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«Il lui a attrapé la fesse»: le journaliste de LCP Frédéric Haziza accusé d'agression sexuelle

Le présentateur phare de la chaîne est accusé d'avoir les «mains baladeuses» par plusieurs de ses collègues. Certaines racontent des scènes qui se finissent en pelotage de seins ou de mollets. Après une main aux fesses, la direction lui a adressé un avertissement. La victime de cette agression vient de porter plainte. Le journaliste a finalement été suspendu de LCP.

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  • Plusieurs actuels ou anciens collègues accusent le présentateur Frédéric Haziza de comportements déplacés avec des femmes journalistes, évoquant notamment des «mains baladeuses».
  • D'après les documents que nous avons pu obtenir, il a reçu un avertissement pour avoir mis une main aux fesses à l'une des journalistes de la chaîne en 2014. La victime vient de porter plainte pour agression sexuelle.
  • En décembre dernier, la députée Isabelle Attard avait alerté la direction sur des «cas de harcèlement» lors d'un conseil d'administration réunissant plusieurs députés.
  • Après publication de notre enquête, la patronne de LCP a annoncé aux journalistes de sa chaîne le maintenir à l'antenne, et qu'une enquête interne allait être ouverte.
  • LCP a annoncé mardi soir que le journaliste était finalement suspendu.

L'affaire Weinstein et les hashtags #BalanceTonPorc ou #MeToo ont fait remonter les souvenirs et libéré certaines paroles. Astrid de Villaines, journaliste à La Chaîne parlementaire (LCP), a déposé plainte dimanche 19 novembre contre Frédéric Haziza, un journaliste vedette de la même chaîne qu'elle accuse d'agression sexuelle.

Astrid de Villaines détaille les faits survenus le 20 novembre 2014. Il est environ 17 heures ce jour-là lorsqu'elle téléphone dans un coin isolé de l'open space. Elle souhaite rejoindre son bureau, mais Frédéric Haziza lui bloque le passage. Voici ce qu'elle raconte dans sa plainte que nous nous sommes procurée :

«Je lui ai redemandé de libérer le passage, mais monsieur Haziza a insisté pour que je passe devant lui, sans qu'il ne bouge du passage. Je suis donc passée devant lui, face à face. Monsieur Haziza a alors tendu son bras droit, autour de ma taille. Sa main s'est alors retrouvée au niveau de mes fesses, côté gauche, en l'appuyant fortement. Dans le même temps, monsieur Haziza m'a pincé la fesse gauche.»

«Je précise qu'au cours des années qui ont précédé, monsieur Haziza avait des gestes ou des allusions plus ou moins déplacées, à savoir : qu'il me frôlait le haut de ma poitrine avec ses mains et qu'il me déclarait que mes hauts de vêtements m'allaient bien, tout en fixant ma poitrine», ajoute-t-elle dans sa plainte. Elle explique ne pas avoir prêté une «attention particulière à ces faits» avant l'agression du 20 novembre. Au sens de la loi une main aux fesses constitue en effet une agression sexuelle.

Interrogé par BuzzFeed News, Thibaud Le Floch, en poste à LCP à l'époque et aujourd'hui journaliste pour l'émission «Le Tube» de Canal+, confirme les faits :

«J'étais juste derrière eux deux. Lorsqu'Astrid est passée, Frédéric lui a donné une fessée. J'ai juste entendu le bruit et Astrid crier : "Ça va pas Fred, t'es pas bien ? On est en 2014 !" »

Ex-journaliste de LCP, Charles Villanove, également présent au moment des faits, poursuit :

«Je l'ai vu lui attraper la fesse. Elle est partie très choquée et Frédéric Haziza est rentré dans son bureau. Avec un collègue, j'ai décidé d'aller le voir pour exiger qu'il fasse des excuses publiques dans l'open-space. Il nous a suivis mais a simplement parlé à voix basse à Astrid. Il était gêné.»

Jean-Pierre Gratien, le rédacteur en chef de l'époque, a immédiatement convoqué Astrid de Villaines et Frédéric Haziza pour entendre les deux témoignages et exiger des excuses du présentateur. Selon la plainte d'Astrid de Villaines, Frédéric Haziza à d'abord nié les faits, avant de les reconnaître sur un ton très léger. Au point de lui proposer de lui acheter un pain au chocolat «pour la calmer».

