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Pourquoi est-ce qu'Instagram a supprimé ces photos de femmes montrant leur corps?

L’application de partage de photos a été accusée d’appliquer deux poids, deux mesures à sa politique de censure.

Publié le

En l’espace de cinq ans, Instagram est devenu un véritable monstre de la photo.

En décembre dernier, l'entreprise recensait 300 millions d'utilisateurs et plus de 70 millions de photos et de vidéos postées chaque jour.

À une telle échelle, la mise en place de règles valables pour l'ensemble de la communauté entraîne forcément des erreurs et autres censures accidentelles. Cependant, la fréquence à laquelle Instagram supprime des photos où figure le corps féminin ainsi que des revendications féministes a fini par déclencher une polémique, laquelle vient souligner une tension grandissante entre la société et ses utilisateurs.

Voici huit photos de femmes qui ont été retirées par Instagram pour enfreinte aux conditions générales d’utilisation:

1. Cette photo qui montre une femme ayant ses règles.

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La semaine dernière, la photographe Rupi Kaur a posté cette photo d'une femme allongée sur un lit, dont le pantalon et les draps sont tachés de sang.

Instagram a retiré la photo peu de temps après, considérant qu'elle enfreignait les conditions d'utilisation de l'appli. Lorsque Rupi Kaur a tenté de reposter la photo –qui fait partie d'une série s'intéressant aux tabous sociaux autour des règles–, elle a été supprimée à nouveau. L'artiste a alors lancé un appel sur internet pour dénoncer l'entreprise.

Instagram a confirmé à BuzzFeed News avoir depuis restaurer la photo sur le compte, en ajoutant que les photos de menstruation ne violaient pas ses règles en matière de décence.

Kaur pense toutefois que cet incident reflète un problème croissant quant à la censure sur le réseau social. «Il est triste de voir que de telles choses arrivent encore, a-t-elle écrit sur son compte Facebook. Je sais que certaines communautés font tout leur possible pour mettre les femmes à l'écart et les humilier pendant leurs règles. J'imagine donc qu'Instagram fait partie de ces gens-là. Leur système patriarcal et leur misogynie se dévoilent au grand jour. On ne les laissera pas nous censurer.»

2. Cette photo qui montre les poils pubiens de deux femmes

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En janvier, une agence photographique australienne a dit que sa photo de deux femmes en bikini, dont les poils pubiens sont apparents, avait injustement été retirée de l'application. Sticks and Stones affirme qu'Instagram a «censuré» la photo et assure que si ça avait été deux hommes, la même photo n'aurait posé aucun problème.

«Malheureusement, Instagram interdit de montrer les poils naturels présents sur le corps de toutes les femmes qui ne s'épilent pas le maillot, analyse Ainsley Hutchence, directrice de l'agence, pour Mic. Ces poils dépassent parfois du maillot de bain, comme c'est aussi le cas pour les hommes, mais Instagram ne semble avoir aucun problème avec les poils pubiens masculins.»

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Plus jeune, Samm Newman a été victime de harcèlement à cause de son poids. Comme beaucoup d'autres blogueurs, elle a utilisé utilise les réseaux sociaux – tel qu'Instagram – pour partager des photos mettant en valeur son corps et pour envoyer des compliments à des amis en utilisant le hashtag #BodyLove.

Mais quand l'étudiante de 19 ans a essayé de se connecter à son compte Instagram l'été dernier, elle s'est rendu compte qu'il n'existait plus.

Samm Newman affirme qu'Instagram a supprimé son compte après avoir retiré une photo d'elle en soutien-gorge et shorty. «Mon compte Instagram était un endroit rassurant où partager tout ce que je voulais, a-t-elle expliqué à NBC. Je ne vois rien de déplacé dans ma tenue qui cache intégralement mes parties intimes. Il y a plein d'autres photos comme celle-ci sur Instagram.»

Instagram lui a présenté ses excuses pour avoir retiré du contenu «par erreur» et lui a dit que son équipe s'était «employée à rectifier le tir aussitôt l'erreur signalée».

