxième ligne minuscule test de grossesse». J'ai découvert que l'épaisseur de la ligne rose n'avait aucune importance et que sa présence seule indiquait un taux élevé de gonadotropines humaines (hCG). Positif.

J'ai rincé le bâtonnet, je me suis faufilée jusqu'à notre chambre et j'ai déposé le test sur l'oreiller de mon mari pour qu'il le voie quand il reviendrait m'apporter le petit déjeuner au lit. Il est entré, une tasse de café dans une main et une assiette remplie de tartines au beurre de cacahuète dans l'autre. «C'est les meilleures tartines que j'aie jamais faites», a-t-il claironné. Je suis restée muette.

Il m'a regardée, puis il a regardé l'oreiller, et il a eu un temps d'arrêt. Il a posé la tasse de café et les tartines sur la commode et il a saisi le test de grossesse. «Est-ce que c'est... est-ce que nous... est-ce que ça veut dire ce que je crois que ça veut dire?»

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Même si nous avions décidé de faire un enfant depuis un petit moment, je n'étais pas excitée à cette idée –j'étais terrifiée

Nous n'arrivions pas à croire que c'était vrai. Nous nous sommes enlacés et j'ai hoché la tête pour dire oui, mais je me demandais quand même si le test ne s'était pas trompé. Nous étions mariés depuis six ans et demi, et même si nous avions décidé de faire un enfant depuis un petit moment, je n'étais pas enthousiaste à cette idée –j'étais terrifiée. Une partie de moi se sentait encore davantage enfant que parent, et cette nouvelle me donnait l'impression d'être encore plus petite. Mon cœur résonnait dans toute ma cage thoracique et je me demandais si Zack pouvait lire l'angoisse sur mon visage. Sa joie me rendait encore plus effrayée, et plus enthousiaste.

Le lendemain, j'ai annoncé à ma mère et à ma sœur que j'étais enceinte dans un café à Elko, dans le Nevada. Nous partions en vacances à Jackson Hole, où Zack, mon père et mon frère devaient nous rejoindre. Je voulais attendre que nous soyons tous réunis pour en parler mais quand nous nous sommes retrouvées toutes les trois, je savais que je n'arriverais pas à garder le secret 24 heures de plus.

«Je me disais qu'au printemps prochain nous pourrions aller à Sedona, lança ma mère pendant qu'on regardait la carte. On pourrait aller à Las Vegas en avion, louer une voiture et faire de la randonnée.»

Mon expression a changé et j'ai répondu: «Je crois que pour moi ça ne va pas être possible.»

Ma sœur Mallory, qui jusque là était restée assise sans rien dire à côté de moi, s'est animée d'un coup. «Tu es enceinte!» Elle a hurlé avec une telle férocité que tous les clients du restaurant ont tourné la tête pour nous regarder, alors que nous étions assises en terrasse. Je pouvais sentir leurs regards tandis que Mallory se penchait pour m'étreindre en pleurant et j'ai vu ma mère se blinder, au cas où cela aurait été une fausse piste, au cas où Mallory se serait laissé emporter trop vite.

J'ai revu mentalement les deux lignes roses sur le test de grossesse et j'ai hoché la tête. Une fois remise, ma mère s'est levée pour me serrer dans ses bras et elle s'est rendue compte que le restaurant entier continuait de regarder notre petite explosion d'émotion à travers la vitre. «Elle est enceinte!» a hurlé ma mère en mimant un gros ventre avec ses mains avant de me montrer du doigt. J'étais assise entre les deux femmes que j'aime le plus au monde, et nos larmes à toutes les trois se mêlaient sur mes joues. «On va avoir un bébé», chuchota ma maman.

Ma mère étant incapable de garder la nouvelle pour elle, nous avons laissé derrière nous un sillage de clients partageant notre joie dans tous les restaurants d'autoroute entre le Nevada et l'Idaho. Une serveuse qui appelait tout le monde «frangine» m'a demandé si je croyais au coup de foudre. «Parce que c'est ça, frangine. Tu expulses le lardon, tu le regardes dans les yeux et vlan, t'es cuite.»


