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    Comment l'annulation d'un débat à Sciences Po a été utilisée pour dénigrer des militantes féministes

    Le chroniqueur Raphaël Enthoven et Le Figaro assurent que les menaces de militantes féministes ont provoqué l'annulation d'une conférence sur #BalanceTonPorc. Des accusations que contestent les associations féministes.

    Sciences Po Alumni, l'association des anciens élèves de l'école, avait annoncé au début du mois de mars la tenue d'un débat intitulé : «Réseaux sociaux et chaînes d'information en continu : la nouvelle mise à mort médiatique ?» Il devait avoir lieu le 21 mars.

    «N'est-ce pas officialiser une forme de délation», lit-on dans la description de cette conférence :

    «Depuis l'apparition du hashtag #balancetonporc et le flot des témoignages qu'il a suscité, on s'interroge : peut-on ainsi "jeter en pâture" les noms de harceleurs ou violeurs supposés ? N'est-ce pas officialiser une forme de délation ?

    La question est légitime : la divulgation soudaine et unilatérale du nom des accusés peut s'apparenter à une sorte de mise au pilori. Et au-delà du hashtag #balancetonporc, que penser, pour la vie politique et judiciaire, du besoin continu d'information des chaînes de télévision et de l'usage croissant des réseaux sociaux, avec leur implacable viralité ?»

    Dans un premier temps, quatre invités étaient annoncés pour débattre : le philosophe Raphaël Enthoven, la députée macroniste Aurore Bergé, la directrice de Causeur Élisabeth Lévy et l'avocat Pierre-Olivier Sur. La sénatrice Laurence Rossignol a été ajoutée au programme une semaine après.

    Le choix des invités et l'intitulé du débat a donné lieux à des critiques sur les réseaux sociaux.

    Deux semaines après, le 14 mars, plusieurs associations et collectifs, féministes, ont publié un communiqué commun pour dénoncer le choix des intervenant-e-s et l'absence à la fois de spécialistes des violences sexuelles et de militant-e-s féministes.

    Le communiqué rappelle notamment qu'Élisabeth Lévy est l'une des signataires de la tribune du Monde défendant la «liberté d'importuner» les femmes. Les associations jugent également que Raphaël Enthoven a tenu des propos sur Twitter «insultant directement les femmes ayant pris la parole» et précisent que Pierre-Olivier Sur est l'un des avocats de Gérald Darmanin, accusé d'abus de faiblesse par une femme.

    «C'est un débat entre juges, parties et bourreaux du féminisme qui est organisé ici. Il n'y aura pas ou peu de voix contradictoire. Les violences faites aux femmes méritent un vrai débat», dit le communiqué.

    «#MeToo et #BalanceTonPorc méritent une véritable analyse académique, journalistique, militante. Ce n'est cependant pas ici l'intention puisqu'aucun-e des intervenants-e-s n'est qualifié-e sur ces questions», poursuivent les associations.

    Elles appellent ensuite à faire valoir son mécontentement par écrit à la directrice générale de Sciences Po Alumni et son magazine Émile : «Protestez en écrivant à Émile, en utilisant le #HeForHeScPo ou en vous adressant à Anne-Sophie Beauvais sur Twitter».

    Quelques heures après la publication de ce communiqué, à une semaine du débat, Anne-Sophie Beauvais, directrice des anciens de Sciences Po décide d'annuler le débat.

    Dans un article publié sur le site d'Émile, elle critique l'appel des associations. Selon elle, «la pression des féministes était trop forte», ce qui a précipité l'annulation de la venue de l'ancienne ministre des Droits des femmes, Laurence Rossignol :

    «Cette conférence méritait donc d’être boycottée. Le message a été entendu, puisque l’ancienne ministre socialiste des Droits des femmes, Laurence Rossignol, que nous avions également invitée et qui avait accepté de venir s’exprimer, a finalement annulé sa participation. La pression des associations féministes était trop forte. (...)

    C’est avec regret, mais nous annulons donc cette discussion. Une discussion qui devait porter à la fois sur le pouvoir des réseaux sociaux et sur les dégâts collatéraux qui peuvent être contenus, parfois, dans des mouvements dont la cause est pourtant juste… Oserais-je terminer ce message par un CQFD.»

