Voici ce que des femmes trans pensent de «Louis(e)», la nouvelle série de TF1

BuzzFeed a demandé à huit femmes trans de nous donner leurs impressions.

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Mardi 6 mars, TF1 a diffusé les deux premiers épisodes de sa nouvelle série Louis(e). La fiction débute par le retour de Louise (incarnée par Claire Nebout) dans son ancienne ville. Louise est une femme trans, qui a quitté femme et enfants pour effectuer sa transition de genre. Sept ans plus tard, bien décidée à retrouver une place dans la vie de ses enfants, Louise emménage en face de son ex-femme, qui a refait sa vie. Mais elle craint que ses proches n'acceptent pas sa nouvelle identité.

Une série avec une héroïne trans en prime time? C'est une première pour la télé française, où les personnages transgenres sont souvent très mal traités. Il s’agit de «lever un tabou (...) et d’améliorer la visibilité des personnes transgenres», avance dans la presse Delphine Claudel, la productrice exécutive.

Mais qu'en pensent les premières concernées? La série leur paraît-elle réaliste? BuzzFeed a demandé à huit femmes trans de nous donner leurs impressions.

(Attention, les textes ci-dessous contiennent quelques spoilers.)

«J’ai plutôt été agréablement surprise»

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Rachel Garrat-Valcarcel, journaliste:

«Je n’ai pas de problème avec l’idée que Louise soit jouée par une actrice cisgenre. Bien sûr, j’aurais applaudi des deux mains s’ils avaient fait le choix de prendre une actrice trans. Mais je me dis que, c’est un prime time sur TF1, il leur faut une tête d’affiche, et un visage connu de leur public.

J’ai plutôt été agréablement surprise par la série. Ça commence très mal, la première partie est une accumulation de clichés. La féminité de Louise, comme sa démarche, sont surjouées. On la voit beaucoup se maquiller ou encore passer la tondeuse avec des talons. Ça peut donner l’impression qu’une femme transgenre est quelqu’un qui surjoue la féminité.

Ensuite, vers la fin du premier épisode et pendant le deuxième épisode, ça va mieux. Après, c’est une série de divertissement classique, comme en fait TF1. Il y a quelques clichés un peu embêtants mais au final c’est assez positif. Je pense que les choses avancent quand ce genre de personnages infusent la société. Une série avec une femme trans en prime time, c’est toujours ça de pris!»

«Adrien n’arrête pas de balancer des termes comme “transsexuels”, “travelos”...»

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Jeanne Swidzinski, présidente de Trans 3.0 et vice-présidente du Girofard:

«Mon impression est mitigée. C’est positif d’avoir une héroïne trans à une heure de grande écoute. On voit dans la série les moments de transphobie qu’on a pu vivre dans la vie, comme quand elle retrouve des personnes qu’elle a connues avant.

Mais je trouve le jeu de l’actrice principale peu crédible. J’aurais franchement préféré une actrice transgenre, comme dans Pigalle. Et puis le personnage d’Adrien n’arrête pas de balancer des termes comme “transsexuels”, “travelos”... Il ne respecte pas le genre de Louise. J’aurais bien aimé que quelqu’un le reprenne sur ça.

J’ai regardé la série avec un de mes fils. Il m’a dit qu’il trouvait le côté conflictuel avec les enfants trop excessif. Moi, je lui avais annoncé au moment où je débutais ma transition et sa réaction a été géniale.»

«La série donne l’impression que Louise ne sera jamais une “vraie” femme»

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Elsa Couderc, militante à Act Up:

«Mon Dieu que c’était douloureux de regarder cette série. Des réalités de nos vies trans sont montrées, comme la transphobie administrative, due aux décalages entre le genre "perçu" et l'identité qui figure sur les papiers officiels. Mais d'autres aspects dans cette série sont bien plus néfastes pour les femmes trans.

Un premier défaut est vite apparent: les créateurs de la série ont fait de Louise une personne en quête d'une apparence ultra-féminine, très mise en avant. Le souci n'est pas cette féminité mais le fait que la série insiste sur le processus de féminisation de Louise: elle est toujours en train de se recoiffer, de retoucher son maquillage. Une sale impression en découle: Louise ne sera jamais une “vraie” femme, elle sera à jamais une fausse femme en quête d'artifices pour mieux manipuler ses proches quant à sa vraie nature supposée.

