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On a demandé à des experts sur la Corée du Nord si on allait tous mourir bientôt dans une guerre nucléaire

Les chercheurs Patrick Maurus et Nicolas Levi se sont montré plutôt rassurants.

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Mis à jour le

Ces interviews ont été conduites les 10 et 11 août. Les nouveaux essais nucléaires conduits début septembre ne changent pas le fond de ces interviews.

Les déclarations du président américain, Donald Trump, et du leader de la Corée du Nord, Kim Jong-un, préoccupent pas mal de gens qui craignent un conflit nucléaire mondial. Mardi 15 août, le dirigeant nord-coréen a finalement mis en pause son projet de tirer des missiles vers l'île américaine de Guam, ce qui est (un peu) rassurant. Nous avons interrogé deux spécialistes du pays pour comprendre un peu mieux ce qu'il se passe et leur poser vos questions.

Patrick Maurus est cofondateur du centre de recherches internationales sur les Corée, qui publie la revue Tangun. Il se rend plusieurs fois par an en Corée du Nord. L'interview est disponible dans son intégralité ici:

La situation entre la Corée du Nord et ses ennemis a-t-elle déjà été aussi tendue?

Patrick Maurus: En 1953, [après la guerre de Corée] la Corée du Nord et la Corée du Sud ont signé un armistice, mais pas davantage qu'un armistice. Ce n'est pas un traité de paix. Donc, techniquement, le Nord et le Sud et leurs alliés respectifs sont en guerre depuis 1953. Cela veut dire que, depuis 1953 et jusqu'en 2017, chaque fois qu'un nouvel évènement, une nouvelle déclaration, un nouveau déplacement de telle ou telle force militaire intervient, cela vient s'ajouter à la situation précédente. La situation en 2017 est donc la pire que les deux pays ont connu. Evidemment, il y a des périodes un tout petit peu plus énergiques. En 1968, lorsque la Corée du Nord a capturé l'USS Pueblo, un navire espion de la marine américaine, cela a entraîné des déclarations infiniment plus guerrières et menaçantes que ce que Trump peut dire, même la nuit quand il a bu.

Quelle est la stratégie de la Corée du Nord, derrière ses propos?

Elle est peut-être dingue, insupportable, mais s'il y a une stratégie prévisible, c'est celle de la Corée du Nord. Le régime fait ce qu'il a toujours dit depuis 20 ans: «On veut la bombe atomique pour se défendre, et des missiles pour l'envoyer.» Il n'y a absolument rien de nouveau. C'est très rassurant d'un point de vue militaire. On sait très exactement ce qu'ils veulent. Ils ne vont pas envoyer les bombes en premier, ils ne sont pas idiots. Il leur suffit d'envoyer un pétard de l'autre côté de la frontière et la Corée du Nord sera éliminée. Le congrès du Parti des travailleurs de Corée du Nord a lui-même déclaré en mai 2016: «Nous n'emploierons jamais la bombe atomique les premiers, et nous sommes prêts à discuter de la non-prolifération.»

Qu'en pense la Corée du Sud?

Moon Jae-in, le président sud-coréen [plutôt considéré comme pacifiste], rompt avec deux quinquennats assez jusqu'au-boutistes face à la Corée du Nord. Il a des alliés surprenants [en faveur du rapprochement avec la Corée du Nord]: le grand patronat sud-coréen, très important dans le pays. Or, la Corée du Nord est en plein boom économique et le gâteau passe sous le nez des hommes d'affaires de Corée du Sud. Tout va dans les mains des Russes, des Chinois et de bien d'autres. Tous ces contrats pourraient être infiniment plus faciles à réaliser pour des Sud-Coréens parce qu'ils parlent en gros la même langue et qu'ils ont les mêmes références culturelles.

Comment la Corée du Nord développe-t-elle son économie?

Les Russes et les Chinois investissent des sommes colossales par rapport au budget de la Corée du Nord. Ils ouvrent des zones économiques spéciales et utilisent la Corée du Nord comme pont pour leurs propres exportations, qui en retour touche de l'argent grâce à ces zones.

C'est donc un élément rassurant?

Toutes ces choses là sont en route, et elles sont mises en route par les mêmes personnes qui profèrent des menaces délirantes vis-à-vis des États-Unis. Il y a un truc qui ne va pas: quand on part de rien et qu'on construit une économie moderne qui obtient le soutien de la population, on mettrait tout ça en danger à côté en déclenchant une guerre?