Quand nous sommes rentrés de Jackson Hole, trois énormes paquets nous attendaient. C'était des cadeaux pour le bébé envoyés par un ami, ce qui avait donné des soupçons à celui qui s'occupait de notre maison en notre absence. «Vous avez un truc à me dire?» nous a-t-il demandé dans un texto accompagné d'une photo de trotteur Jumperoo. «Dis-lui que c'est pour la fête de naissance de quelqu'un d'autre», ai-je recommandé à mon mari, mais plus rien ne pouvait arrêter Zack. Son excitation était contagieuse et plus nous annoncions ma grossesse à davantage de gens, plus je découvrais que ma peur s 'estompait.

À neuf semaines, pour notre première échographie, nous avons vu une espèce de haricot argenté dont le centre papillonnait. «C'est le cœur qui bat», nous a appris la sage-femme. Nous avons pris des photos de l'écran pour les envoyer par SMS à nos familles, accompagnées de plaisanteries débiles. «Le portrait craché de Zack!», ai-je écrit à mes beaux-parents. La prochaine échographie a été programmée pour quatre semaines plus tard.

«Tu vas être une maman géniale», m'avait affirmé ma sœur. Pourtant, une petite voix en moi n'arrivait encore pas à y croire. Les mamans sont censées être tant de choses que je n'étais pas: altruistes, calmes, sages, mûres. Être capable d'élever quelqu'un d'autre n'a jamais figuré très haut sur la liste de mes qualités. Et si je me plantais? Et si j'avais envie de rendre le bébé? La semaine suivante, j'ai lu un livre sur la dépression post-partum, juste au cas où.

Au cours d'une randonnée lors de nos vacances à Santa Barbara, Zack et moi avons commencé à nous poser des questions. «Comment on va faire pour l'apprentissage du sommeil?», lui demandais-je. «L'apprentissage de quoi?» a répondu Zack.

«D'accord, mais les couches? Tissu ou jetable?»


Ça existe, les couches en tissu? m'a-t-il rétorqué en faisant la grimace.

Nous avons continué à marcher jusqu'à ce que nous puissions voir tout Santa Barbara, la ville où nous nous étions rencontrés et où nous étions tombés amoureux, ses toits rouges, l'océan Pacifique et les Channel Islands, Santa Cruz et San Miguel et les trois petits points d'Anacapa. La température montait au fil de notre randonnée. «Je crois que des couches jetables ça sera très bien», a-t-il fini par dire. Nous nous sommes remis en marche, main dans la main. On s'en sortira très bien, me suis-je dit.

Cet après-midi-là, j'ai apporté des fleurs à une amie qui venait de faire une fausse-couche à 13 semaines. Je tenais le bouquet devant mon ventre, gênée à l'idée que cela puisse lui faire du mal de voir cette nouvelle vie en moi. «Je suis vraiment désolée, lui ai-je dit. Ça arrive tellement souvent.» Elle a mis mes fleurs dans l'eau et m'a remerciée de les avoir apportées; elle avait l'air parfaitement en forme. Elle n'a pas pleuré et je n'ai pas posé beaucoup de questions. J'aurais réagi autrement si j'avais su à l'époque ce que je sais maintenant.


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L'échographie était prévue à 8h30 le lundi matin suivant notre expédition à Santa Barbara. J'étais enceinte de 13 semaines et 4 jours, et l'appli que je consultais quotidiennement m'avait dit: «Votre bébé a désormais la taille d'un piment jalapeño.» À 8 centimètres de long, son corps grandissait pour égaler la taille de son énorme tête, et il avait de minuscules mains assorties de tout petits pieds.

Nous avons signalé notre arrivée à la réception de l'UCSF. Je me suis allongée et en moins d'une minute nous avons retrouvé le petit haricot argenté qui cette fois avait un peu plus une forme de bébé. L'échographiste prenait des photos en promenant la sonde sur mon ventre. «C'est pour montrer au médecin», expliquait-elle en notant rapidement les mensurations. Elles me semblaient plutôt petites, mais je n'ai rien dit parce que je n'en étais pas sûre. Zack me tenait la main tandis que nous regardions cette minuscule chose à l'écran.

Je me suis forcée à me convaincre que tout allait bien tandis que nous attendions dans cette pièce obscure. Et puis la médecin est arrivé, et elle nous a dit qu'elle n'avait pas réussi à trouver de battement de cœur.

Je me suis laissée aller dans le fauteuil d'examen. J'avais chaud au visage et le dos de mes mains était tout engourdi. Je ne sentais plus mes orteils, ni ma langue. J'ai pris les mouchoirs que le médecin me tendait et je me suis essuyé le visage. D'accord, elle n'arrivait pas à trouver de battement de cœur. Est-ce qu'il fallait qu'elle revérifie? Est-ce qu'elle pouvait revérifier?