    Contactée par BuzzFeed News, Laurence Rossignol dément avoir annulé sa venue «sous la pression des féministes». Elle explique qu'elle ne voyait pas «l'interêt de débattre sur ce fantasme de la "société de la délation"».

    Kenzo Tribouillard / AFP / Getty Images

    «Le sujet de la conférence, quand j'ai accepté d'y participer, était la mort médiatique sur les réseaux sociaux. Un vaste sujet qui permet de parler du cyberharcèlement. Ensuite, seulement, j'ai reçu les sous-titres et en particulier le ciblage exclusivement sur #MeToo et #BalanceTonPorc. Les associations m'ont alertée, et en effet je ne vois pas l'interêt de débattre sur ce fantasme de la "société de la délation" et des "flots de dénonciations", alors qu'en France les dénonciations ne se comptent même pas sur les doigts d'une main.

    Donc non je n'ai pas reculé "sous la pression des féministes". Pour autant je ne vois pas l'intérêt de cautionner de ma présence un tel débat.»

    En réponse à cette annulation, les associations féministes ont publié un second communiqué dans lequel elles expriment leur «étonnement».

    «Si nous saluons que notre initiative ait entraîné une réaction rapide de la part des organisateurs et organisatrices de l'événement, nous souhaitons exprimer notre étonnement face au fait qu'elle ait conduit à l'annulation pure et simple de la conférence. Nous avons également été surpris-e-s à la lecture de l'article publié par la rédaction du magazine, d'apprendre que la "pression des associations féministes était trop forte" : notre réponse a simplement été celle d'étudiant-e-s se sentant concerné-e-s par une conférence ayant lieu dans les murs de leur université (...)

    Nous ne souhaitons en revanche pas être tenu-e-s pour responsable de la décision de l'équipe d'Émile, qui a préféré annulé sa conférence dès la première remise en question de celle-ci».

    Invité de ce débat, le philosophe Raphaël Enthoven a réagi à son tour sur Twitter en dénonçant «la pression, en ligne, de gens violents».

    Sous la pression, en ligne, de gens violents, la conférence qui devait se tenir le 21 mars à Sciences po, intitulée "Réseaux sociaux : une nouvelle mise à mort médiatique ?" a été annulée. Au moins, on connaît la réponse à la question. 👌 https://t.co/Y4ri7f514l

    Le 19 mars, il y a même consacré une chronique sur Europe 1. Il affirme que ce débat a été annulé à la suite de «pressions en ligne et des pressions physiques puisque les organisateurs, de leur propre aveu, redoutaient une opération coup de poing».

    Europe 1

    Il poursuit en disant que «les imprécatrices» ont «menacé du pire si la rencontre avait lieu» :

    «C'est pas comme si Sciences Po avait reçu Dieudonné, Soral, Le Pen et Ramadan dans le même amphi à la même heure. Seulement comme le sens des nuances fait un peu défaut aux imprécatrices qui ont menacé du pire si la rencontre avait lieu, et le sens du courage faisant un peu défaut aussi aux organisateurs qui n'auraient même pas dû leur répondre, la rencontre est discrètement passée à la trappe sans que personne ne s'en indigne.

    Comment une institution vénérable peut-elle se dégonfler devant les menaces de trois furies qui croient se battre quand elles hurlent ?»

    Cette chronique a été relayée et applaudie par un autre invité du débat, l'avocat de Gérald Darmanin, Pierre-Olivier Sur.

    Annulation d’une conférence à @sciencespo sur « la mise à mort médiatique » : ou comment les excès de quelques-uns desservent la nécessaire libération de la parole. Écoutez la chronique de @Enthoven_R : https://t.co/ca6p4tMoFW

    Interrogé par BuzzFeed News, le philosophe nous explique que c'est la directrice de la communication des événements des anciens de Sciences Po, qui lui a parlé «d'actions coup de poing».

    «J'ai reçu ce message de Sandra Elouarghi, pour expliquer l'annulation in extremis de cette rencontre : "Nous avons en effet prévu d'annuler la conférence, car nous redoutions "des actions coup de poing" au sein de Sciences Po".»