En mai dernier, la blogueuse et chanteuse-parolière Meghan Tonjes s'est plainte qu'une de ses photos ait été retirée par Instagram qui la qualifiait de «contenu adulte».

Certaines personnes –dont Meghan Tonjes– ont alors avancé qu'Instagram avait censuré ce post à cause de la corpulence de la blogueuse, en soulignant que des milliers de comptes dédiés au partage d'innombrables photos de postérieurs féminins parfaitement bronzés et musclés n'avaient eux pas été fermés.

«Vous connaissez des filles enrobées portant un maillot de bain, de la lingerie, un short, une robe ou des vêtements près du corps qui ne subissent pas de moqueries publiques?», a demandé Tonje sur sa chaîne YouTube peu après que la photo a été supprimée. «Eh bien maintenant, vous savez pourquoi beaucoup de femmes qui me ressemblent –et quand je dis beaucoup, je suis ironique– postent des photos montrant leurs cuisses, leur ventre ou d'autres parties du corps que d'autres femmes et personnes exposent fièrement sans jamais qu'on ne leur dise quoi que ce soit puisque c'est ce qu'on a l'habitude de voir et que ça ne pose aucun problème à personne.»

Après de vives réactions sur internet, Instagram a présenté ses excuses en avançant qu'ils «essayaient de trouver un bon équilibre entre le fait d'autoriser les gens à s'exprimer de manière créative et la nécessité que l'appli demeure un espace amusant et où on se sent en sécurité».

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Lorsque Scout Willis (la fille de Bruce) a été bannie d'Instagram pour avoir partagé une photo d'un sweat où figuraient deux femmes seins nus, elle n'est pas restée sans rien dire, comme beaucoup d'autres femmes dont les comptes ont été supprimés.

Dans un post de blog sur XO Jane, elle explique: «Des femmes sont régulièrement expulsées d'Instagram pour avoir posté des photos où l'on voit leur téton alors que des photos sans –aussi dégradantes soient-elles– semblent ne poser aucun problème.»

En guise de protestation, elle est descendue dans les rues de Manhattan pour s'y balader seins nus et souligner que ce qui est légal dans l'Etat de New York ne l'est pas sur Instagram.

What @instagram won't let you see #FreeTheNipple

Après cette manif seins nus, Kevin Systrom –PDG d'Instagram– a déclaré que les photos de «nu partiel et total» étaient interdites sur le site et représentaient une enfreinte directe aux conditions générales du réseau social.

«Il est interdit de poster des photos où sont représentées des actes violents, de la nudité, de la semi-nudité ainsi que des actes pornographiques ou suggestifs. Nous sommes heureux de rouvrir ce compte où ne figurent plus les images qui sont en désaccord avec nos règles.»

La prise de parole de Scout Willis a été soutenue par #FreeTheNipple, un mouvement qui se bat pour que les femmes aient le droit d'être seins nus en public. Un de leur porte-parole a confié à BuzzFeed qu'Instagram avait perdu d'avance.

«Facebook, société mère d'Instagram, a déjà laissé tomber sur le problème de la suppression des comptes de mères postant des selfies où elles allaitent, avance-t-elle. Les lois et règles qui protègent les hommes devraient aussi protéger… les femmes. C'est aussi bête que ça.»

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6. La photo d’une conversation qu’a eue une femme sur Tinder

Feminists On Tinder

«Je me suis branlé en regardant tes photos. T’es trop belle.

- C’est une entrée en matière vraiment dégoûtante.

- Ça n’en reste pas moins vrai. Tu devrais le prendre comme un compliment!

- Dire à quelqu’un que tu t’es servi de ses photos publiques dans un but sexuel sans son accord ne constituera JAMAIS un compliment.»

L'an dernier, Laura Nowak, une serveuse de 24 ans, a vu son compte féministe Instagram être supprimé après y avoir posté des messages reçus sur Tinder, comme celui ci-dessus.

Comme le rapportait BuzzFeed News il y a quelques mois, cette jeune femme menait une expérience sur l'application Tinder où elle lançait des conversations sur le respect, le consentement et le féminisme pour voir s'il était possible de «normaliser» les discussions sur ces sujets.

