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Pourquoi Nice ne cicatrisera pas comme Paris

J’ai vécu le 13 novembre en tant qu’habitant de Paris et le 14 juillet en tant que natif de Nice. Mais j’ai du mal à voir ma ville natale revenir à la normale de la même manière que ma ville adoptive.

Le vendredi 13 novembre 2015 au soir, j’étais chez moi, à Paris. Prostré et inquiet pendant la nuit, passée à répondre à ma famille et mes amis de Nice, aux appels, aux SMS pour s’assurer que j’allais bien. Comme tout le monde, j’ai vécu le siège, la traque, les témoignages, les hommages, le deuil, les analyses, les yeux du monde qui se braquent sur Paris, le branle-bas de la politique.

Le jeudi 14 juillet au soir, j’étais au même endroit, sur mon lit. Un ancien collègue m’envoie un tweet: «Il se passe quoi à Nice?» Je n’en ai aucune idée. Je regarde Twitter: un camion… des tirs entendus, une prise d’otage? Mes yeux commencent à s’écarquiller devant la vidéo du mouvement de panique devant l’opéra de Nice.

❗URGENT - Mouvement de panique sur la Promenade des Anglais à Nice, après qu'un camion a foncé sur la foule.


Je me suis retrouvé à prendre la place occupée par mes proches le 13 novembre. Prostré et inquiet pendant la nuit, passée à appeler tous les proches, m’assurer qu’ils vont bien, faire le tour de la famille - toute la famille. Envoyer des messages sur Facebook aux amis. «T’étais où? Ça va bien? Tu es où maintenant?» Il a aussi fallu que je travaille. J’ai dû décrire ma ville à mes collègues américains, estimer combien de personnes pouvaient être présentes sur la Promenade le soir du 14 juillet. J’ai aussi dû leur expliquer les affres de la politique niçoise; que Christian Estrosi, présenté comme le maire de la ville, ne l’était plus tout à fait. C’était irréel. Puis deux amis présents sur les lieux m’ont donné, encore en état de choc, leurs témoignages, précieux et horrifiants. Les corps qui tombent, les rescapés dans la mer.

Le lendemain matin, j’ai essayé de travailler depuis Paris, et je n’ai pas pu le faire. Je n’arrivais pas à comprendre les gens qui n’avaient pas de cernes dans le métro, ceux qui ne regardaient pas leur téléphone comme je l’avais vu dans les jours qui ont suivi le 13 novembre et le 9 janvier 2015. Je suis rentré à Nice. Dans le train, j’ai vu les traits tirés des gens qui descendaient et les visages inquiets des touristes qui avaient déjà réservé leur billet. J’ai décidé, parce que je ne pouvais faire que ça sous le coup de l’émotion, d’écrire un texte un peu mièvre pour expliquer ce que Nice voulait dire pour moi et mes proches. En lisant les réactions de mes amis, mais aussi de mes proches d’autres générations que la mienne, j’ai pris la mesure de «l’identité», du vécu commun de la ville. Le texte est rempli de souvenirs personnels, mais ils étaient amplement partagés par les autres Niçois. Des souvenirs culinaires, géographiques, familiaux.

L’amoncellement de fleurs, de bougies, de dessins, de poèmes. L’odeur de la cire. Une routine macabre.

En arrivant sur la Promenade des Anglais, juste à côté des lieux de l’attaque, j’ai d’abord cru voir un copier-coller de ce à quoi j’avais assisté sur la Place de la République en novembre. Les dizaines de camions TV garés sur le trottoir. Les envoyés spéciaux américains, qui se faisaient maquiller à côté des Niçois en pleurs. L’amoncellement de fleurs, de bougies, de dessins, de poèmes. L’odeur de la cire. Une routine macabre.

Mais en discutant avec mes proches, en marchant sur la Promenade, ou tout simplement en écoutant les conversations autour de moi, je me suis rendu compte que j’avais tort. Nice n’est pas Paris, et l’attaque de Nice n’est pas celle de Paris et de Saint-Denis.

Dans le Bataclan, il y avait 1500 personnes. Sur les terrasses attaquées et à l’extérieur de Saint-Denis, quelques centaines. Il y avait 30.000 personnes sur la Promenade des Anglais, des milliers de plus dans le Vieux-Nice. Des milliers de personnes ont assisté à l’attaque, ou au mouvement de panique qui a suivi, et parmi eux se trouvaient mes amis.

Damien était à quelques mètres de la course du camion. Il a vu les corps tomber comme des «quilles», s’est réfugié dans un restaurant. Puis, lorsque le silence s’est fait sur la Promenade, a remonté en scooter, hébété, les deux kilomètres de la course du camion, avant de se rendre au siège de Nice-Matin où il est journaliste.

Charlotte était un peu plus loin sur la plage. Elle a entendu un «bruit métallique», vu la foule sauter les deux mètres de hauteur qui séparent la chaussée des galets de la plage, s’est réfugiée dans le local d’une plage privée.