La main de Zack chercha la mienne et je la saisis, alors même que je n'arrivais pas à le regarder. La médecin continuait à parler, mais je n'imprimais rien. L'écran devant nos yeux affichait toujours l'image du bébé qui flottait à l'envers, de petits bourgeons de membres dépassant d'un tout petit corps. Trop petit. Je ne m'étais pas tellement sentie grossir au cours des quatre dernières semaines. Mon ventre n'avait pas eu l'air de gonfler. Comment avais-je pu ne rien voir?

«Oh, ai-je répondu. Comment est-ce arrivé?»

La médecin a eu l'air surpris. «La croissance du fœtus s'est arrêtée à neuf semaines, a-t-elle expliqué. C'est assez fréquent au premier trimestre, en général quand il y a une anomalie génétique qui rend le fœtus non viable. Il était condamné dès le départ.»

«Oh.»

«Une infirmière va rapidement venir vous voir pour discuter des options qui s'offrent à vous pour la suite», a repris la médecin.

Nous n'avons pas réussi à parler tant le temps remplissait la pièce, chaque minute de la grossesse qu'il nous restait à vivre et toutes les minutes qui viendraient ensuite, sans elle.

Nous avons attendu l'infirmière pendant ce qui nous semblait être une éternité. Nous n'avons pas réussi à parler tant le temps remplissait la pièce, chaque minute de la grossesse qu'il nous restait à vivre et toutes les minutes qui viendraient ensuite, sans elle. Mes yeux laissaient échapper des larmes chaudes et lentes et Zack s'est levé pour essayer d'allumer la lumière. Il a actionné l'interrupteur cinq, dix, quinze fois, mais l'obscurité persistait.

L'échographiste m'a apporté un verre d'eau, et à ce moment-là je la détestais d'avoir su ce que nous ne savions pas, d'avoir su pendant que nous prenions des photos de notre bébé mort sur l'écran et que nous nous émerveillions de la perfection de ses formes. Ce n'était pas juste pour elle de ressentir ça. Elle ne faisait que son travail.

Enfin, l'infirmière est arrivée et a actionné l'interrupteur. Soudain, la pièce est devenue toute petite, et j'ai cru que j'allais faire de l'hyperventilation. Que j'allais mourir. Mais à ce moment-là, ça m'était égal de mourir. Elle m'a tendu un papier. «Toutes mes condoléances», m'a-t-elle dit, et là je me suis mise à sangloter pour de bon.

En haut de la feuille, dans une police très délicate se détachaient les mots: «Quels sont mes choix de traitements après une fausse-couche?» C'était la première fois ce jour-là que je voyais le mot «fausse-couche». Il y avait trois options possibles, m'expliquaient le papier et l'infirmière: attendre de voir ce qui allait se passer, prendre des médicaments ou réaliser un curetage-aspiration.

En anglais, fausse-couche se dit miscarriage, c'est-à-dire «porter de la mauvaise manière». «Expulsion morbide d'un fœtus immature» selon le Comprehensive Medical Dictionary. Mais lorsque le corps n'a pas expulsé le fœtus naturellement, alors on appelle ça un missed miscarriage, ou fausse-couche ratée. Double ratage. Non seulement vous n'avez pas su porter le bébé, mais en plus vous avez même raté votre fausse-couche.

Au cours des quatre semaines qui avaient suivi la mort du bébé, nous avions annoncé que nous attendions un enfant à de plus en plus de gens: «Je suis enceinte», avais-je confié à ma rédactrice en chef devant un café et des viennoiseries un matin. «Je suis enceinte», avais-je annoncé à l'ancien coloc de fac de mon mari et à sa femme. «Elle ne peut pas prendre de bière; elle est enceinte», avait claironné mon mari à un serveur de la brasserie Firestone Brewery de San Luis Obispo. Un genre d'ironie tordue qui faisait de moi, très concrètement, une menteuse.

Même si la croissance du bébé s'était arrêtée à neuf semaines, l'infirmière nous a expliqué que le sac amniotique avait continué à grossir à l'intérieur de moi. Impossible de prendre une pilule abortive à la maison, je devais donc soit attendre que mon corps expulse naturellement le fœtus, soit envisager une intervention. Mais il m'était impossible d'attendre plus longtemps. Le bébé était mort depuis quatre semaines et il ne montrait aucun signe d'évacuation. Nous avons programmé l'intervention pour le mercredi matin.

