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Les grosses intox du mouvement anti-IVG des «Survivants»

Les «Survivants» se présentent comme la relève du mouvement anti-avortement, mais leur site est aussi truffé de fausses informations que ses prédécesseurs.

Publié le

Depuis quelques semaines, un nouveau mouvement anti-IVG (interruption volontaire de grossesse) cherche à faire parler de lui sur les réseaux sociaux: «Les Survivants». Représenté par Émile Duport, un jeune militant de la Manif pour tous, le mouvement se présente comme «une tribu solidaire réunissant des jeunes nés après 1975», soit l'année de la dépénalisation de l'avortement avec la loi Veil.

Le raisonnement des «Survivants» est le suivant: puisqu'il y a autour de 200.000 avortements en France pour environ 800.000 naissances par an, quatre personnes sur cinq ont survécu à un non-avortement. Bon.

Pour faire valoir leur cause, les «Survivants» affirment des choses aussi fausses que dangereuses.

Ces affirmations se trouvent dans «L'IVG en questions», une foire aux questions qui reprend les argumentaires des sites de désinformation sur l'IVG.

L'affirmation des «Survivants»: «Avant la loi, il y avait, d’estimation officielle, 65.000 avortements (illégaux) en France. Il y en a maintenant environ 65.000 illégaux par an, en plus des 160.000 légaux, soit un total d’environ 225.000.»

Pourquoi c'est faux: Il n'est pas possible d'avoir une estimation précise sur un phénomène illégal. 65.000 avortements par an avant la loi Veil correspond à l'estimation basse de l'INED. Pour les chiffres actuels, le site s'appuie vraisemblablement sur une recherche de Chantal Blayo, qui date de 1995. Il omet en revanche de dire que cette statistique est vieille de plus de 20 ans, et que la démographe montrait que le nombre d'avortements clandestins a baissé entre 1976 et 1993. Par ailleurs, elle explique que les avortements clandestins pratiqués dans les années 80 et 90 sont vraisemblablement dus à un manque d'offre médicale.

L'affirmation des «Survivants»: «Un avortement augmente la probabilité de stérilité de 10% chez une femme.»

Pourquoi c'est faux: Au moins trois études de l'Organisation mondiale de la santé, de l'université d'Oxford et du Collège royal de médecine générale de Manchester indiquent que l'avortement tel qu'il est pratiqué depuis plusieurs décennies n'a pas de conséquence significative sur la fertilité.

Ces études sont citées par Sam Rowlands, dans une synthèse d'études sur la désinformation sur l'avortement.

L'affirmation des «Survivants»: «Il faut savoir que les cas de fécondation après un viol sont excessivement rares. Le corps de la femme est fait de telle sorte qu’il y a un phénomène naturel bloquant la fécondation lors du viol.»

Pourquoi c'est faux: Aux États-Unis, une étude a montré que 32.000 femmes tombaient enceintes après un viol chaque année dans le pays, ce qui correspond à un taux de grossesses de 5,0%. L'étude présente ce taux comme faisant état d'une «fréquence significative».

En 2012, des politiques américains ont avancé des idées similaires. Trent Franks, un parlementaire républicain, avait déclaré que le «vrai viol» (sous-entendant que les viols sans violence ne seraient pas vrais) ne provoquait pas de grossesse. Cette déclaration avait été qualifiée de «médicalement fausse, choquante et dangereuse» par le Congrès américain des gynécologues-obstétriciens.

En fait, cette légende urbaine émane d'une expérience qui n'a jamais eu lieu, faussement attribuée à des chercheurs de l'Allemagne nazie.

L'affirmation des «Survivants»: «De plus, une récente et très sérieuse étude finlandaise portant sur les statistiques nationales des années 1987 à 1994 a montré que le taux de suicide des femmes dans l’année qui suit un avortement est six fois plus élevé que celui des femmes menant à terme leur grossesse.»

Pourquoi c'est faux: Cette phrase fait appel à cette étude finlandaise de 1996 (pas très récente, du coup). Face aux critiques formulées par d'autres chercheurs à l'époque de la publication (page 902 du lien), les auteurs de l'étude ont apporté des précisions à son sujet. Premièrement, ils ne disposent pas de données restreintes aux femmes qui ont des grossesses non voulues. Par ailleurs, les auteurs disent aussi que leurs statistiques ne permettent pas de tirer de conclusions sur les conséquences de l'avortement en tant que tel. «Dans notre étude, nous donnons deux explications au fait que les femmes ont un risque de suicide plus important après un avortement. Ou bien l'avortement a des conséquences négatives sur la santé mentale de la femme, ou bien l'avortement et le suicide ont des facteurs de risque en commun», disent les auteurs de l'étude.