«Monsieur Haziza nous a déclaré (devant elle et le rédacteur en chef, ndlr) ne pas m'avoir touché les fesses, mais juste les genoux et n'a pas reconnu les faits devant mon rédacteur. Je précise que monsieur Haziza a déclaré devant mon rédacteur, vouloir m'acheter une viennoiserie afin que cet incident s'achève. Je précise avoir quitté la salle après ces propos déplacés (sur l'achat de viennoiseries, ndlr).»

Trente minutes plus tard, le journaliste s'est exécuté. «Alors qu'Astrid était à son bureau, Haziza est quand même revenu avec un pain au chocolat en parlant à voix basse pour peut-être s'excuser. Je ne sais plus si Astrid a accepté, mais je me souviens que le climat était très hostile», se souvient Andréa*, une autre salariée.

Dans le même temps, le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de LCP s'est saisi pour demander des comptes. Six jours après cette agression, le comité publie un échange avec la direction à ce sujet. Et annonce notamment que le journaliste va recevoir un avertissement.

Le président de la chaîne de l'époque, Gérard Leclerc, confirme «qu'une procédure avait été ouverte et qu'une sanction avait été décidée à l'encontre du journaliste», mais refuse de commenter davantage. Éric Moniot, qui était déjà secrétaire général de LCP à l'époque, ajoute

«En novembre 2014, une journaliste de la chaîne s’est plainte d’un geste qu’elle avait jugé déplacé et à connotation sexuelle de la part de monsieur Frédéric Haziza à son égard. Convoqué par la direction, ce dernier avait affirmé avoir voulu plaisanter, et avait récusé la connotation sexuelle de son geste. Comprenant qu’il avait pu blesser sa consœur, il avait présenté aussitôt des excuses devant toute la rédaction. Pour affirmer sa vigilance sur ce sujet, la direction lui avait adressé un avertissement. L’incident est clos.»

Sanction jugée «très faible»

Sollicitée par BuzzFeed News, Marie-Ève Malouines, qui a pris les commandes de la chaîne en 2015, dit avoir eu vent de cette affaire. «Frédéric Haziza a eu un geste qui a été considéré comme à connotation sexuelle par une journaliste, et lui l'a contesté. La journaliste l'a vécu comme tel. Mon prédécesseur a donc considéré qu'il devait lui donner un avertissement, et je pense qu'il a bien géré le dossier. Après, il n'y a rien eu d'autre. Elle l'a vécu comme ça, moi je le respecte. Il n'y a jamais eu d'autre incident.»

La patronne de la chaîne a été informée lundi 20 novembre du dépôt de plainte d'Astrid de Villaines : «J'ai dit à la journaliste que l'essentiel est qu'elle puisse travailler en toute sérénité. Si elle souhaite que la chaîne l'assiste ou prenne des dispositions elle me le dira, nous resterons en contact. J'en discuterai aussi avec Frédéric Haziza. S'il y a d'autres incidents, il faut que les gens me le disent ou qu'ils en informent le CHSCT, au moins en même temps qu'ils en parlent dans la presse.»

Pour plusieurs journalistes de la chaîne, la sanction est «très faible». «Une maquilleuse de LCP qui avait été accusée d'harceler une salariée a été virée. Un ingénieur du son accusé d'agressions sexuelles par plusieurs femmes (qui ont porté plainte) a été viré. Mais pour Haziza, il y a simplement eu un avertissement. Collectivement, c'est clair que cette sanction nous a semblé insuffisante», lâche Fabrice*, un salarié de la chaîne toujours en poste. «On a eu l'impression d'un deux poids, deux mesures», ajoute Thibaud Le Floch. «Astrid aurait pu porter plainte [à l'époque]. Elle n'est pas allée plus loin parce qu'elle a eu peur, je pense», estime Charles Villanove: «Frédéric Haziza est très puissant.»

