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Voilà pourquoi on ne bat plus de records en athlétisme

(Alors qu'en natation, si).

Publié le

Plus vite, plus haut, plus fort —c’est la devise des Jeux olympiques.

Pourtant, ne vous attendez pas à ce que ces mots résonnent dans le stade d’athlétisme de Rio de Janeiro pendant les Jeux de 2016. Selon certaines études scientifiques, cela fait des années que dans la plupart des disciplines, les athlètes ont atteint ou sont sur le point d'atteindre un plateau de performance qui semble représenter les limites fondamentales imposées par la biologie humaine.

Et dans certaines épreuves —surtout pour les sprints et les lancers chez les femmes— le dopage, largement répandu dans les années 80, jette une ombre de taille sur les performances d’aujourd’hui. C'est ainsi que certains records du monde ne seront sans doute jamais battus.

Afin de fournir un guide simple des records mondiaux d’athlétisme susceptibles d’être battus à Rio, BuzzFeed News a analysé les listes des meilleures performances d'athlétisme en extérieur publiées par l’International Association of Athletics Federations.

Voici un graphique pour le 100 mètres hommes, où le Jamaïcain Usain Bolt a régné en maître lors des Jeux olympiques de Pékin en 2008 et de Londres en 2012. Entre les deux, lors d’une rencontre à Berlin en 2009, il a décroché le record mondial actuel avec 9,58 secondes.

100 mètres hommes

Peter Aldhous for BuzzFeed News / Via iaaf.org

Les 100 meilleures performances sont représentées sous forme de points, avec les meilleures au sommet; la progression du record du monde est représentée sous forme d'escalier. Usain Bolt a fixé le record du monde à 9,58 secondes en 2009.

Au vu des récentes performances, même celles de Bolt le surhomme, il est peu probable qu’un nouveau record du monde du 100 mètres soit réalisé à Rio. Dans d’autres disciplines, les chances sont encore plus minces. Dans de nombreuses épreuves, tant sur la piste que sur le terrain, le record mondial a été fixé il y a très longtemps et les récentes performances ne s’en sont même pas approchées.

C'est peut-être parce que le corps humain n’est capable de progresser que jusqu’à un certain point —quel que soit le niveau d’entraînement et de préparation des athlètes.

Pour n'importe quelle course plus longue qu’un bref sprint, par exemple, il existe une limite fixe: l’efficacité avec laquelle les poumons peuvent extraire l’oxygène de l’air. Et le pic de consommation d’oxygène pour l'élite des athlètes modernes ne diffère pas beaucoup des mesures prises chez les meilleurs coureurs de 1937 par des chercheurs du Fatigue Laboratory de Harvard.

Pourtant, les records mondiaux de la plupart des épreuves d’athlétisme ont continué d’être régulièrement dépassés au cours du XXe siècle. Ce qui est probablement imputable à des régimes d’entraînement exploitant la bonne combinaison de vitesse, de force et d’endurance pour chaque épreuve —sans compter l’avènement du professionnalisme, qui permit aux athlètes de s’entraîner plus intensément et d’avoir des carrières plus longues.

Mais les statisticiens qui étudient la progression des meilleures performances ont remarqué un tassement ces dernières années. En 2005, Alan Nevill de l’université de Wolverhampton au Royaume-Uni et Gregory Whyte, de l’English Institute of Sport, se sont servis de ces tendances pour calculer que les temps de course moyenne et longue-distance des hommes étaient probablement à 3% de la limite imposée par la biologie humaine.

Depuis, les chercheurs dirigés par Geoffroy Berthelot de l’Institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport de Paris ont étendu l’analyse à la majorité des épreuves d’athlétisme des Jeux olympiques. En 2015, ils ont conclu que la plupart avaient atteint ou étaient sur le point d’atteindre le plateau des performances humaines.

Une exception: le marathon hommes, où les performances semblent encore progresser régulièrement et où la plupart des 100 meilleurs temps ont été réalisés au cours des cinq dernières années. «Je crois qu’on peut trouver quelqu’un capable de courir le marathon en moins de deux heures», a dit Berthelot à BuzzFeed News.