Parlons de la population nord-coréenne. Que pense-t-elle de cette situation?

Les Nord-Coréens ont bâti leur société sur l'idée d'indépendance nationale, ce qui assure une cohésion nationale et un soutien très fort au régime, non pas parce que le régime est soutenu politiquement, mais parce que la Corée du Nord est le seul territoire coréen indépendant [par rapport aux territoires chinois à minorité coréenne et à la Corée du Sud, où sont présents plusieurs milliers de soldats américains].

Le nationalisme coréen n'a aucun rapport avec le nationalisme tel qu'on le voit en France. Sur cette base, le régime dit au pays: «Ça nous coûtera ce que ça nous coûtera, on continuera à crever de faim —c'est cynique— mais on va avoir la bombe atomique, et quand on l'aura, on ne nous touchera plus.» Je suis allé en Corée du Nord trois jours après le premier vrai essai nucléaire, et tous mes interlocuteurs avaient les larmes aux yeux. Si Trump ne veut pas comprendre ça, il va faire de grosses erreurs.

Justement, que pensent les Nord-Coréens des États-Unis?

Ce serait un peu exagéré de répondre «les Nord-Coréens pensent ceci ou cela». Mais la Corée du Nord «vote» Trump, et surtout, elle ne «vote» pas Clinton. Hillary Clinton avait comme particularité d'avoir voté pour tous les engagements militaires américains à l'étranger, donc pour les Nord-Coréens, ce n'était absolument pas possible. Trump, lors de la campagne, avait ce discours sur «l'Amérique d'abord» qui laissait entendre qu'il n'allait pas se laisser embarquer dans une guerre. Les Nord-Coréens l'ont pris comme cela, et n'ont pas nécessairement changé d'avis. Un Trump qui serait cyclothymique, c'est toujours mieux que quelqu'un qui serait forcément anti-Corée du Nord. Et Poutine est un intermédiaire important [entre les États-Unis de Trump et la Corée du Nord].


Nicolas Levi est professeur associé à l'académie des sciences de Pologne. Ses recherches portent sur l'élite nord-coréenne.

Quelles sont les capacités nucléaires réelles de la Corée du Nord?

Il est difficile d'estimer les capacités nucléaires de la Corée du Nord. Elle a la capacité d'embarquer une bombe nucléaire sur ses missiles, mais est-ce que cette bombe peut atteindre les Etats-Unis? Théoriquement oui, mais il n'y a pas de preuves concrètes de cela. Un essai serait nécessaire. Une chose est sûre: la Corée du Nord peut produire des bombes nucléaires et les exporter, ce qui peut s'avérer lucratif pour les autorités de Pyongyang…

Quel risque y a-t-il à envahir le pays par voie terrestre ou à bombarder ses centres stratégiques?

Envahir le pays par voie terrestre nécessite de passer soit par des eaux territoriales chinoises soit par l'espace aérien chinois. Un accord avec la Chine semble impossible, puisque la Chine n'a jamais abandonné la Corée du Nord depuis la signature du traité d'amitié entre les deux pays en 1961.

Est-il possible que la Corée du Nord attaque la première?

La Corée du Nord pourrait attaquer les États-Unis, mais elle ne sait en aucune mesure comment Washington réagirait. Par ailleurs, une attaque de la Corée du Nord nécessite une loyauté totale de son armée, et cela n'est pas garanti. Je prédis plutôt une déroute de l'armée. Ce qui est important ici, c'est la Chine. Soutiendrait-elle la Corée du Nord comme elle l'a fait lors de la guerre de Corée? Si l'histoire aime à se répéter, rappelons ici que la Chine est entrée dans le vif du sujet de la guerre de Corée uniquement lorsque les troupes américaines stationnaient non loin des frontières chinoises. Pour l'instant, la Chine observe d'abord et réagit ensuite.

Est-ce que la guerre informatique est un sujet abordé en Corée du Nord?

Une cyberguerre est tout a fait plausible. Par le passé, les autorités américaines ont saboté plusieurs tirs de missiles balistiques. La Corée du Nord n'est pas plus mauvaise: elle a piraté des systèmes informatiques de grandes banques sud-coréennes il y a plusieurs années


Jules Darmanin est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Jules Darmanin at jules.darmanin@buzzfeed.com.

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