La série commence par des dialogues extrêmement douteux: la réponse «maintenant c'est définitif, je suis une femme» à la question «es-tu allée jusqu'au bout?» (comprendre: jusqu’à l'opération de réassignation sexuelle). Mais il existe plusieurs fin de parcours et ce n'est en rien l'opération génitale qui valide notre genre à nous-même.

On aurait clairement apprécié que l'interprète de Louise soit une actrice transgenre. Les femmes trans sont exclues du monde du travail si elles ne ressemblent pas parfaitement à des femmes cisgenres et ont obtenu un changement d'état civil. Il est douloureux de constater que cette série se fait sans nous. Qui de mieux pour interpréter une femme transgenre qu'une actrice qui l'est aussi? C’est une erreur de taille.»

«Quand Louise tond le gazon en talons, c’est ridicule»

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Stéphanie Nicot, présidente de la fédération LGBT:

«Le “e” entre parenthèses du titre, c’est désagréable pour les personnes concernées. C’est exactement ce que font les transphobes pour nous insulter. Quand on a fait une transition, ce qu’on souhaite c’est qu'on nous appelle par notre nouveau prénom, pas par l’ancien.

L’héroïne passe beaucoup de temps à pleurer. Au bout de sept ans, on dirait qu’elle est encore en début de transition. Mais on ne passe pas notre vie à souffrir. Autre invraisemblance: une personne transgenre ne va pas s’installer juste en face de son ex-femme, elle ne va pas nécessairement chercher le conflit comme cela! Au contraire, elle va être prudente, elle va reprendre contact autrement. Et puis ce n’est pas parce qu’on est trans qu’on abandonne comme ça ses enfants. Aussi: Louise est un peu trop dans l’hyper féminité. Quand elle tond le gazon en talons, c’est ridicule.

Mais au final c’était quand même bien moins catastrophique que ce que je pensais. La série montre que les gens peuvent évoluer, que ceux qui ont une réaction transphobe ne sont pas forcément transphobes à vie. Comme Adrien le nouveau compagnon d’Agnès: au départ, il a peur et finalement il finit par trouver Louise sympa. C’est crédible, j’ai vu des hommes comme ça. La série montre bien que c’est quand Louise se défend et qu’elle arrête de se planquer que ça va mieux. TF1 a potentiellement une bonne série, s’ils laissent tomber les clichés.»

«Louise nous montre sa force»

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Sun Hee Yoon, présidente d'Acthé:

«Laissons de côté la militante, les codes et le jargon associatifs, oublions les revendications un instant et regardons juste Louise, une femme trans qui a deux enfants, qui est médecin et qui tente de reconstruire sa famille après sa transition. Cette histoire n'est pas la mienne, c'est celle de Louise, cette Louise qu'on apprend à connaître au fur et à mesure de l'histoire.

Louise doit affronter le rejet de son frère qui refuse de lui parler au féminin, Louise n'a pas pu assister à l'enterrement de son père qui la rejetait, Louise est agressée dans la rue à cause de sa transidentité, Louise est discriminée par la police lorsqu'elle veut porter plainte, Louise fait face aux moqueries dans le lycée de sa fille mais aussi sur son lieu de travail où elle se fait outer par la police, mais Louise fait face. Louise relève la tête et affronte tous ces obstacles, des obstacles que toute personne trans pourrait connaître lors de sa transition. Louise affronte ces obstacles humblement et avec courage comme le démontre si bien la scène dans le lycée de sa fille où un élève tente de la déstabiliser en lui posant des questions sur la chirurgie dite de réassignation sexuelle. Louise nous montre sa force, et être forte c'est aussi savoir pleurer.

