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Marine Le Pen, une femme politique d’un genre à part

En politique, le fait d'être une femme est souvent un désavantage. Marine Le Pen n'a pas échappé aux représentations sexistes, mais ces dernières lui ont aussi permis d'adoucir l'image du FN. Au point de permettre au parti de rattraper son retard dans l'électorat féminin, traditionnellement plus réticent à l'extrême droite?

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Durant cette campagne, Marine Le Pen a particulièrement mis en avant sa qualité de femme. Son logo? Une très délicate rose bleue. Dans son blog de campagne, «Carnets d’espérance», elle s’affiche féminine et tout sourire, voire riant aux éclats, se met en scène avec des chats... En février dernier, le FN édite à quatre millions d’exemplaires un tract façon magazine féminin, dans lequel elle s’adresse directement aux femmes. Le titre: «Telle que je suis!»

Voilà le 4 pages "féminin" qui présente Marine Le Pen de façon intimiste et qui sera largement distribué par le FN.


Cette mise en scène n'est pas tout à fait nouvelle. Dès 2006, dans son autobiographie À contre flots, Marine Le Pen consacre un chapitre entier à son statut de «mère célibataire» et évoque ses grossesses, ou encore la difficulté de jongler entre son travail et l’éducation des enfants (mentionnant ainsi «ce fichu sentiment de culpabilité planté dans le cœur de toute mère»). Mais elle joue de plus en plus sur ce registre ces dernières années, et plus encore dans la campagne actuelle.

«Cette année, dans sa communication, il a été décidé de mettre particulièrement en avant le fait qu’elle est une femme, divorcée, mère de trois enfants», remarque la journaliste Marine Turchi, qui suit le FN pour Mediapart depuis 2008. «Elle joue beaucoup plus là-dessus.»

Être une femme: un inconvénient en politique mais un atout pour banaliser le FN

Une stratégie qui pourrait surprendre. Dans ce monde si masculin de la politique, le fait d'être une femme n'est pas vraiment un avantage: remarques sexistes, procès en incompétence, infantilisation... Et c'est encore plus le cas pour la plus haute fonction politique du pays. Comme l’explique très bien Frédérique Matonti dans son dernier ouvrage, Le Genre présidentiel, la présidence reste profondément liée à la masculinité. La professeure de science politique à l’université de Paris 1-Panthéon-Sorbonne décrypte pour BuzzFeed News:

«On a l’impression que c’est une fonction qui est neutre, qui pourrait être occupée par un homme comme par une femme. Mais on se rend compte qu’un certain nombre d’attentes liées au rôle présidentiel sont des capacités qui sont supposées être “naturellement” masculines. Comme l’autorité, ou l’attention portée sur la capacité à être un tribun. Ce sont des compétences qui sont plus investies par les hommes que par les femmes.»

Quel intérêt, alors, à mettre en avant son genre? C'est que, si Marine Le Pen n'échappe pas au sexisme des représentations médiatiques, celles-ci jouent différemment pour elle que pour les autres femmes politiques. Dans son entreprise de banalisation du FN, le fait d’être une femme est un atout et lui permet de modifier l'image du parti. Là où son père était un tribun vociférant, nostalgique de l’Algérie française, rétrograde, à la tête d’un parti viriliste, Marine Le Pen va se mettre en scène comme femme, mère, divorcée -et donc moderne. Sa qualité de femme donne corps à son entreprise de «dédiabolisation», et matérialise l'idée que son parti a changé. «Dans l’inconscient, les femmes restent encore sensibles et douces», pointe Marine Turchi, qui vient de co-écrire Marine est au courant de tout. «Cela lui permet de contrebalancer, d'adoucir l’image de l'extrême droite.»

«Il y a un sur-jeu de la féminité qui est probablement pour elle une manière de compenser l'image qu’elle a d’être la fille de son père et de lui ressembler physiquement, d’avoir la voix de son père», analyse Frédérique Matonti.

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«Ça joue pour apprivoiser un certain nombre de personnes, confirme Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche au CEVIPOF, le centre de recherches politiques de Sciences Po. Ce n'est pas parce qu'elle est une femme que certains électeurs vont vouloir voter pour elle: c'est plutôt parce qu'ils sont dans une situation difficile. Mais ça lève des barrières.»

Sa manière d'utiliser son prénom, par exemple, montre bien comment les biais médiatiques sexistes peuvent parfois, étonnamment, tourner à son avantage. Les médias désignent plus souvent les femmes par leur prénom et la patronne du FN ne fait pas exception à la règle. Dès son entrée en politique, elle est régulièrement désignée dans la presse comme simplement «Marine». Mais, elle, va pouvoir en jouer: «Marine» va devenir sa marque, à l’intérieur comme à l’extérieur du parti. «La vague bleu Marine», «Rassemblement bleu Marine», «génération bleu Marine»... Les «frontistes» deviennent des «marinistes». L'avantage? En transformant son prénom en slogan, Marine Le Pen gomme ce patronyme si encombrant, et le met à distance.