«Nous aurions dû gueuler 10 fois plus»

Astrid de Villaines explique en effet avoir plusieurs fois pensé à porté plainte mais s'être ravisée à chaque fois. «Cela fait trois ans que j'y pense. J'avais eu un signal après l'affaire Baupin, mais je n'avais pas osé. Après l'affaire Weinstein, je me suis dis qu'il fallait que je le fasse pour que cela ne se reproduise pas et pour montrer qu'on ne se tait plus», explique-t-elle.

«Et nous aussi, nous aurions dû gueuler dix fois plus», regrette Charles Villanove, qui estime «qu'agresser sexuellement quelqu'un devant toute une rédaction montre à quel point Haziza pouvait se sentir tout-puissant.»

Douze salariés anciens et actuels de la chaîne que nous avons pu contacter dénoncent «l'influence» et «l'impunité» du journaliste. Animateur-phare de LCP et collaborateur pour Le Canard enchaîné, Frédéric Haziza est craint par beaucoup à la rédaction. «C'est un homme qui sait montrer qu'il est puissant et qui a de nombreux contacts. Il tutoie François Hollande, Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls. Il est aussi très proche de la présidente actuelle de LCP, Marie-Ève Malouines. L'attaquer, ça fait peur», résume Sophie*, qui a travaillé pour l'une des émissions du journaliste pendant plusieurs mois. Frédéric Haziza est qualifié de «faiseur de roi à LCP», comme le rapportait Challenges dans un article laissant entendre que la nouvelle patronne de la chaîne allait être élue grâce à lui.

Une idée réfutée par Marie-Ève Malouines. «Pourquoi les gens auraient peur d'accuser Haziza ? Oui il a un carnet d'adresses, mais vous êtes au courant que c'est un journaliste politique... Sur l'aspect "faiseur de roi", il y a quand même le sous-entendu que je n'ai pas toutes mes capacités pour diriger cette chaîne, c'est assez spécial.»

«Il s'est accroupi d'un coup et a attrapé mes mollets»

Anne*, qui travaillait avec Frédéric Haziza quotidiennement pendant un contrat à durée indéterminée (CDI) en 2013, se rappelle elle aussi d'épisodes «assez dégueulasses». «J'avais assez vite repéré quelque chose qui me choquait. Il passait derrière certaines filles de la rédaction et sous prétexte de leur faire des chatouilles, il en profitait pour les peloter. Il mettait ses mains sur leurs seins. Elles rigolaient nerveusement et se laissaient plus ou moins faire», raconte cette ex-collaboratrice qui dit avoir dû adopter une attitude pour se protéger : «J'étais dans une posture très froide avec lui, pour éviter qu'il ne me fasse ça.» La méthode était efficace, sauf ce «seul jour» où Frédéric Haziza l'a «touchée» :

«J'étais dans un bureau avec un autre rédacteur en chef. J'étais en jupe lorsque Haziza est rentré dans la pièce. Il s'est accroupi d'un coup et il a attrapé mes mollets avec ses mains pour les toucher. J'ai crié pour l'engueuler. L'autre personne présente a ri en lui disant légèrement qu'il ne devait pas faire ça. A l'avenir quand il s'approchait de trop près, je criais et lui, partait comme un gamin. C'était ma parade pour éviter d'avoir d'autres problèmes.»

Nombre de ses collègues, hommes ou femmes, dépeignent un homme «parfois agressif», «aux mains souvent baladeuses» et «à l'humour salace». Jérôme*, un ancien journaliste de LCP, confirme que le présentateur a pu être «très violent verbalement» et «a une réputation de sexiste». «Il se justifie souvent en disant qu'il fait simplement des blagues, mais il sait de toute façon qu'il bénéficie d'une sorte d'impunité.»

«Pour Haziza et les députés, j'étais juste un morceau de viande»

Sophie* garde de «très mauvais souvenirs» de son passage à LCP et accuse son ancien collègue d'avoir à plusieurs reprises «joint les gestes à ses blagues salaces». Elle se souvient de cette anecdote de 2013 :

«Un jour, je portais une robe assez banale alors que nous enregistrions des interviews avec plusieurs députés. Tous les députés et Frédéric Haziza étaient autour de moi pour faire des réflexions sur ma tenue. Certains la touchaient en me disant par exemple que c'était "un beau tissu". Pour Haziza et les députés, j'étais juste un morceau de viande, jusqu'à ce qu'un autre élu intervienne pour mettre fin à cela.»