Les yeux de l'infirmière étaient pleins de larmes lorsqu'elle a posé sa main sur mon épaule. «Je suis vraiment désolée», a-t-elle dit, et j'ai ressenti le besoin de la réconforter. «Moi aussi», lui ai-je répondu.

«Ce n'est pas de votre faute», a-t-elle repris, et je l'ai remerciée avant de m'inquiéter parce que jusque-là, je n'avais pas envisagé que cela puisse être de ma faute.

«Qu'est-ce qui a causé la fausse-couche?», demandait le papier que m'avait donné l'infirmière. «Vous n'en êtes pas responsable, répondait-il. Une fausse-couche est un moyen pour la nature de mettre un terme à une grossesse qui ne pourrait pas bien se dérouler.» Condamnée dès le départ.

J'avais l'impression que si nous restions dans cette pièce, elle pourrait garder notre mauvaise nouvelle et que nous ne serions pas obligés de l'emmener dans le reste du monde avec nous.

L'infirmière est partie et Zack et moi nous sommes regardés sans rien dire. Je me suis redressée, maintenant que j'en étais capable sans craindre de tomber dans les pommes. J'avais l'impression que si nous restions dans cette pièce, elle pourrait garder notre mauvaise nouvelle et que nous ne serions pas obligés de l'emporter avec nous dans le monde réel. Mais nous n'avions plus rien à faire là, alors nous sommes partis.

Quand nous sommes sortis de l'hôpital, j'ai essayé de me composer un visage pour que personne ne s'attriste en me regardant. Je me demandais désespérément comment revenir en arrière juste une heure, un jour, un mois. Il y avait certainement quelque chose que j'aurais pu faire pour que ça se termine autrement. Dans la voiture, j'ai appelé mes parents. «Ils n'ont pas réussi à trouver le battement cardiaque», ai-je sangloté dans le combiné pendant que Zack conduisait. «On arrive», répondit ma mère. J'ai entendu mon père pleurer derrière elle, et mon cœur s'est brisé encore plus violemment que je l'aurais cru possible.

Une fausse-couche s'accompagne d'une foule de tâches administratives. Il faut le dire à tout le monde, y compris à votre patronne, à votre sœur et à vos beaux-parents. À 13 semaines de grossesse, nous avions cru que c'était bon, alors nous avions déjà commencé à le dire à tous nos amis et à la famille, parfois à peine quelques jours auparavant. Nous n'avions pas la force de passer des dizaines de coups de fil, alors nous avons annoncé la nouvelle par texto. Je ressentais l'impérieux besoin de mettre au courant tous ceux qui savaient, comme si j'avais transmis une fausse information qu'il était urgent de corriger.

Une fois que nous avons appelé ou envoyé un SMS ou un mail à tous ceux à qui il nous a été possible de le faire, Zack a pris ma main et saisi l'édredon rouge que nous réservons d'habitude pour les invités, et il m'a emmenée dans la chambre. Nous sommes restés sous cet édredon pendant une heure et je l'ai tenu dans mes bras pendant qu'il sanglotait; nous pouvions pleurer ensemble maintenant que nous n'avions plus besoin d'être des piliers l'un pour l'autre. C'était une tristesse animale, née d'un espoir déçu de la pire espèce. L'avenir s'étendait devant nous, une insupportable minute à la fois. La tristesse vivait en moi comme une douleur d'estomac, et elle y est encore.


Quand un proche meurt, notre vie change et c'est ce changement qui alimente notre douleur. On ne peut plus l'appeler ou le voir comme avant; on ne peut que sentir son parfum que dégagent les vêtements encore rangés dans son placard. Mais quand c'est un fœtus qui est mort, ou un bébé, peu importe le mot que vous décidez d'utiliser, votre vie ne change pas et c'est ça le plus étrange —parce qu'elle était justement supposée changer.

Votre ventre aurait dû grossir, mais il ne grossit pas. Vos seins devaient devenir plus sensibles, mais ils reprennent leur taille normale. Le bureau était censé être transformé en chambre d'enfant, ce qui était contrariant, mais à présent les projets de berceau et de table à langer ont disparu et il n'est pas nécessaire de changer quoi que ce soit. La tristesse est dans la façon dont tout reste pareil.

