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Pourquoi ce linguiste du Moyen âge en a marre des emojis

Des mails internes obtenus par BuzzFeed News permettent d'entrevoir les coulisses de l'organisation étrange et méconnue qui supervise le développement des emojis.

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Des soucis s'annoncent au sein du Conseil des sages de l'emoji, ou, tout du moins, des signes qui laissent craindre un schisme que certains de ses membres appellent (peut-être avec moins d'humour qu'on pourrait croire), l'«Emojigeddon».

BuzzFeed News a obtenu des mails révélant une tension nouvelle dans l'Unicode Consortium. Cet organisme a été créé il y a 24 ans afin de développer des normes pour la traduction d'alphabets en code lisible par tous les ordinateurs et systèmes d'exploitation.

Cette série de messages teintés de frustration montre un désaccord de plus en plus important entre ceux qui adhèrent à la mission originelle de l'organisme, celle de coder les langues anciennes, minoritaires et obscures, et ceux qui consacrent du temps et de l'argent à la dernière série de caractères de l'Unicode, ultra-populaire: les emojis, un tableau périodique décalé d'idéogrammes et de visages rieurs qui vont du rire perplexe jusqu'au tas de caca tourbillonnant et souriant. Cette correspondance offre un aperçu des coulisses de l'organisme étrange et peu connu qui a reçu la tâche inattendue de bâtir ce que certains voient comme la première langue numérique universelle.

Au sein d'une chaîne de mails célébrant la mention de l'Unicode et des emojis dans l'émission américaine The Late Show With Stephen Colbert, en mars dernier, Michael Everson, contributeur et typographe historique pour Unicode, s'est dressé contre le consortium dans une série de messages amers, expliquant que l'intérêt de l'organisme pour les emojis sapait le travail de savants comme lui.

«C'est merveilleux de voir tout le monde aussi satisfait de M. Colbert, mais je peux vous dire que de nombreuses personnes pensent que UTC a perdu les pédales,» s'est-il emporté. «Emoji, emoji, emoji. On ne parle que des emojis.»

D'autres mails de la même chaîne expriment des frustrations similaires. Un jeune membre associé du consortium écrit ainsi: «Je n'ai vu qu'un ou deux mails qui ont vraiment engendré des discussions sensées sur Unicode, alors que les autres ont consisté soit en un déluge d'annonces... soit se résument à "Oh, regardez, les gens parlent des emojis!", "La barbe du Père Noël devrait-elle être de la couleur de ses cheveux?"»

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Michael Everson, qui a passé des dizaines d'années à encoder des caractères pour Unicode (en 2003, un portrait du New York Times l'a cité comme étant «probablement le plus grand expert du monde dans l'encodage informatique d'écritures») affirme que sa frustration est née de l'échec du consortium à proposer un «avis concret» sur une proposition de ponctuation médiévale qu'il a présentée au comité en 2007.

«Je modifie quelques documents en cornouaillais médiéval et j'ai personnellement besoin de ces caractères», a expliqué Michael Everson à BuzzFeed News via Skype, depuis sa maison en Irlande. «Leur absence entrave mon travail.»

Bien qu'il ait réussi à faire accepter deux caractères de ponctuation médiévale lors de la dernière réunion à UTC, il a été consterné de voir que les caractères acceptés, dont «la triple dague» (qui a l'air de trois petites épées empilées) n'étaient pas «particulièrement importants pour les médiévistes, voire n'étaient pas médiévaux du tout». Pendant ce temps, le consortium a accepté 79 propositions de nouveaux emojis comme candidats à sa prochaine livraison d'emojis (dont la plupart seront normalement introduits en juin), avec notamment le «visage baveux», le «selfie», la «fleur fanée», le «croissant», la «galette farcie», la «poêle de nourriture» et le «pentathlon moderne».

Dans l'un de ses mails au consortium, Michael Everson s'élève surtout contre le manque de retour sur sa proposition de ponctuation médiévale: «Quand des commentaires sont examinés et rejetés, on explique pourquoi. Est-ce le cas pour le PUNCTUS ELEVATUS ou le PUNCTUS FLEXUS? Non. Personne n'en a dit un mot», a-t-il écrit.