Contacté, le député qui aurait mis fin à cet épisode ne dément ni ne confirme l'histoire : «Ça date, je ne m'en souviens plus.» D'après cette ancienne collaboratrice, Frédéric Haziza «participait volontiers à ce genre de pratiques». «C'était régulier, il avait toujours des blagues à faire sur la tenue des journalistes femmes. Devant moi, il a par exemple dit à une collègue : "Tiens, aujourd'hui tu es habillée en femme." Il s'est ensuite permis de lui toucher sa tenue en effleurant ses fesses. Elle lui disait d'arrêter, et il riait», témoigne-t-elle.

Un autre cadre de la chaîne, membre de la direction à cette époque, confirme : «Il a clairement la réputation d'avoir les mains baladeuses. Il mettait ça sur le compte de la plaisanterie. Certains chefs lui disaient d'arrêter les conneries, mais tant qu'il n'y avait pas de plainte de journalistes, il n'y avait pas grand chose à faire. Il est certain qu'il ne pourrait plus faire ça aujourd'hui».

François de Rugy parlait de rumeurs

En décembre dernier, la députée écologiste Isabelle Attard avait été «informée par diverses sources» du comportement de Frédéric Haziza. Elle avait donc tenu à alerter la chaîne d'un problème de «harcèlement sexuel» au sein de LCP «sans donner le nom du journaliste dans un premier temps», nous explique-t-elle. Membre du conseil d'administration de la chaîne à l'époque, elle a profité d'une réunion à huis clos, où des parlementaires siègent, pour poser le sujet sur la table. D'après le compte-rendu, la nouvelle présidente de LCP, Marie-Ève Malouines, François de Rugy (EELV), Marie-Françoise Clergeau (PS) et Franck Riester (Les Républicains) étaient présents.

«Les accusations étaient vagues, mais je souhaitais en parler tout de suite pour que LCP prenne rapidement des dispositions. Une réunion confidentielle était, me semble-t-il, le bon endroit pour en parler», raconte l'ancienne députée qui dit avoir été très étonnée de la réaction de François de Rugy, alors vice-président de l'Assemblée nationale :

«Le compte rendu de cette réunion n'est pas fidèle à ce qui s'est passé. François de Rugy s'est tout de suite agacé en m'accusant de relayer des rumeurs.»

L'actuel patron de l'Assemblée nationale venait à l'époque de succéder à Denis Baupin, accusé d'avoir agressé et harcelé de nombreuses élues. Contacté par BuzzFeed News à plusieurs reprises, le président de l'Assemblée nationale ne nous a pas répondu.

Marie-Èves Malouines assure, elle, «avoir mené une enquête interne» après le signalement fait par Isabelle Attard, «sans n'avoir rien trouvé». «Après l'affaire Baupin, nous avons aussi remis en place une réunion du CHSCT pour informer le personnel des contacts à prévenir dans ce genre de cas. La question est systématiquement posée lors des entretiens annuels pour savoir si des gens ont eu à subir ou entendu parler des cas de harcèlement sexuel», ajoute-t-elle. Isabelle Attard confirme qu'à l'époque, Marie-Eve Malouines l'avait «tout de même rassurée» en l'informant de l'existence «d'une structure compétente pour ces questions».

Frédéric Haziza, sollicité par SMS, téléphone et mail à plusieurs reprises, ne nous a pas répondu.

Mise à jour mardi 21 novembre à 20h15: Frédéric Haziza a répondu via son compte Twitter:


*Les prénoms ont été modifiés.

Correction à 13h45 le 21/11/2017: Le journaliste témoin de l'agression de Frédéric Haziza est Charles Villanove. Une première version mentionnait, à tort, Charles Villaneuve.



David Perrotin est journaliste société chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris. Il écrit notamment sur les sujets liés aux discriminations.

Contact David Perrotin at david.perrotin@buzzfeed.com.

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