L'affirmation des «Survivants»: «Les médecins ont même donné un nom à ce phénomène bien connu maintenant, en l’appelant "le syndrome post-abortif", et qui se traduit par des états dépressifs et des troubles psychologiques qui, s’ils ne sont pas soignés, peuvent durer toute une vie.»

Pourquoi c'est faux: Le terme de «syndrome post-abortif» vient de Vincent Rue, un psychothérapeute américain, militant contre l'avortement. Il ne figure pas dans le DSM 5 et l'ICD 10, deux ouvrages de recensement des troubles mentaux, respectivement américain et international.

Les études de Vincent Rue et d'autres scientifiques qui tentent de démontrer un lien entre l'avortement et des troubles mentaux sont systématiquement critiquées pour leurs faiblesses argumentatives. Une synthèse d'études de Patricia K. Coleman, qui tendait à montrer un lien entre l'avortement et les troubles mentaux, a été critiquée pour son absence de méthodologie claire, le fait que la moitié des études citées venaient de l'auteur de la synthèse, l'établissement de relation de causes à effet sans substance, l'absence de déclaration de conflits d'intérêt, la présence de nombreux biais statistiques et l'ignorance de nombreuses études qui montrent qu'il n'y a pas de relation de cause à effet entre avortement et troubles mentaux.

L'affirmation des «Survivants»: Avorter à 8 mois de grossesse est considéré comme un meurtre en France, mais pas au Japon! Quelle absurdité!

Pourquoi c'est faux: Avorter après la limite de 14 semaines d'aménorrhée fixée en France (sauf dans le cas de l'IMG, qui peut se pratiquer après mais qui est beaucoup plus encadrée légalement) n'est pas un meurtre mais une interruption illégale de grossesse. La loi s'attaque principalement à la personne qui permet l'avortement. «Le fait de fournir à la femme les moyens matériels de pratiquer une interruption de grossesse sur elle-même est puni de trois ans d'emprisonnement et de 45.000 euros d'amende», peut-on lire dans l'article L2222-4 du Code de la santé publique. «En aucun cas, la femme ne peut être considérée comme complice de cet acte.»

Par ailleurs, l'avortement à 8 mois de grossesse a été autorisé au Japon à partir des années 40 pour des raisons idéologiques et avec des conditions spécifiques. Il n'est plus autorisé au Japon depuis 1976. La limite est aujourd'hui de 22 semaines.

L'affirmation des «Survivants»: «Est-ce vraiment un moindre mal que de supprimer un embryon, même s’il ne ressent rien (il ne ressent rien à condition que l’IVG soit pratiquée avant trois semaines)?»

Pourquoi c'est faux: Les débats scientifiques sur la perception de la douleur par le fœtus sont encore très animés, notamment aux États-Unis où les recherches sur la «douleur fœtale» sont souvent utilisées par des militants anti-avortement. En premier lieu, Kanwaljeet Anand, cité par le New York Times, a produit des recherches très discutées qui indiquent notamment qu'un fœtus peut ressentir de la douleur à partir de 18 semaines de grossesse. D'autres recherches, compilées dans une synthèse d'études de chercheurs américains, considèrent que le fœtus peut sentir de la douleur à partir de 29 semaines de grossesse. Dans tous les cas, on est très loin des trois semaines de grossesse du texte.

L'affirmation des «Survivants»: «Ainsi, le stérilet [au cuivre] est un moyen abortif, qui empêche l’œuf déjà fécondé de se fixer à la paroi utérine [...]. L’embryon, qui n’a que quelques jours, meurt sans que personne ne le sache, et c’est bien un avortement qui se passe en silence. Chaque année, en France, plusieurs millions d’êtres humains sont ainsi privés du droit à la vie, sans que personne ne s’en émeuve.»

Pourquoi c'est faux: Le stérilet au cuivre est spermicide. Un phénomène d'avortement au bout de quelques jours, «s’il existe, est probablement exceptionnel, puisque le cuivre tue les spermatozoïdes avant qu’ils n’atteignent l’ovocyte, et puisque les grossesses sur DIU au cuivre se voient», indique le médecin Martin Winckler dans son blog. Il dit aussi avoir vu «à maintes reprises des grossesses sur DIU se développer normalement jusqu’à terme, même si le DIU n’avait pu être retiré. Ce qui prouve bien que le DIU n’est pas abortif».

Cet article n'est pas un recensement exhaustif des erreurs présentes sur le site des «Survivants» et pourra être mis à jour. Si vous en trouvez d'autres, vous pouvez envoyer un mail à cette adresse: jules.darmanin@buzzfeed.com

Jules Darmanin est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Jules Darmanin at Jules.Darmanin@buzzfeed.com.

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