Son projet «Feminists on Tinder» –où elle partageait des captures de conversations qu'elle avait eues avec des hommes sur l'appli– a vite connu un gros succès sur Instagram, et des femmes ont commencé à partager leurs propres conversations et expériences.

Pourtant, il y a quelques mois, Instagram a supprimé son compte sans prévenir. Quand Laura Nowak a tenté de le recréer, il a été supprimé à nouveau alors qu'elle était convaincue de ne pas enfreindre les règles d'utilisation.

«Je pense que ce n'est pas juste que les hommes soient considérés comme violents ou autre à cause des violeurs mais en même temps, je pense qu'il ne faut pas minimiser la gravité du viol.
- Ça ne te pose pas de problème de te dire homme même si d'autres hommes violent et frappent des femmes?
- Ce n'est pas parce que des membres d'un même sexe font quelque chose que les autres doivent les imiter.»

«Combien de féministes faut-il pour changer une ampoule?"
- Combien de mes interlocuteurs doivent encore me poser cette question avant que la société accepte le fait que le féminisme est essentiel puisqu'un pourcentage conséquent d'hommes sur les applis de rencontres pensent que l'égalité des sexes n'est qu'un sujet de plaisanteries?»

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Les décisions d'Instagram ont déclenché le courroux des utilisateurs et soutiens de Feminists on Tinder qui considéraient qu'il s'agissait là d'une «application sélective des règles». Ils ont présenté une myriade d'autres comptes similaires toujours actifs qui pourraient être considérés comme enfreignant les conditions générales. Ils ont également posté des photos d'eux-mêmes sur Instagram en demandant pourquoi l'entreprise avait supprimé un compte féministe mais ne fermait pas les comptes «haineux» et «violents».

«Mon compte promeut le respect envers les femmes sur les sites de rencontres en ligne et souligne les attitudes misogynes envers les femmes sans pour autant donner les noms ou contacts des hommes figurant sur les photos postées. Cela permet de construire une communauté respectueuse», a expliqué Laura Nowak à BuzzFeed News.

Finalement, Instagram s'est excusé pour la «gêne occasionnée» auprès d'elle. L'entreprise n'a pas laissé entendre que Laura Nowak avait enfreint de règles spécifiques mais lui a simplement dit que «le problème que nous avions n'a pas affecté vos photos».

L'an dernier, l'entreprise a également supprimé des photos de jeunes enfants qui, selon elle, laissaient voir trop de peau.

Courtney Adamo, gérante d'une boutique, mère et blogueuse connue, a signalé que son compte Instagram avait été supprimé après des plaintes au sujet d'une photo où sa fille montrait son ventre. Apparemment, certains utilisateurs s'étaient plaints que cette photo enfreigne les règles sur la présence de nudité sur le réseau social.

«Hier soir, mon compte Instagram a été bloqué à cause d'une "violation des règles". J'ai reçu cinq emails différents de la part d'Instagram pour m'informer de ces plaintes (pour images "inappropriées") et me dire qu'ils avaient retiré ces photos de mon compte. Ils ne vous disent pas de quelles images il s'agit et même en passant en revue mes photos sur mon téléphone, impossible de savoir quelles photos ils avaient bien pu retirer… J'ai relu les conditions deux fois et j'étais toujours tout à fait convaincue de ne pas avoir enfreint les règles. À moins que le ventre d'un bébé soit considéré comme de la "nudité"... ce qui n'est clairement pas le cas! C'est un BÉBÉ! C'est exactement la même chose qu'une photo d'un bébé avec une couche ou d'un petit garçon en maillot de bain. Penser que ça puisse être ne serait-ce qu'un tout petit peu inapproprié est déjà complètement dégoûtant.»

Quand elle a reposté la photo de sa fille, son compte entier a été bloqué.

Là encore, Instagram s'est excusé un peu plus tard. Un porte-parole a alors déclaré: «Nous essayons de trouver un bon équilibre entre le fait d'autoriser les gens à s'exprimer de manière créative et la protection des jeunes enfants.»

