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Aux législatives, le Front national a investi des candidats sulfureux en connaissance de cause

Des documents internes du FN que nous avons pu consulter montrent que le parti de Marine Le Pen a investi des candidats extrémistes aux élections législatives en toute connaissance de leurs propos polémiques.

Publié le

«Facebook un peu douteux à nettoyer», «propos anti-immigration», «tweets hards sur l'immigration» : au moment de les investir officiellement pour les législatives de juin, le Front national avait connaissance des déclarations polémiques tenues sur les réseaux sociaux par ses candidats les plus sulfureux, selon des documents de travail internes au parti que BuzzFeed News s'est procuré.

Dans les mois qui ont précédé les législatives, la «cellule 404» du Front national, composée d'une demi-douzaine de permanents du FN plutôt à l'aise sur les réseaux sociaux, n'a pas chômé. Avant chaque commission nationale d'investiture (CNI), cette cellule a scruté les publications sur internet des hommes et femmes dont les dossiers de candidatures devaient être examinés. «Gros beauf homophobe de base», «très catho et pas sérieux», «dérapages islamophobes» : ses remarques ont ensuite été transmises à tous les membres de la CNI que préside Marine Le Pen.

Nous nous sommes procurés cinq de ces fichiers Excel, correspondant à cinq sessions de la CNI, entre septembre et décembre 2016. Les remarques concernent environ 350 candidats à l'investiture. Mediapart publie une enquête concordante sur ce sujet ce dimanche, à l'appui des mêmes documents. «Le but, c'était de détecter les gens au profil démentiel pour ne pas les investir. Le travail a été très bien fait, mais pas suivi d'effet», explique à BuzzFeed News, Sophie Montel, députée européenne, membre de la CNI à l'époque. Résultat : beaucoup de profils extrémistes ont été investis à l'issue de rapports de force perdus par les philippotistes et gagnés, selon nos informations, par les proches de Marion Maréchal-Le Pen.

Investis en toute connaissance de cause

En juin dernier, BuzzFeed avait minutieusement scruté le profil des 573 candidats présentés par le FN aux législatives pour montrer comment une centaine de ces candidats partageaient publiquement des contenus homophobes, antisémites, islamophobes ou racistes sur les réseaux sociaux. Une enquête à laquelle Nicolas Bay et David Rachline, respectivement secrétaire général du FN et directeur de la campagne de Marine Le Pen, avaient répondu. Nicolas Bay avait jugé notre travail «totalement mensonger», arguant que les candidats incriminés «dis[ai]ent la vérité». De son côté, David Rachline s'était contenté de nous qualifier de «pseudo-journalistes».

Ce que nous ne savions pas à l'époque c'est que le FN avait déjà fait ce travail. Et que ces candidats les plus extrémistes avaient été investis en toute connaissance de cause. N'en déplaise à Nicolas Bay. Interrogé sur France Info le 6 juin 2017 au sujet de notre enquête, le vice-président du FN, Nicolas Bay, assurait que le parti n'avait pas mal sélectionné ses candidats. «Nos candidats, je sais qu'on les passe au peigne fin et qu'on vérifie tout ce qu'ils ont dit et tout ce qu'ils ont fait pendant des années et des années, la vérité c'est que ce sont des candidats qui mènent campagne de façon exemplaire.»

«Réactions bêtes» mais candidate quand même

Prenons Michel Bergougnoux, un père de famille du Sud-Ouest, facteur depuis 35 ans, et candidat à l'investiture du parti à la flamme dans la Dordogne. Après avoir passé son profil Facebook à la moulinette, la «cellule 404» du FN écrit : «Facebook un peu douteux, à nettoyer». Un peu douteux ? Sur son Facebook, comme le révélera BuzzFeed quelque mois plus tard, le facteur a partagé un faux sondage demandant «Y'a-t-il trop d'Arabes en France ?» Il a aussi partagé une citation pour «l'interdiction de la secte qui se nomme islam». Peu importe. Le facteur sera quand même investi dans la troisième circonscription de la Dordogne. Et son profil Facebook ne sera pas «nettoyé».

À l'autre bout de la France, Christelle Ritz, responsable du FN à Mulhouse, sollicite l'investiture du FN dans le Haut-Rhin. Dans leurs conclusions, les vérificateurs du FN notent qu'elle a «partagé une vidéo de Boris Le Lay», blogueur ultranationaliste condamné à plusieurs reprises pour racisme, et qu'elle avait été «épinglée en 2012 pour de propos anti-immigration» qui l'ont amené à démissionner d'un poste d'adjointe à la mairie de Mulhouse. Elle a pourtant été investie dans la 5e circonscription. Quelques semaines plus tard ses déclarations polémiques seront débusquées par Libération et BuzzFeed.