Cette série réaliste nous donne à voir, sans voyeurisme, un personnage vivant, qui se bat pour ce qu'elle veut et qui, au final, y parvient. Le personnage de Louise est cohérent et humain, peut-être trop binaire, trop sexualisé, trop CSP+, trop peu représentatif, mais est-ce le but d'entrer dans le moule associatif alors que les associations passent leur temps à demander de sortir des cases? Cette série raconte une histoire fictive, celle de Louise, et dénonce les discriminations vécues par les personnes trans sur une chaîne à grande audience à un horaire de pointe. Pour tout cela, j'ai aimé Louise.»

«Il y a encore trop d’éléments caricaturaux qui tiennent du cliché»

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Karine Espineira, sociologue à l’université Paris 8:

«Je n’ai pas du tout accroché, voire j’ai détesté le premier épisode et une partie du deuxième, avec une arrivée clairement vindicative du personnage principal qui me semble vraiment “gonflé”. Louise pourrait passer pour une sacrée égoïste. Mais, n’oublions pas que nous sommes sur TF1 en prime time.

Tout en concédant à Claire Nebout le désir de maîtriser le rôle, impossible pour moi de croire au personnage avant le deuxième épisode, avec quelques moments plus authentiques mais encore trop rares. La série veut bien faire mais n’y parvient pas de mon point de vue, du moins pour l’instant. Il y a encore trop d’éléments caricaturaux qui tiennent du cliché: les postures, le vocabulaire, les réparties, les crises...

On peut lire sur les réseaux sociaux toutes sortes de réactions, dont des très positives. Ces personnes semblaient bien se reconnaître et apprécier la représentation. La réaction des plus jeunes est plus critique. Ce personnage est encore trop inspiré des représentations de femmes trans des 30 dernières années. Le personnage de Nomi de la série Sense8 “me parle” un million de fois plus que Louise.»

«Je déplore que le personnage principal ne soit pas joué par une personne trans»

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Florence Varin présidente du Jardin des T:

«Je déplore que le personnage principal ne soit pas joué par une personne trans ou en début de parcours. Je reconnais les qualités de Claire Nebout mais je ressens un manque de vécu et je trouve qu’on ne voit pas vraiment la souffrance que peuvent ressentir les personnes trans avant leur transition.

Sur les deux épisodes, la série aborde de nombreuses situations que nous vivons. Mais il s’agit d’un survol de drone, donc sans pilote. Les sujets abordés sont des problèmes pour une partie d’entre nous, mais nous les vivons au début de notre transition, pas après sept ans de transition.

Mais au final, je ne peux que me réjouir du fait qu’une telle série soit diffusée à une heure de grande écoute et en plus sur une chaîne très importante. Cette série comporte des lacunes mais elle a le mérite de permettre à beaucoup de personnes de voir des sujets liés à la transidentité. Je lui souhaite donc une longue vie.»

«On est encore dans une “vision cis” pour cisgenres hétérosexuels»

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Maud-Yeuse Thomas, chercheuse indépendante en socio-anthropologie genre et transidentités et cofondatrice de L’Observatoire des Transidentités:

«De manière très nette, la planète trans s’est donnée rendez-vous pour la diffusion de Louis(e) et, de manière tout aussi nette, les avis divergent de tout au tout. Caricatural et toxique, ou alors l’on se reconnaît, non sans questions. Un seul trait commun est partagé: l’on est encore dans une “vision cis” pour cisgenres hétérosexuels. En un mot, un exercice obligé en passant par tous les poncifs. Il est vrai que Louise est assez gratinée dans le genre trop maquillée chaloupant sur des talons trop hauts. L’intérêt réside plutôt dans le choix du métier de Louise -mais le récit ne s’y attarde guère- et le sujet de la transparentalité.

Le second épisode apparaît plus nuancé. Mais dans le premier, le sujet, déjà difficile à expliquer et “à faire passer”, est caricaturé. Toute l’expérience personnelle et sociale d’un changement de genre est réduite à un changement de sexe, dans un monde saturé de messages sexuels à l’école comme chez soi ou à l’hôpital. Ici, de manière nette, c’est une vision de l’identité sexuelle, valant pour toute l’identité, qui échoue à représenter ce que peut être un changement de genre, a fortiori non binaire.»

Marie Kirschen est journaliste chez BuzzFeed News, France, et travaille depuis Paris.

Contact Marie Kirschen at marie.kirschen@buzzfeed.com.

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