«C'est l'une des raisons pour lesquelles nos conditions d'utilisation restreignent la présence de nudité mais nous admettons que nous commettons parfois des impairs. Dans le cas présent, nous avons fait une erreur et le compte a été rouvert.»

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8. Cette photo d’une mère donnant le sein à son enfant

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Installée à Toronto, la photographe et mère Heather Bays utilise Instagram pour diffuser ses portraits professionnels de mères avec leur bébé. Au printemps dernier, elle a posté une photo en noir et blanc où on la voit donnant le sein à sa fille, Audrey.

«J'ai posté la photo car ma fille a 20 mois et qu'elle est en sevrage en ce moment. Ces derniers jours sont très forts émotionnellement», a-t-elle expliqué à CTV News.

Après que la photo a été postée, Instagram a bloqué son compte.

«Les photos d'allaitement sont autorisées sur Instagram mais pas lorsqu'elles contiennent également de la nudité», a déclaré un porte-parole de l'entreprise. Nos systèmes peuvent automatiquement suspendre des comptes de façon temporaire mais ceux-ci sont vite restaurés après vérification par notre équipe».

Instagram a indiqué à BuzzFeed News disposer d’une équipe formée, présente partout dans le monde, qui contrôle les images pour vérifier qu’elles n’enfreignent pas les conditions d’utilisation.

Instagram n'a pas précisé si ses employés cherchent les infractions de manière active mais a toutefois indiqué que la grande majorité des plaintes qu'ils reçoivent émanent des membres de la communauté. L'entreprise en recevrait des centaines de milliers chaque semaine, selon le même porte-parole.

Instagram a également souligné que l'équipe chargée de contrôler les photos attache une attention toute particulière à la sécurité des enfants et à la prévention de dangers qui pourraient intervenir dans le monde réel.

Le porte-parole a ajouté qu'Instagram faisait de son mieux pour commettre le moins d'erreurs possibles et que son équipe apprend constamment des impairs commis, puis tente de répondre de façon appropriée et rapide. Toutefois, il a tenu à souligner que beaucoup d'utilisateurs pensaient que leur contenu avait été retiré pour des raisons qui n'étaient pas celles de l'entreprise.

Même si Instagram est clairement inondé de demandes de retrait et de photos choquantes, ces déclarations laissent un grand nombre de questions sans réponse.

Par exemple, l'entreprise ne s'est pas exprimée sur les différents types de réactions des contrôleurs de différentes cultures et pays quant à une même photo. L'entreprise n'a pas non plus évoqué la présence ou non de mesures strictes pour bannir les trolls qui essayent activement de censurer les photos non-gênantes et/ou féministes.

Et puis, surtout, Instagram n'a pas répondu à la plus grosse plainte émanant des utilisateurs dont les photos ont été supprimées, soit le manque d'explication concrète sur les raisons de suppression de ces mêmes photos.

Même si l'entreprise semble convaincue par ses règles actuelles, il se peut qu'elle effectue des modifications dans l'avenir. En juin dernier, Facebook –la maison-mère d'Instagram– a changé ses règles en matière de nudité et d'obscénité, notamment pour autoriser la présence de tétons sur les photos d'allaitement.

Pour le moment, certaines personnes s'inquiètent qu'Instagram –qui a donné à des centaines de millions de gens une porte ouverte sur l'univers des autres– puisse refléter des normes conservatrices et ce système de deux poids, deux mesures, plutôt que d'autoriser ses utilisateurs à s'exprimer librement. Et surtout, dans sa tentative honnête de construire une communauté inter-âge sécurisée, le réseau social pourrait être en train de censurer sa base d'utilisateurs la plus importante: les femmes.

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Traduit par Laura Pertuy.

Rossalyn Warren is a senior reporter for BuzzFeed News and is based in London.

Contact Rossalyn Warren at rossalyn.warren@buzzfeed.com.

Charlie Warzel is a senior writer for BuzzFeed News and is based in New York. Warzel reports on and writes about the intersection of tech and culture.

Contact Charlie Warzel at charlie.warzel@buzzfeed.com.

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