«Autant le fait d’être désignée par le prénom peut desservir les autres femmes politiques, parce que ça les ramène à une vision traditionnelle des rôles féminins, autant cela a une vertu extrêmement forte dans la stratégie de Marine Le Pen: cela lui permet de se démarquer de son père et de la vieille extrême droite», analyse Frédérique Matonti.

Le fait de se mettre en avant comme femme va aussi lui permettre de draguer plus particulièrement l'électorat féminin. Comme le fait remarquer Mediapart, on trouve ainsi dans ses discours de vibrants hommages aux «mères seules», ou encore aux «femmes d'agriculteurs, qui ont travaillé souvent toute leur vie, mais sans statut officiel».

L'enjeu du vote des femmes

Dans son discours du 1er mai 2015, Marine Le Pen se fait lyrique en évoquant «toutes les femmes de France qui, aujourd’hui, se lèvent pour continuer ce combat lumineux de la transmission et de l’amour de la Nation». Elle y cite Olympe de Gouge, Marie Curie, Christine de Pisan... On croirait presque entendre une féministe convaincue. «Pour le FN, les mères célibataires sont clairement des cibles», analyse Marine Turchi, qui suit le FN depuis 2008.

Derrière tout cela, il y a une raison. Traditionnellement, les femmes votent moins pour l'extrême droite que les hommes: c'est ce que l'on nomme le «radical right gender gap». Les femmes constituent donc un réservoir de voix à séduire. La différence entre le vote FN des électeurs et des électrices était de 6 points en 1988, de 7 en 1995, de 6 en 2002, de 3 en 2007. En 2012, lors de la première candidature de Marine Le Pen à la présidentielle, cet écart a été réduit à seulement un point et demi, comme l'a observé la politologue Nonna Mayer dans Les faux-semblants du Front national. Dans Le Monde, cette directrice de recherche explique que le vote des femmes est «un vote déterminant, car les femmes s’inscrivent un peu plus que les hommes (sur les listes électorales) et représentent plus de la moitié du corps ­électoral mobilisable». Un électorat qui est donc stratégique pour le FN.

Ce nouveau pseudo-féminisme de Marine Le Pen a un deuxième avantage: il est instrumentalisé pour lui permettre de développer sa rhétorique hostile à l'islam et aux immigrés. Quand, dans L'Opinion, elle réagit aux agressions sexuelles qui ont eu lieu à Cologne dans la nuit du 31 décembre 2015 (en prenant soin de préciser que c'est la responsable politique mais aussi «la femme» qui prend la plume), c'est uniquement pour «alerter sur une nouvelle forme de la régression sociale, humaine et morale que nous impose la crise migratoire». Quitte à idéaliser complètement la situation des femmes en France, en se présentant comme une «femme française libre, qui a pu jouir toute sa vie durant des libertés très chères, acquises de haute lutte par nos mères et nos grands-mères».

Dans son programme pour 2017, parmi les 144 engagements, les droits des femmes ne sont abordés qu'une fois, dans le point 9. Avec, en tout premier point, avant l'égalité salariale: «lutter contre l'islamisme qui fait reculer [les] libertés fondamentales [des femmes]».

Sur son affiche pour le second tour, dévoilée le 26 avril, on peut voir Marine Le Pen, en jupe, à moitié assise sur une table, un bout de sa cuisse apparent. Selon le journaliste de L'Express.fr Alex Sulzer, le staff de la candidate aurait indiqué: «Montrer la cuisse de Marine a été discuté. C'est un parti pris assumé et un message subliminal par rapport à l'islam».

«Elle utilise la question des femmes uniquement pour séduire un public raciste», expose Cornelia Möser, chargée de recherche au CNRS qui fait partie d’un réseau de chercheuses et de chercheurs européens sur les politiques sexuelles de l'extrême droite.

«Dans son discours, il n’y a pas d’énoncés en faveur des femmes qui ne sont pas dirigés explicitement contre les musulmans ou les immigrés. Elle réduit la question des politiques sexuelles à l’islam.

Par exemple, elle ne dit rien de la domination sexiste dans le reste de la société française. Dans son projet, elle ne parle pas de programmes de sensibilisation contre le sexisme, ou de financer les associations qui se battent contre les violences faites aux femmes. Et quand elle aborde la question de l'égalité salariale dans ses 144 engagements, elle reste très vague sur les mesures plus concrètes qu’elle veut mettre en œuvre pour y arriver.»

Il s'agit bien d'un féminisme en trompe-l'œil: le FN reste un des partis les plus conservateurs sur la question des femmes. Au Parlement européen, les élus FN votent contre les textes en faveur des droits des femmes. Même chose à l'Assemblée nationale. Les femmes se font toujours aussi rares dans les instances du parti.

Jouer la carte «femme» permet donc à Marine Le Pen de se distancier de l'image de son père, sans vraiment faire évoluer le programme du parti, tout en continuant à développer une rhétorique hostile à l'immigration –désormais, aussi, au nom des femmes.