Le linguiste, qui est en relation étroite avec Unicode depuis 1993, voit une corrélation entre le silence du comité sur des propositions comme la ponctuation médiévale et les exigences sans cesse grandissantes auxquelles il est soumis à cause de l'omniprésence des emojis. «Je ne suis pas l'ennemi de l'Unicode, certains de ses membres sont mes amis, mais je suis très frustré. J'aimerais voir plus d'équité et d'intérêt.»

«Mais qu'est-ce qu'il faut faire pour attirer votre attention, les amis? Une proposition premier avril pour l'EMOJI PUNCTUS EXCLAMATIVUS?»

Avec l'explosion de la popularité des emojis, on a énormément parlé d'eux dans la presse, ce que l'Unicode a accueilli les bras ouverts. Au cours des dernières années, le consortium a commencé à s'essouffler puis a réagi aux critiques sur le manque de diversité des caractères emojis. Il gère aujourd'hui un afflux de propositions de nouveaux emojis émanant à la fois de citoyens privés motivés et d'entreprises comme les préservatifs Durex. En décembre dernier, Unicode a fait de la publicité via la campagne Adopt a Character pour permettre aux gens de sponsoriser des emojis (et autres caractères Unicode) et en janvier, Mark Davis, le président d'Unicode, a donné de manière informelle le nom de Stephen Colbert à l'emoji «visage au sourcil levé», ce qui lui a valu d'être mentionné dans le Late Show et dans les communiqués de presse. Si tout cela peut paraître amusant, les traditionalistes d'Unicode comme Michael Everson voient tout ceci comme une série de coups de pub gênants.

«Mais qu'est-ce qu'il faut faire pour avoir votre attention?» écrit-il en mars, dans un mail au consortium. «Une proposition en mode premier avril pour l'EMOJI PUNCTUS EXCLAMATIVUS?» Il a ensuite joint sa proposition de ponctuation médiévale de 23 pages pour faire bonne mesure.

Dans des mails ultérieurs, Michael Everson semble avoir rallié quelques personnes à sa cause. Le jeune membre de la chaîne interne semble tout autant exaspéré par l'intérêt d'Unicode pour les emojis. «Qu'un organisme qui se consacre essentiellement à la standardisation de l'encodage des langues du monde se rabaisse à être désormais surnommé l'organisme qui "fait des emojis" me met en colère», a-t-il écrit.

Plusieurs voix de responsables au sein du consortium crient leur désaccord le plus total. Dans la chaîne de mails, John Hudson (un autre typographe important) a rejeté l'idée selon laquelle le consortium laisse les emojis faire de l'ombre à ses activités les plus traditionnelles, suggérant que l'Unicode s'est toujours efforcé de trouver un équilibre entre les travaux sur les textes historiques et minoritaires (les langues mortes) et les langues nouvelles, qui évoluent.

«Ce sont des problèmes qui étaient déjà présents quand les emojis n'existaient pas encore, et qui auraient persisté même sans l'encodage d'emojis en Unicode... même avant l'Emojigeddon», écrit John Hudson.

Lors d'une interview accordée à BuzzFeed News, John Hudson a expliqué que si les propositions d'emojis étaient sources de consternation au sein du consortium Unicode, c'était simplement parce que les examiner est souvent plus facile (et peut-être plus drôle) que de débattre sur les particularités, par exemple, du PUNCTUS ELEVATUS. «Ces propositions linguistiques historiques sont compliquées; il y a beaucoup de choses que nous ignorons et le processus est très long, tandis que des choses comme l'emoji «bacon» progressent rapidement au sein du comité. Je me rends bien compte à quel point cela doit être frustrant pour les analystes de textes anciens à qui on demande constamment de revoir les propositions.»

Michael Everson a exprimé à haute voix ses frustrations sur Twitter.

Mais pour Michael Everson, la prise de décisions ridiculement lente du consortium gaspille un temps précieux qui pourrait être utilisé pour mener des études linguistiques approfondies. Dans un plaidoyer sur la ponctuation médiévale (comme le PUNCTUS FLEXUS) envoyé récemment au consortium, il dénonce le manque de réactivité d'Unicode tout en décriant l'emoji «boulette» (nouvellement proposé et probablement accepté sous peu).

«Il faut que les choses soient encodées afin de pouvoir les UTILISER, et nous en avons beaucoup plus besoin que d'une BOULETTE ou même que du disque de Phaistos [il se réfère ici au disque en argile vieux de 4000 ans découvert en Crête et qu'aucun savant n'arrive à déchiffrer]», écrit Michael Everson.