Michael Joyner, spécialiste de physiologie sportive à la Mayo Clinic de Rochester, dans le Minnesota aux États-Unis, qui a étudié les tendances dans la course à pied chez les hommes, soupçonne que l’explication soit de nature économique. «Quelque chose a débarqué dans l’univers du marathon: de gros paquets d’argent», a-t-il expliqué à BuzzFeed News.

Ces dernières années, les organisateurs de marathons ont fait miroiter de très gros chèques et des cachets substantiels aux participants pour attirer les meilleurs coureurs de la planète. (Dans les années 80 et 90, la plupart des coureurs longue-distance se concentraient sur le 5000 et le 10.000 mètres, et ne se tournaient en général vers le marathon qu’en toute fin de carrière). Des lièvres ont également été utilisés ces dernières années pour favoriser de meilleures performances.

Mais ces facteurs n’entreront pas en jeu à Rio; Joyner ne s’attend donc pas à ce que le record mondial du marathon hommes y soit battu.

Pour les épreuves où les performances des athlètes ont un atteint un plateau, les nouveaux records mondiaux seront marginaux et peu fréquents —comme à Londres le 22 juillet, lorsque Kendra Harrison a réduit d'un centième de seconde un record au 100 mètres femmes qui n’avait pas été battu depuis 28 ans. (Ne vous attendez pas à revoir cet exploit à Rio: les mauvaises performances de Harrison lors des éliminatoires pour les Jeux olympiques ne lui ont pas permis de se qualifier).

100 mètres haies, femmes

Peter Aldhous pour BuzzFeed News / Via iaaf.org

L'Américaine Kendra Harrison a fixé le record du monde du 100 mètres haies à 12,20 secondes le 22 juillet dernier; les points bleus montrent les temps réalisés par des athlètes est-allemandes, dans le contexte du programme de dopage organisé par l'État dans les années 80.

Une deuxième raison, plus sinistre, explique la pénurie actuelle de records du monde.

L’utilisation de stéroïdes en athlétisme a explosé dans les années 80, avant que les contrôles anti-dopage ne deviennent aussi sophistiqués et rigoureux qu’ils ne le sont aujourd’hui. Mis à part les quelques athlètes qui se sont fait pincer —notamment le Canadien Ben Johnson, disqualifié pour contrôle positif au stanozolol après avoir remporté le 100 mètres aux Jeux olympiques de Séoul en 1988— personne ne peut vraiment savoir quels athlètes étaient dopés et lesquels étaient clean.

Cependant, deux programmes bien documentés et sponsorisés par les États-Unis donnent un aperçu partiel de la manière dont le dopage fausse les performances en athlétisme. Selon un rapport indépendant commissionné par l’Agence mondiale antidopage publié le 18 juillet, les autorités russes ont organisé un programme de contrôle du dopage à partir de fin 2011, dont le laboratoire de testing national à Moscou a escamoté certains résultats positifs.

Pourtant, même ce trucage fait pâle figure
devant le programme de dopage massif organisé en Allemagne de l’Est jusqu’à l’effondrement de l’État communiste. Souvent à leur insu, les athlètes recevaient
des «vitamines» qui en réalité étaient des doses massives de stéroïdes. Beaucoup ont, plus tard, rapporté des problèmes de santé. Andreas Krieger, lanceur de poids pour l’équipe est-allemande sous le nom de Heidi Krieger, a par la suite subi une opération chirurgicale de réattribution sexuelle et s'est plaint de douleurs chroniques aux hanches et aux cuisses.

La véritable ampleur du programme a été révélée dans les années 90 par le biologiste Werner Franke du German Cancer Research Center de Heidelberg et sa femme, Brigitte Berendonk, athlète en lancer de disque pour l’Allemagne de l’Ouest. Ils ont retrouvé des dossiers qui suivaient de manière minutieuse les programmes de dopage systématique dans des documents de la Stasi, la police secrète d’Allemagne de l’Est.

Les records en sprint et en lancers chez les femmes montrent la domination des athlètes est-allemandes à l’apogée du programme de dopage —et à quel point les performances contemporaines sont loin d’égaler les records fixés dans les années 80.

Lancer de disque, femmes

Peter Aldhous pour BuzzFeed News / Via iaaf.org

L'Allemande de l'Est Gabriele Reinsch a fixé le record du monde à 76,80 mètres en 1988; les performances des athlètes d'Allemagne de l'Est sont marquées en bleu.