Le mercredi matin est arrivé bien plus vite que je ne l'aurais voulu. Ma mère nous a conduits au Women's Options Center de l'UCSF, un bâtiment à la façade moderne, au lino usé et aux murs jaunes défraîchis. Une infirmière rousse qui portait un trait d'eye-liner appelée Annika est venue me chercher et m'a dit: «Je vous emmène un moment toute seule dans la salle de consultation.» Avec la voix la plus douce que j'aie jamais entendue de ma vie, elle a commencé à m'expliquer l'intervention tout en désignant les quatre boîtes de médicaments que j'étais allée acheter la veille: des antibiotiques, des décontractants et un antalgique.

Votre vie ne change pas et c'est ça le plus étrange –parce qu'elle était justement supposée changer.

«On va commencer par vous faire prendre le misoprostol», m'a-t-elle dit. J'ai appris que le misoprostol a été mis au point au départ pour prévenir les ulcères en réduisant le niveau d'acide dans l'estomac, mais il a également pour effet de provoquer des contractions utérines et de ramollir le col de l'utérus. Ensuite le lorazepam, l'ibuprofène et toute une batterie d'antibiotiques dont j'étais incapable de prononcer les noms.

«Vous pouvez vous attendre à ressentir des douleurs au ventre pendant l'intervention mais ça ne devrait pas être insupportable, m'a expliqué Annika. Ça va durer environ 15 minutes. Vous ne pourrez rien entendre de ce que nous ferons pendant toute la procédure.» Justement, j'étais inquiète à ce sujet, et curieuse aussi, je m'étais demandé si l'aspiration serait audible. Savoir que je n'entendrais rien fut un soulagement.

Zack et ma mère sont ensuite entrés avec Karen, la médecin qui allait pratiquer l'intervention. Elle avait des cheveux châtains frisés et respirait le calme. Elle était si compétente que je n'arrivais pas à imaginer qu'elle puisse être triste, et pourtant ça lui était arrivé. Elle m'a raconté qu'elle avait fait deux fausses-couches avant d'avoir ses deux filles.

Soudain le misoprostol a fait effet et j'ai subi les pires douleurs utérines de ma vie. Je me suis recroquevillée sur ma chaise comme un oiseau sur sa branche. J'ai pris le lorazepam et l'ibuprofène et je me suis mise à raconter des blagues. J'ai plaisanté sur le fait de regarder le film Délivrance, ce qui a beaucoup fait rire Annika. Je me suis demandé «Est-ce que je suis triste?», et oui, j'étais triste, mais aussi complètement folle et engourdie à la fois.

Je me suis allongée sur la table pour commencer l'intervention, j'ai plaisanté en disant que je pourrais rapporter le fœtus chez moi pour l'empailler comme un renard. Personne n'a ri. Ce serait tellement mignon, ai-je ajouté pour essayer de rattraper le coup. Quand Karen a appliqué de la lidocaïne sur mon col, j'ai senti un picotement au niveau des lèvres. Au bout de trois minutes, tout était terminé. J'ai attendu, j'ai saigné, j'ai remercié Karen et Annika. Je suis rentrée à la maison.

Cette nuit-là, j'ai rêvé que j'avais laissé le bébé dans mon placard. Le bébé était une petite échographie imprimée en noir et blanc que j'avais laissée en haut d'une pile de draps sales. Je la reprenais et je la remettais à l'intérieur de moi, et tout allait bien. Dans mon rêve, j'allais aussi faire une longue promenade jusqu'à Bernal Hill, qui donnait sur tout San Francisco. Et soudain mon corps devenait trop léger, et je me mettais à flotter au-dessus de San Francisco avant d'atterrir dans la salle de consultation du Women's Options Center, où je saignais partout sur le lino.


En japonais il existe un mot, mizuko, dont la traduction littérale signifie «enfant d'eau» et qui sert à désigner un enfant qui n'est jamais né, à la suite d'une fausse-couche, d'un avortement ou parce qu'il est mort-né. Une vie qui n'a jamais réussi à se prolonger au-delà des eaux de la gestation.

