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Les théories du complot sur l'attaque en Isère démontées

Manipulation du gouvernement, false flag de la CIA, l'Iran cible cachée de l'attaque... Sept théories conspirationnistes sur l'attaque en Isère passées au crible.

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1. «Ils sont connus et on les laisse faire...»

C'est la remarque que fait notamment un YouTubeur, Boris Le Lay. «Comment se fait-il qu'ils sont connus et qu'ils passent à l'action sans que l'État puisse contrer ces actions? (...) Il est peu probable qu'on laisse comme ça des gens dans la nature». Signe, selon lui, qu'il y a une manipulation derrière l'attaque et que tout cela servira la «propagande du gouvernement».

POURQUOI C'EST FUMEUX. Oui, Yassin Salhi était connu des services de renseignement. Il a notamment fait l'objet d'une fiche «S» (sûreté de l'État) de 2006 à 2008 pour «radicalisation en lien avec la mouvance salafiste». La question de la manière dont il a ensuite été suivi par les services de renseignement est donc légitime, pour savoir s'il y a pu avoir «défaillance».

Environ 5000 islamistes radicaux en France faisaient l'objet d'une fiche «S» en 2013, selon L'Express, et probablement davantage encore aujourd'hui. Comme Yassin Salhi, certaines personnes qui font l'objet d'une fiche «S» à un moment donné peuvent, au bout d'un certain laps de temps, être retirées de ce fichier, faute de risques apparents. Yassin Salhi n'avait par exemple pas de casier judiciaire, selon l'Intérieur.

Aucun élément connu à l'heure actuelle ne plaide de toute façon en faveur d'une volonté délibérée de laisser Yassin Salhi agir, voire de l'aider à le faire. Les affirmations de Boris Le Lay sont donc uniquement des spéculations sans fondement.

2. «Cet attentat tombe à pic.»

Les conspirationnistes de tout poil comme Le Libre Penseur ou Stop Mensonges l'affirment: «Il était temps de remettre un coup de terreur et distraire le bétail pour se débarrasser de cette affaire d'espionnage dérangeante par un de nos alliés», «il serait grave de ne pas faire le lien entre cet attentat et le scandale des écoutes US en France et, pire encore, la loi liberticide sur le renseignement (tout juste votée, ndlr)! Effectivement, la synchronisation entre ces événements est troublante, très troublante…» Conclusion: «Encore un événement qui tombe à pic qui permet à l'état de se sortir d'un petit bourbier...»

POURQUOI C'EST FUMEUX. C'est vrai, le gouvernement s'appuie sur l'attaque de vendredi pour justifier sa loi renseignement. L'argument est néanmoins loin de faire l'unanimité. La sénatrice de l'Orne Nathalie Goulet (UDI) y voit ainsi la preuve que «collecter est inutile sans traitement des données», car le suspect était donc déjà connu des services de renseignement. Par ailleurs, rien n'indique que cet événement fera remonter la cote de popularité de François Hollande, qui n'a profité qu'un temps de «l'esprit du 11 janvier».

3. «Le patron d'Air Products est iranien.»

Selon le site d'extrême-droite Dreuz.info, l'attaque de vendredi à Saint-Quentin-Fallavier a une dimension géopolitique insoupçonnée: «Son président s'appelle Seifi Ghasemi, et c'est un Iranien. L'État islamique, sunnite, combat le président syrien al Assad soutenu par l'Iran chiite et le Hezbollah.» Et de dénoncer les «journalistes français obsédés par la peur de ne pas faire d'amalgame» qui ne «voient la guerre de religion en cours que par le petit bout français de la lorgnette djihadiste».

POURQUOI C'EST FUMEUX. Dreuz.info a raison sur un point: Seifi Ghasimi est bien le dirigeant de la firme et il est de nationalité iranienne, bien qu'il réside aux États-Unis depuis les années 1960. De là à y voir le «vrai» motif de l'attaque, il y a un pas pour le moins hasardeux à franchir. D'abord parce que les motivations de Yassin Salhi restent obscures ce lundi. Ensuite parce qu'Air Products a beau avoir un dirigeant iranien de nationalité, elle n'en reste pas moins une firme américaine –difficile, donc, d'y voir un symbole de l'Iran. Et enfin (et surtout) parce qu'aucun autre élément n'est venu accréditer cette théorie.

En résumé, Dreuz.info donne une interprétation que rien ne vient soutenir en l'état.

4. «Même la femme de Yassin Salhi dit: "Ce n'est pas possible"...»

Un YouTubeur, Scady Web TV, estime que le témoignage de la compagne du principal suspect est «très curieux». «Cette femme dit qu'elle ne comprend pas ce qu'il se passe... Même la femme de Yassin Salhi dit: "Ce n'est pas possible". Si cette femme était complice, elle aurait sûrement fui la France.»