Lisa*, qui habite dans la vieille-ville avec son copain et leur bébé, a recueilli un couple d’inconnus dans son appartement. Elle m’a raconté comment pendant un long moment, ils ont entendu les coups de poings aux portes de gens qu’ils n’étaient pas en mesure d’accueillir.

Julie* était dans les rues du Vieux-Nice lorsque les gens ont commencé à crier, à courir. Eux n’ont pas vu l’attaque, ne sont au courant de presque rien. Parlent de coups de feu, de prise d’otages.

Mon grand-père, son épouse, et leurs deux enfants, étaient aussi dans le Vieux-Nice après avoir vu le feu d’artifice. Ma tante a fait des crises d’angoisse dans les jours qui ont suivi.

Lily* dormait chez elle car elle devait travailler tôt le lendemain. Son compagnon, encore debout au moment de l’attaque, lui a laissé une note sur la table. Elle a traversé en bicyclette des rues encore plus vides que d’habitude au petit matin.

Sarah* a dû annoncer à ses amies du collège que l’une d’entre elles était décedée, nouvelle qu’elle a été la première à apprendre. Elle l’a fait avec une infinie délicatesse, m’a dit sa mère.

«Bâtard, cazzo, crève en enfer.» 

Nice et Paris sont deux villes à la culture très différente. Je l’ai rarement autant ressenti qu’après l’attentat. Après le 13 novembre, il y avait de la colère chez mes amis parisiens, mais l’ambiance était plutôt solennelle, triste. A Nice, la colère a pris le dessus très rapidement.

Là où Mohamed Lahouaiej Bouhlel est décédé, un tas d’ordures et de galets a été déposé. Sur les pierres, des insultes écrites au feutre : «Bâtard», «Fils de pute», «Crève en enfer». Des enfants s’arrêtaient pour cracher sur le monceau de déchets. Certaines femmes qui n’osaient pas cracher se sont contentées d’un simple «connard» en passant. J’ai aussi entendu des Italiens crier «cazzo!» (connard) à l’attention de cet anti-mémorial. Beaucoup de mes amis parisiens ont été choqués.

Ils ont été aussi choqués par les huées qui ont eu lieu lors de la commémoration, le lundi qui a suivi. Je me trouvais au milieu de la foule. A côté de moi, une dame âgée criait, en sanglots, presque en transe, sur le Premier ministre. Des centaines d’autres personnes huaient les politiques présents. J’ai dû escorter une femme au bord du malaise hors de la foule.

Je ne pense pas que les cris émanaient uniquement de militants FN. Que ce soit face au terroristes ou face aux politiques jugés responsables, cette incapacité à garder le silence dans la douleur est à la fois une expression un peu caricaturale de l’esprit niçois, mais aussi de la blessure très vive qui touche la ville. Beaucoup de gens qui ne sont pas frontistes tiennent le gouvernement pour autant responsable de l’attaque que l’assaillant lui-même. Une de mes amies m’a dit qu’elle voulait un «état de siège» en France.

Valery Hache / AFP / Getty Images

Marche niçoise pour les attentats de Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher, le 10 janvier 2015.

Il faut dire que les Niçois ont aussi une défiance naturelle pour tout ce qui vient de Paris: la politique, la froideur, l’arrogance. J’entends ces discours anti-parisiens depuis que je suis gamin. Ce qui peut expliquer l’accueil qu’à reçu Manuel Valls. En tant que niçois, j’ai moi même été déçu de voir à quel point l’expression «loin des yeux, loin du cœur» s’appliquait aussi au deuil d’un pays face à une attaque terroriste. Je n’ai pas vu de grand élan populaire à Paris pour commémorer les morts de Nice, alors qu’il y a eu des rassemblements conséquents à Nice en janvier et en novembre 2015. Je n’ai pas non plus retrouvé l’émotion à laquelle j’avais assisté en novembre sur les chaînes de télévision nationale. Cette fois-ci, on n’a pas vu l’histoire touchante du petit garçon pour qui les fleurs protègent des terroristes. Mais c’est peut-être mon esprit chauvin qui parle.


«Ça va mettre beaucoup de temps à cicatriser, parce que c’est la Prom.»

J’ai été voir Damien à Nice-Matin, là où il travaille en tant que journaliste. Damien est un pur niçois: il a vécu toute sa vie ici et il a encore l’accent légèrement nasillard que j’ai déjà perdu. Je lui ai demandé s’il pensait que la vie pourrait redevenir normale à Nice. Voici ce qu’il a répondu: «Ça va mettre beaucoup de temps à cicatriser, parce que c’est la Prom', que c’est un lieu de vie, un lieu de fête, un lieu où tu vas faire ton jogging, un lieu où tu vas fêter ton bac, un lieu où tu vas tester le vélo que tes parents t’ont offert à Noël. Je pense que le fait que ce soit passé sur la Prom, cet emblème de Nice, ça rajoute à la difficulté de reprendre une vie normale.»