400 mètres femmes

Peter Aldhous for BuzzFeed News / Via iaaf.org

L'Est-Allemande Marita Koch a réalisé le record du monde en 1985 avec 47,60 secondes; les temps des athlètes d'Allemagne de l'Est apparaissent en bleu, ceux des athlètes russes pendant le récent programme de dopage en rouge.

À en juger par les performances récentes d’athlètes russes, le programme de dopage moderne de ce pays est loin d’avoir l’impact de ses prédécesseurs d’Allemagne de l’Est. D’ailleurs, compte tenu des fréquents contrôles et des «passeports biologiques» d’aujourd’hui —qui traquent dans le sang des athlètes les signes subtils par lesquels le corps humain réagit au dopage— les scientifiques affirment qu’il serait impossible de reproduire les abus très répandus des années 80.

«L’ère du dopage à l’échelle industrielle est révolue», affirme Joyner. «Les pratiques secrètes sont forcément limitées.»

Au vu des limites du corps humain, le meilleur espoir de grandes avancées des performances repose sur les développements technologiques. Après l’introduction des perches en fibre de verre dans les années 50, les performances des sauteurs à la perche ont explosé. Et quand la terre battue des pistes de course a été remplacée par des matériaux synthétiques dans les années 60, les temps des coureurs ont progressé de 3% environ, rapporte Joyner.

Les progrès technologiques semblent expliquer pourquoi les records de natation ont tous eu lieu relativement récemment, contrairement à l’athlétisme.

Date de réalisation des records actuels

Chaque point représente un record mondial, positionné en fonction de son année de réalisation. Les épreuves olympiques de natation (à gauche) et d'athlétisme en extérieur (à droite) y figurent. Si de nombreux records d'athlétisme datent de plus de vingt ans, ceux des épreuves de natation olympique ont tous été réalisés après 2008.

Les temps réalisés en natation dépendent de façon décisive de la résistance imposée par l’eau au corps humain. Ces dernières années, les architectes de piscines ont travaillé dur pour favoriser la diminution des temps de course en limitant l'interférence des turbulences dans l'eau.

«Les vagues créées par les nageurs ont été réduites de manière significative par le design des piscines et des lignes d’eau», explique Nevill, de l’université de Wolverhampton, à BuzzFeed News.

Le design des maillots de bain joue également un rôle primordial: en 2009, une surabondance de records du monde a suivi l’introduction des combinaisons de natation intégrales en polyuréthane qui réduisent considérablement les frottements dans l’eau et augmentent la flottabilité—elles ont été interdites en janvier 2010.

Kathy Willens / ASSOCIATED PRESS

Les médaillés olympiques américains Amanda Beard (à gauche), Michael Phelps (au centre) et Natalie Coughlin (à droite) posent dans des combinsaisons de natation Speedo "LZR Racer".

Mais si vous êtes fan d’athlétisme, quelles sont vos chances de voir un
record du monde à Rio?

Certaines épreuves féminines ont été ajoutées à la liste des disciplines olympiques relativement récemment, et ne semblent pas encore avoir atteint le plateau de performances qui, ailleurs, fait stagner les records du monde. Dans l’épreuve de lancer du marteau femmes, par exemple, mieux vaut garder un œil sur la Polonaise Anita Wlodarczyk.

Mis à part ces épreuves, le meilleur espoir de record du monde à Rio repose sur des athlètes vraiment exceptionnels, comme Ashton Eaton, de Portland, qui a par deux fois battu des records mondiaux au décathlon —ultime test de l’exhaustivité des capacités athlétiques.


CORRECTION

Cet article a été modifié pour préciser que seules les disciplines d'athlétisme en extérieur avaient été prises en compte dans cette analyse. Un graphique qui analysait les performances de saut à la perche a été supprimé.

Traduit par Bérengère Viennot



Peter Aldhous is a Science Reporter for BuzzFeed News and is based in San Francisco. His secure PGP fingerprint is 225F B2AF 4B8E 6E3D B1EA 7F9A B96E BF7D 9CB2 9B16

Contact Peter Aldhous at peter.aldhous@buzzfeed.com.

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