Voici donc son verdict: «Je commence à penser à ça puisque son entourage dit que c'est quelqu'un de gentil, qu'il a une vie normale et du jour au lendemain cet homme décide de décapiter son patron au nom de l'islam et au nom de Daesh je sais pas trop quoi. (...) Tout cela pue le complot à 10.000 km.»

POURQUOI C'EST FUMEUX. Interrogée par Europe 1 vendredi midi, la compagne de Yassin Salhi semble effondrée par la nouvelle qu'elle découvre. Après deux jours de garde à vue, elle a été relâchée dimanche.

Difficile, pour autant, d'en tirer des conclusions. Il est en effet fréquent que l'entourage de personnes impliquées dans des actes terroristes ou des meurtres se disent surpris. De plus, dans le cas de l'attaque de Saint-Quentin-Fallavier, le suspect présente bien le profil d'un «islamiste sensible aux thèses djihadistes», note Libération (ce qui ne veut pas dire qu'il a agi au nom d'un groupe terroriste, sachant que l'attentat n'a pas été revendiqué). Dans un autre registre, l'éducateur qui l'a initié aux sports de combat le décrit dans Le Parisien comme une personnalité violente, une «bombe à retardement».

5. «C'est cousu de fil blanc, trop gros pour être vrai.»

Quelques heures à peine après l'attaque, le site conspirationniste Les Moutons Enragés ironisait: «Nous avons une attaque terroriste de Daech en France, une entreprise américaine d'attaquée et qui a passé un très gros contrat sur 20 ans avec les Saoudiens, un corps décapité et une tête retrouvée avec nombre d'inscriptions en arabe dessus, ce qui fait beaucoup au final pour une si petite entreprise (...) Attentat terroriste, peut-être, mais il n'est pas certains que nous ayons toute la vérité pour le coup… Et quand on voit les réactions de certains de nos politiques, c'en est à se demander si certains ne se foutent pas de la gueule des français une fois de plus.»

POURQUOI C'EST FUMEUX. Ceux qui ont cru être devant un scénario tracé d'avance, conspirationnistes au premier rang, en sont pour leur frais: les avancées de l'enquête dessinent un scénario plus compliqué que prévu, entre fait divers et attentat.

Finalement, les événements ne sont pas si «écrits d'avance» que les complotistes le pensaient.

6. «C'est un complot de la CIA.»

C'est un obscur blog anglophone qui l'affirme: l'attaque de vendredi dernier est un «false flag», une opération sous fausse bannière de la CIA. Ce blog affirme que l'homme qui a été arrêté, dit être un membre de l'organisation État islamique, qui est par ailleurs «dirigée par la CIA et ses alliés».

POURQUOI C'EST FUMEUX. Ici, c'est carrément à un tissu complet de mensonges que le lecteur fait face: pour commencer, Yassin Salhi n'a jamais affirmé être membre de Daesh. Par ailleurs, l'auteur affirme qu'un terroriste aurait «sauté de la voiture» qui est entrée dans la cour de l'usine Air Products et a «décapité un homme», alors que l'enquête a montré que la victime avait été tuée bien avant l'arrivée sur le site de l'usine.

Enfin, l'affirmation selon laquelle Daesh serait une créature de la CIA (et par «et ses alliés», comprendre «Israël») circule depuis un certain temps, mais là aussi les éléments sérieux manquent cruellement pour appuyer cette théorie. Le site Conspiracy Watch avait d'ailleurs dédié un post, en août 2014, à la rumeur persistante selon laquelle le chef de Daesh, Abou Bakr al-Baghdadi, aurait été entraîné par les services secrets israéliens.

7. «C'est un complot d'Air Products pour gagner de l'argent.»

Une vidéo YouTube l'affirme: «Air Products and Chemicals est un groupe industriel américain d'envergure internationale, spécialiste des gaz industriels et médicaux. Son principal concurrent reste Praxair avec lequel il possède un chiffre d'affaires similaire, 10 milliards, depuis près d'une décénie, bine que perdant petit à petit du terrain sur celui-ci (...) Affaire d'argent?... Affaire à suivre...», assène la vidéo.

POURQUOI C'EST FUMEUX. Si c'était un coup pour faire décoller l'action d'Air Products, c'est râpé: elle a au contraire plutôt eu tendance à fléchir depuis vendredi... Cette hypothèse paraît par ailleurs d'autant moins probable qu'il n'est pas clairement établi qu'Air Products était la cible première de Yassin Salhi. Le fait que l'entreprise ait des concurrents ne change rien à l'affaire. Notons, enfin, que l'usine Air Products de Saint-Quentin-Fallavier pèse environ 40 salariés dans un groupe qui en compte environ 20.000.

Adrien Sénécat est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Adrien Sénécat at adrien.senecat@buzzfeed.com.

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