Une femme au genre relativement masculin

Par ailleurs, c'est une carte qui est probablement moins risquée pour elle que pour d'autres femmes politiques. En 2007, la campagne a été marquée par de très nombreuses attaques sexistes à l'encontre de la candidate socialiste. Dans un premier temps, le statut de femme de Ségolène Royal joue pour elle. Si elle se démarque au moment des primaires, c’est bien parce qu’elle est une femme. Quelques années plus tôt, les débats autour de la parité ont vanté la capacité des femmes à faire de la politique «autrement». Avec sa «démocratie participative» et son mouvement «Désirs d’avenir», Royal se vend comme différente de tous ces vieux briscards de la politique. Comme plus proche des gens.

Mais très vite, la carte de la féminité, sur laquelle elle a largement misé, lui revient en pleine figure. On lui reproche par exemple de ne pas avoir la carrure pour devenir «chef des armées». Son image ne correspond pas au «genre présidentiel», qui reste, malgré tout, du côté du masculin.

Les choses se sont jouées autrement pour Marine Le Pen. Bien sûr, comme n’importe quelle femme politique, elle a eu droit à son lot de commentaires sexistes dans la presse. On pense, tout particulièrement, au portrait signé par l’écrivain Régis Jauffret dans Libération, en 2011, qui se permet cette accroche violente:

«Elle entre dans l’hôtel Saint-Aygulf (Var). Jeans, bottes à talons, plus sexy que son père. Si je n’étais pas féministe et partisan de la parité au Parlement, je me serais dit que c’est exactement le genre de fille qu’on a envie de sauter entre deux portes en espérant qu’elle vous demande de lui donner des baffes avant de jouir pour pouvoir se mettre un instant dans la peau d’un sans-papiers macho et irascible.»

Mais les journalistes notent également –voire surtout– qu'elle «ressemble à son père», qu'elle a une «voix rauque taillée pour un monde d’hommes», qu'elle est «hâbleuse», ou encore une «femme à poigne», qui possède un «style viril».

Si Marine Le Pen s'en sort aussi bien, c'est parce qu'elle est une femme au genre relativement masculin. Elle est femme, et peut donc adoucir l'image du parti, mais n'oublie pas de cultiver un caractère viril, qui correspond au «genre présidentiel» évoqué par Frédérique Matonti.

«Elle joue vraiment sur les deux tableaux, note Frédérique Matonti. Sur un plateau: c’est une bonne cliente, elle est brutale, virile. Elle joue sur la demande d’autorité, qui est très typique des mouvements populistes. Et de l’autre côté, il y a ce sur-jeu de la féminité, cette mise en avant de son statut de mère, qui lui permet de se distinguer de son père. Il y a un double registre.»

Marine Le Pen a également échappé à d'autres obstacles sur lesquels se fracassent généralement les femmes politiques. Ces dernières ont beaucoup de mal à se retrouver dans des positions, comme à la tête d'un parti, qui leur permettraient de prétendre à la présidence. Et quand elles sont les épouses ou les filles d'hommes politiques, elles sont souvent cantonnées à leur statut de «femme de» ou de «fille de».

Pour elle, encore une fois, l'histoire est quelque peu différente. Certes, elle est une «fille de», et cette position va longtemps lui coller à la peau. Dans un premier temps, elle n'échappe pas au procès en incompétence à l'intérieur de ce parti si peu féminisé qu'est le FN. D'autant plus qu'elle est parachutée par son père à la direction juridique, en 98. En plus d'être une femme, elle est donc vue comme la pistonnée. En interne, certains grognent quand elle devient vice-présidente du parti en 2003, puis qu’elle en prend la tête en 2011. Mais elle est la progéniture du chef, dans un parti où règne le culte du chef: elle prendra donc sa succession. Au FN, le fait d'être une «fille de» a cet avantage.

«Si elle se retrouve dans la position où elle peut être candidate, c’est qu’elle n’a pas eu à passer tous les obstacles que les autres femmes politiques ont à passer, décrit Frédérique Matonti. Elle n’a pas eu à se battre: elle a hérité de son parti.»

Habile héritière, elle a réussi à incarner au FN l'espoir d'accéder enfin au pouvoir. «À l'extrême droite, certains ont pu avoir un discours très misogyne à son propos, avec beaucoup d’accusations gratuites, décrit Marine Turchi. Mais aujourd'hui, ceux qui tenaient ce discours-là ont quitté le FN. Ce n’est plus quelque chose que j’entends, les militants sont derrière elle.»

Ce qui ne veut pas dire que les membres du FN ne sont plus sexistes. «Il suffit de se balader sur les comptes Facebook des dirigeants du FN pour voir la vision qu’ils ont des femmes», lâche la journaliste. Mais, avec sa féminité particulière, à la fois classique et virile, Marine Le Pen a réussi à prendre la place du chef. Les frontistes sont bel et bien devenus des marinistes.

Mise à jour

Ajout de l'affiche du second tour, dévoilée le 26 avril.


Marie Kirschen est journaliste chez BuzzFeed News, France, et travaille depuis Paris.

Contact Marie Kirschen at marie.kirschen@buzzfeed.com.

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