Les prises de positions problématiques de Christelle de l'Épinois ont aussi été soulevées par les petites mains du FN. Elle fait l'objet de deux signalements internes pour ses «réactions bêtes, incompréhensibles parfois vulgaires» sur les réseaux sociaux et pour son goût un peu trop marqué pour les «posts identitaires». Elle sera finalement investie dans la 3e circonscription de l'Aude. Quelques mois plus tard BuzzFeed l'épinglera pour ces mêmes faits : après la défaite de Marine Le Pen à la présidentielle, Christelle de l'Épinois s'en est pris sur Facebook à «ces gros connards» de Français qui veulent des portes blindées et alarmes au domicile mais pas de frontières à leur pays».

Soraya Lemaire est, elle, remarquée pour des «tweets hards sur l'immigration», mais elle sera investie dans la 4e circonscription des Français de l'étranger, tout comme Maïté Carsalade en Haute-Garonne, qui a «déjà été épinglée pour des propos sur Facebook» et pour des «partages limites» selon la «cellule 404». Un autre candidat au profil très droitier, Vincent Gérard, «condamné pour violences» et «ancien skin(head)» selon les vérificateurs du FN sera finalement investi en Haute-Vienne. Il aura lui aussi les faveurs de Libération et BuzzFeed.

Selon Mediapart, 25 candidats à l'investiture, au total, ont été investis «malgré les alertes des listings».

«Tweete peu, mais beauf»

La «cellule 404» n'a pas cherché que les propos les plus extrémistes. Elle a aussi jaugé le caractère sérieux des candidatures. Dans un des fichiers, il est précisé que Bruno Leleu tweete comme un «beauf». Et les vérificateurs donnent un exemple avec ce tweet dans lequel Bruno Leleu estime que François Bayrou, c'est « un mélange de Viagra et Prozac, tu bandes pas mais tu t’en fous». Il sera néanmoins investi dans l'Aveyron. Denis Franceskin a été épinglé par les petites mains du FN pour ses «tweets graveleux, à nettoyer» mais il sera néanmoins investi en Amérique du Nord.

Certains ne survivent pas à la commission d'investiture

Certains candidats n'ont pas survécu à la commission d'investiture, sans que l'on sache si c'est à cause de leurs publications sur les réseaux sociaux. Ainsi d'un postulant considéré comme «racialiste» à La Réunion, d'un autre dans l'Ain épinglé pour des «dérapages islamophobes», ou d'une candidate dans les Alpes-de-Haute-Provence qui «traite les migrants de porcs». Dans la Dordogne, un «gros beauf homophobe de base, [qui] critique les "mignons"» n'a pas été investi.

La chasse aux «Marionistes»

Ces documents étaient réalisés principalement par des proches de Florian Philippot. «Avant chaque commission d'investiture on imprimait les tableaux à deux exemplaires. L'un pour Florian Philippot, l'autre pour Marine Le Pen», assure, sous couvert d'anonymat, une source interne au FN.

Florian Philippot est d'ailleurs le destinataire d'un mail que nous nous sommes procurés avec en pièce jointe un fichier Excel contenant des remarques de la «cellule 404».

«Les travaux de la celulle 404 étaient transmis aux membres de la CNI dans le but de limiter les erreurs de casting», se souvient Sophie Montel, députée européenne et membre de la CNI, qui a quitté le FN pour les Patriotes, le mouvement de Florian Philippot.

Les commentaires de «la cellule 404» montrent toute l'étendue des rivalités internes : dans la marge de certains candidats figurent des mentions comme «retweete beaucoup [Robert] Ménard ou [Gilbert] Collard», «souhaite l'élection de Marion Maréchal-Le Pen à la présidence», ou sur Pascal Gannat, ex-haut responsable FN hostile à l'ex-vice président du FN : «Tout a déjà été dit, inutile d'en rajouter.» Un autre, est décrit comme un «connard de première catégorie, repéré par l'Entente [un site anti-FN], aime des pages Facebook anti-Philippot».

Des petites mains remarquent ainsi que tel candidat à l'investiture partage peu de tweets de Florian Philippot ou que celui-ci «aime Gollnisch, mais pas Florian». Antoine Baudino, qui brigue la candidature dans la huitième circonscription des Bouches-du-Rhône présente des tweets «équilibrés», note la cellule, ce n'est «pas évident de voir en lui un marioniste»...

«Les investitures sont le fruit d'un rapport de force. Pour dire les choses clairement, si certains candidats pas clean sont quand même passés, c'est parce que Marion Maréchal-Le Pen voulait qu'ils soient investis», raconte à BuzzFeed News un des permanents du parti à l'époque de la présidentielle.

«Ce qui prévalait dans la commission d'investiture, c'était le copinage. Florian et moi, nous étions la voix de la raison mais nous étions souvent seuls, on cherchait à nous endormir, se souvient Sophie Montel. Quand Marion n'était pas là, Marine Le Pen avait la dent dure contre elle, mais dès qu'elle était là, c'était une autre histoire.»

BuzzFeed News a contacté David Rachline, responsable du pôle communication du FN, et Florian Philippot, vice-président du FN à l'époque, mais ces derniers n'ont pas donné suite.



Stéphane Jourdain est en charge de BuzzFeed News en France et travaille depuis Paris

Contact StephaneJourdain at Stephane.Jourdain@buzzfeed.com.

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