Tandis que Mark Davis, le président d'Unicode, a expliqué à BuzzFeed News que «la grande majorité de ce que fait Unicode n'est pas de l'emoji,» toute cette attention et ce bruit médiatique poussent ceux qui n'en ont rien à faire des emojis au sentiment que le travail auquel ils ont consacré leur temps et leur expertise sont moins importants.

«Le pire, c'est que même dans cette liste de mails, les discussions / commentaires / observations sur les emojis semblent attirer toute l'attention, tandis que les discussions sur un nouvel encodage linguistique sont reléguées au second plan», écrit à nouveau le jeune membre d'Unicode dans un mail prenant la défense de Michael Everson.

La popularité des emojis n'a pas échappé au linguiste. «J'aime beaucoup les emojis, et si je n'avais pas cet obstacle en travers de ma route dans mon travail d'encodage, peut-être que j'aurais du temps pour prendre part au sous-comité des emojis», a-t-il déclaré à BuzzFeed News, rappelant qu'il a lui-même encodé des emojis par le passé. «Eh oui, un emoji "burrito" sera de toute évidence plus utilisé qu'une ponctuation médiévale mais, d'un autre côté, le jeu de caractères universel doit servir la traduction et la représentation de textes... et non pas servir à des dessins.»

«Tout le monde sait que l'aubergine correspond à une érection et que les gens s'envoient des sextos avec des légumes, mais ça ne permet pas de remplacer le langage.»

En définitive, l'Emojigeddon de l'Unicode se réduit à quelques questions essentielles: les emojis sont-ils une nouvelle langue? Et si non, que sont-ils exactement? Pourquoi leur régularisation et leur évolution sont-elles supervisées par un groupe de linguistes et d'ingénieurs? Typographes, linguistes et experts de l'encodage, dont le président d'Unicode, sont généralement d'accord pour dire que les emojis ne peuvent pas être vus comme une langue émergente.

«Les gens ont des stratégies pour les relier entre eux et bien sûr, faire émerger un sens plus grand. Tout le monde sait par exemple que l'aubergine correspond à une érection et les gens s'envoient des sextos avec des légumes, mais ça ne permet pas de remplacer le langage», explique Michael Everson.

Mais d'autres arguent que l'omniprésence des emojis fait de ce jeu de caractères un mode d'expression significatif, qui transcende les barrières linguistiques traditionnelles (y compris lors d'envoi de sextos avec des légumes), aux antipodes d'un «dessin» simpliste. Que ce soit une langue ou non, quand des millions de personnes adoptent avec enthousiasme une manière nouvelle et authentique de communiquer, celle-ci devient importante, peu importe ce qu'en pensent Michael Everson, Unicode, ou n'importe quel linguiste, typographe ou universitaire.

Si la question passionne et frustre Michael Everson, c'est aussi parce que ce travail d'encodage en continu est, à l'ère d'internet, semblable à un droit humain. Pour le démontrer, il explique qu'un alphabet tribal utilisé en Inde n'avait jamais été encodé jusqu'à récemment.

«Aujourd'hui, les personnes qui utilisent cet alphabet ont le droit et la capacité (s'ils ont un ordinateur et l'électricité) d'écrire leurs noms dans leur langue. C'est une chose très importante. Je ne sais pas combien de personnes utilisent cet alphabet, mais elles existent et leurs droits ont été reconnus. Et il y en a d'autres comme eux. Ce n'est pas terminé.»

Mais Mark Davis pense que la popularité des emojis pourra un jour aider à sauvegarder des travaux plus obscurs, notamment grâce au programme Adopt a Character d'Unicode. «Les fonds levés grâce au programme sont utilisés pour aider à soutenir les langues numériquement désavantagées. Et on constate que le succès est au rendez-vous grâce aux emojis avant tout.»

Mark Davis a assuré qu'il avait ajouté sa pierre à l'édifice. «Ma femme et moi avons adopté la virgule», a-t-il avoué avant de vite se reprendre. «La virgule d'Oxford, bien sûr.»


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Charlie Warzel is a senior writer for BuzzFeed News and is based in New York. Warzel reports on and writes about the intersection of tech and culture.

Contact Charlie Warzel at charlie.warzel@buzzfeed.com.

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