    Sandra Elouarghi n'a pas répondu aux sollicitations de BuzzFeed News.

    Des arguments que réfutent les associations féministes. Interrogée par BuzzFeed News, Morgane Gasse, responsable de l'association Politiqu'elles à Sciences Po, qui a signé les deux communiqués, affirme que personne n'a appelé au boycott et qu'il n'a jamais été question de violence.

    «Nous avons cosigné un communiqué partageant nos craintes quant à la tenue de cette conférence, un communiqué qui à aucun moment n'appelait à la violence ni même au boycott contrairement à ce qu'a pu dire Anne-Sophie Beauvais. Nous demandions seulement qu'un tel débat se tienne avec une vraie pluralité des idées et surtout des spécialistes de la question des violences faites aux femmes.

    Politiqu'elles est une association transpartisane qui prône le dialogue, jamais nous n'aurions appelé au boycott de cet évènement et encore moins à la violence, et je pense que c'est exactement ce qui a gêné les organisteur-rice-s de la conférence. Ils ne peuvent pas se contenter de qualifier les rédacteur-rice-s du communiqué de "méchants gauchistes extrémistes" et ils choisissent donc à la place de nous accuser nous et toutes les associations ayant signé ce communiqué, de violences.»

    Cécile Lavier, militante de l'association Garçes, également signataire des communiqués, abonde. «La chronique de Raphaël Enthoven a provoqué beaucoup de réactions, notamment violentes à l'encontre de nos militantes», dit-elle à BuzzFeed News.

    «Nous n'avons jamais appelé au boycott de la conférence. L'idée de ce communiqué commun état d'exprimer un point de vue contradictoire, car nous avons estimé que la description de l'événement et le choix des invités était très orienté, très marqué sur cette thématique là. Si c'est pour que des gens qui sont déjà d'accord entre eux discutent de ça, quel est l'intérêt ?

    La chronique de Raphaël Enthoven a provoqué beaucoup de réactions, et notamment très violentes. Il a dit qu'on avait menacé violemment, ce qui n'est pas le cas ! Il n'y a pas eu de violence ou d'appels à la violence de notre part, chez nos militantes ou chez les autres associations du communiqué. Il s'agissait juste de nous discréditer.»

    L'association des anciens de Sciences Po a publié un second post de blog le 19 mars pour réagir une nouvelle fois à l'annulation de cette conférence. Elle annonce qu'un nouveau débat sera organisé.

    «L’association des anciens de Sciences Po a vocation à nourrir et alimenter le débat public. Elle regrette d’avoir dû annuler cette conférence du fait des vives réactions suscitées par cette rencontre et des pressions exercées sur certains intervenants. Si cette annulation a pu être critiquée, elle n’est en réalité qu’un report, et une nouvelle conférence se tiendra dans les prochaines semaines sur ce même thème : comment faire naître un débat serein et complexe à l’heure de l’immédiateté et des réseaux sociaux ?», indique Sciences Po Alumni.

    Enfin, Le Figaro remet une pièce dans la machine. Dans son édition du 20 mars, le journal publie une brève de quelques lignes dans lequel il affirme que Anne-Sophie Beauvais a reçu des menaces «physiques» et que c'est pour cette raison que Laurence Rossignol a annulé sa venue.

    Figaro

    Le Figaro écrit que «des associations féministes ont dénoncé la présence au débat de Me Pierre-Olivier Sur, ancien bâtonnier de Paris et avocat de Gérald Darmanin, cible d'une plainte pour viol et d'une autre pour abus de faiblesse.

    Face à un certain nombre de menaces, y compris physiques pour l'organisatrice, la présidente des anciens élèves de Sciences Po, Anne-Sophie de Beauvais, l'ancienne ministre des Droits des femmes, Laurence Rossignol, qui devait aussi participer à la soirée, a jeté l'éponge. La conférence a donc été annulée.»

    La présidente des anciens élèves de Sciences Po, Anne-Sophie Beauvais n'a pas répondu aux sollicitations de BuzzFeed News.

    Assma Maad est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

    Contact Assma Maad at assma.maad@buzzfeed.com.

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