La Promenade est le seul endroit où toutes les couches de la population niçoise se croisent. Les joggeurs et les dealers de shit, les pépés du Vieux-Nice et les familles américaines, les étudiants étrangers et les pique-niqueurs du dimanche. Ils étaient tous là jeudi 14 juillet. Alors que les victimes de Paris étaient qualifiées, peut-être à tort, de «génération Bataclan», la liste des morts de Nice frappe par sa diversité d’âge, d’origine géographique et sociale. C’est ce symbole qui a été attaqué.

Car, en dehors de la Prom, Nice n’est pas une ville modèle du vivre-ensemble. Les collines bourgeoises où j’ai été au collège dominent les quartiers moins favorisés que je n’ai souvent que traversé. Un reportage de l’Express explique très bien, sans tomber dans les clichés, les fractures niçoises et leurs origines: moins d’emplois pour les jeunes descendants d’immigrés, des banlieues très excentrées qui ressemblent à des ghettos, et une double immigration qui vient des milieux très favorisés et des milieux défavorisés. Sans la Prom, c’est tout ce qu’il resterait de Nice.

A Nice, le racisme et la xénophobie n’ont jamais eu de mal à s’exprimer. En face de mon lycée, en plein centre, le groupe identitaire Nissa Rebela a longtemps placardé des affiches «Oui à la socca, non au kébab». J’ai déjà reçu quelques insultes islamophobes et antisémites quand j’étais ado, ce qui m’a toujours surpris car je ne suis ni musulman ni juif. J’étais en stage à Nice-Matin pour les municipales, et j’ai été frappé par l’importance de la question de l’Islam dans la campagne. Philippe Vardon, ancien président de Nissa Rebela, a recueilli 5% des suffrages. Il a depuis rejoint le Front national. Olivier Bettati avait présenté une liste de la société civile, plutôt de centre-droit, et a recueilli 10%. J’avais voté pour lui au second tour, avant d’apprendre, un an plus tard, qu’il avait, lui aussi, rejoint le Front national.

La parole raciste, déjà peu bridée avant l’attaque, a été exaltée après. Dans les minutes qui ont suivi la minute de silence, une française d’origine maghrébine a entendu un homme lui demander de «rentrer chez elle». La fille d’une victime de confession musulmane a été invectivée par un homme en terrasse alors qu’elle venait de perdre sa mère dans l’attaque. «Tant mieux, ça en fait un de moins», a-t-elle entendu. Ce qui m’attriste, c’est que cela ne me surprend pas. J’entends des versions moins violentes de ces discours chez certains de mes proches, face auxquelles je me sens impuissant. Je me retrouve assez régulièrement à supprimer une connaissance du collège de mes amis Facebook parce qu’elle a publié une image ou un statut raciste.

La montée de la haine au sein de Nice est ce qui me fait le plus peur, viscéralement. Nice était déjà une ville crispée: la dernière fois qu’elle avait été sur la scène médiatique nationale pendant plusieurs jours, c’est parce qu’un bijoutier a tiré dans le dos de son braqueur en pleine rue. Christian Estrosi, adjoint au maire de Nice officieusement délégué à la prise de parole médiatique, avait déclaré après l’attentat de Charlie Hebdo: «Il y a un vrai problème posé par l'islam». C’est aussi à ce moment là qu’un enfant de 8 ans avait été entendu par la police avec son père car il était suspecté d'avoir tenu des propos faisant l'apologie du terrorisme.

Je ne sais pas comment la plaie va cicatriser. Les politiques, qui font de la Promenade le théâtre macabre de la campagne présidentielle, n’aident pas. Même quand le traumatisme sera érodé, les niçois continueront à penser: «À quand la prochaine?» Ils ont conscience maintenant que, même en étant d’ordinaire loin des affaires parisiennes, eux aussi peuvent être une cible.

Une semaine après, malgré la haine et la colère qui s’exprime souvent de façon excessive et dangereuse, une chose me rassure: le groupe Facebook «Solidarité Nice», qui rassemble des milliers de niçois voulant apporter une aide aux victimes et à leurs proches. Il y a eu des avis de recherches, des cagnottes, des messages de soutien et de nombreuses personnes qui se sont proposées pour aider. Malheureusement, au fil des jours, le groupe a été pollué de propos racistes, d’articles complotistes, de rumeurs, d’injures. J’espère que ce n’est pas révélateur de la suite.


*Les prénoms marqués d'une astérisque ont été modifiés.

Correction

Après les événements de Charlie Hebdo, un enfant de 8 ans a été entendu en compagnie de son père par la police. Une version précédente de cet article indiquait à tort qu'il avait été gardé à vue.

Jules Darmanin est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Jules Darmanin at jules.darmanin@buzzfeed.com.

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