Une des parties les plus fastidieuses de la fausse-couche, c'est le vocabulaire. Qu'a-t-on perdu? Un bébé? Cela fait bizarre d'utiliser le même terme pour un bébé en bonne santé, mais c'est aussi honnête lorsqu'on considère à quel point cet être a été réel pour moi. Un fœtus? Ça fait clinique et consensuel. Parfois il est nécessaire de parler des «tissus» ou de «la grossesse» mais je n'ai jamais pu dire que cette grossesse se réduisait à des tissus à mes yeux. Nous avions un surnom pour ce bébé; il commençait par la lettre P. P m'a rendue si malade et si fière. Et maintenant je suis tellement, tellement triste.

Une des rengaines que vous entendez le plus souvent quand vous faites une fausse-couche c'est que «personne n'en parle». C'est à la fois vrai et faux. Parler de fausse-couche est complexe et intime, et personne ne devrait être obligé de le faire s'il n'en a pas envie. Mais j'ai eu plusieurs personnes à appeler dès je suis revenue de l'hôpital, parce que certaines amies proches m'avaient parlé ouvertement de leurs propres fausses-couches.

Mon amie Micha est venue me voir un soir, quelques jours plus tard, avec une bouteille de rosé et de la glace, et nous avons pleuré ensemble pendant que je lui racontais ces premières minutes et ces premières heures sans ce deuxième battement de cœur à l'intérieur de moi. Elle avait appris à huit semaines de grossesse que le cœur ne battait plus. Elle avait saigné pendant des jours après son curetage, somnolant par intermittence sur son canapé devant Coup de foudre à Austenland pendant que ses deux garçons jouaient à côté d'elle. D'autres femmes comme Micha ont évoqué leurs propres expériences quand j'ai commencé à raconter la mienne: Jessica, 10 semaines. Emily, 9 semaines. Heidi, 15 semaines. Alicia, 8 semaines et 6 semaines. Il se trouve qu'il y a toujours des femmes qui en parlent. C'est juste que la plupart des gens n'écoutent pas.

Pendant plusieurs semaines après ma fausse-couche, j'ai eu l'impression d'être une folle qui cherchait des histoires partout où elle le pouvait. J'ai envoyé des mails à de vieilles connaissances à qui c'était arrivé, en leur demandant si cela ne les dérangeait pas de me raconter tout ce qui s'était passé. Je restais debout tard dans la nuit à taper «histoires de fausses-couches» sur Google et j'ai failli me faire écraser en lisant dans la rue des livres avec des titres du genre Empty Cradle, Full Heart [un berceau vide et un cœur plein].

«Même si vous n'êtes pas Robinson Crusoé dans un fortin solitaire, en tant qu'être humain vous parcourez ce monde seul», écrit Ariel Levy dans son essai sur la fausse-couche, à cinq mois de grossesse, qu'elle a fait pendant qu'elle était en Mongolie. «Mais quand vous êtes enceinte, vous n'êtes jamais seule.» Pendant trois mois je n'avais jamais été seule, et là, d'un coup, je l'étais. Je voulais de nouveau n'être plus seule. Je voulais des histoires qui partageaient ma douleur.

Il existe deux genres différents dans la littérature des fausses-couches: les forums en ligne où les femmes partagent des récits récents et urgents et des histoires bien écrites par celles qui ont un certain recul par rapport à leur histoire. Il n'y a pas grand-chose entre les deux, et c'est là où je suis, moi. Ma fausse-couche s'est produite à la mi-juillet. Je l'ai découverte le 15 août. C'est encore nouveau, et je suis encore dans la douleur du deuil. Et je ne suis pas retombée enceinte.

Mon chagrin est aussi proche de moi que la pastille au gingembre sur la table de nuit, souvenir du paquet que je gardais sous la main pour empêcher les nausées matinales. Dans la porte du frigo, il y a toute une rangée de Gatorade rouges, une des seules choses que j'arrivais à avaler quand j'étais malade. Les livres sur la parentalité sont empilés sous le lit, de mon côté. Nous gardions un sac rempli de cadeaux dans la chambre de devant, celle qui devait devenir la chambre du bébé. À présent, les cadeaux —une couverture grise toute douce, des mocassins bleus, trois livres cartonnés, dont Pajama Time et Little Blue Truck; un doux body blanc orné d'un soleil et d'une lune— tout ça est stocké au sous-sol.

Dans la dernière échographie, on voit P qui flotte à l'envers dans mon utérus. Le bébé est très beau, il ressemble au contour d'une poupée Kewpie que j'aurais avalée. L'espace d'un instant, nous avons cru que tout notre avenir était contenu dans une seule image.

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot


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