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    Une page Facebook pour lutter contre la «stigmatisation» des migrants

    «Là où ces réfugiés pensaient trouver de l’humanité, ils trouvent de l’abandon.»

    Plusieurs mouvements opposés à l'arrivée de réfugiés se sont développés à Calais ces derniers mois, comme «Les Calaisiens en Colère» ou «Sauvons Calais».

    Des intoxs circulent aussi fréquemment au sujet des migrants, accusés à tort de refuser des dons de vêtements, d'avoir tué et violé une petite fille de 9 ans ou encore de bénéficier de maisons à un euro à Roubaix.

    Une page Facebook intitulée «Calais, ouverture et humanité» dit vouloir «lutter contre la stigmatisation qui est faite aux personnes migrantes et aux sans-abris». Elle compte actuellement un peu plus de 13.000 abonnés.

    Lundi, la page Facebook a publié un long texte qui répond au ressentiment vis-à-vis des réfugiés.

    «Sur les réseaux sociaux, beaucoup d'internautes commentent et déversent leur haine», lit-on dans ce post. «Certains internautes vont même jusqu'à justifier leur propos racistes par ces faits divers.»

    Philippe Huguen / AFP / Getty Images

    «Et si les gens qui condamnent leurs actes tentaient juste une minute de se mettre à leur place», lit-on un peu plus loin.

    Denis Charlet / AFP / Getty Images

    «Là où tous ces réfugiés pensaient trouver de l’humanité ils trouvent de l’abandon. Parce que c’est bien d’abandon qu’il s’agit. (...) Alors, si nous commencions par changer notre regard sur eux, un chemin ne pourrait-il pas se dessiner?»

    Denis Charlet / AFP / Getty Images

    Dans les commentaires, plusieurs internautes s'associent au message de ce post Facebook.

    On trouve cependant aussi des commentaires hostiles à l'arrivée des réfugiés à Calais, auxquels la page s'efforce de répondre.

    Voici le post Facebook dans son intégralité:

    «L'impasse de la jungle

    "Nous ne pouvons pas revenir en arrière. Nous avons peur de nous faire tuer si nous retournons en Syrie. Nous avons entendu dire que ceux qui fuyaient ne pouvaient pas revenir, qu'ils n'étaient plus les bienvenus. Il n'y a plus rien pour nous en Syrie, ni aucun avenir pour notre fille. Qu'allons-nous faire maintenant ?"

    Cette phrase tirée d'un des derniers articles que nous avons posté illustre bien l'état d'esprit dans lequel se trouvent la plupart des réfugiés présents à calais. Quelque soit leur pays d'origine, il n'y a plus rien pour eux là-bas en ce moment. Ces hommes sont donc placés ici, à calais, dans une impasse. Pas de retour en arrière possible, il faut avancer quoi qu'il en coûte. La jungle de Calais est une impasse qui les oblige à transformer leurs comportements et nous sommes responsables de ça.

    Sur les réseaux sociaux, beaucoup d'internautes commentent et déversent leur haine à chaque article qui annonce des bagarres entre réfugiés, des pierres lancées sur la rocade nord pour ralentir le trafic, des vêtements brulés, de la nourriture refusée, des agressions sur un réfugié par d'autres...certains internautes vont même jusqu'à justifier leur propos racistes par ces faits divers: "En voyant ça comment voulez vous que nous ne devenions pas racistes.. » comme si on pouvait se justifier de ça.

    Mais qui sommes-nous pour juger leur comportement dans la situation dans laquelle ils sont, entassés à 5000 dans un bidonville insalubre et soumis à de possibles inondations où il retrouvent une nouvelle sorte de situation de survie, sans bombe mais qui fait, elle aussi, des morts.

    Et si les gens qui condamnent leurs actes tentaient juste une minute de se mettre à leur place. Prenons l'exemple d'Ahmad dans ce dernier article. « Nous ne voulions pas quitter la Syrie mais nous n'avions plus le choix ». Plus de travail, plus d'eau, plus d'électricité, la guerre totale autour d'eux, la mort à chaque coin de rue, la proximité de Daesch aux portes d'Alep; C'est déjà les conditions de survie qui le poussent, lui, sa femme et son enfant à partir, à fuir pour ne pas mourir. S'ils évitent les pièges et arrivent jusqu'en Libye ou en Turquie, ils passent alors l'enfer de la Méditerranée en étant traités comme des animaux par les passeurs. Dans le même il apprend que ses amis sont morts en traversant mais éprouve quand même le soulagement d'avoir encore sa famille près de lui.

    Et si cet homme arrivait jusqu'à calais dans l'espoir de rejoindre des proches en Angleterre? Et si cet homme après avoir survécu à tout ça se retrouvait coincé avec sa femme et son enfant dans ce bidonville catastrophique que représente la Jungle de Calais, ce terrain vague mis à disposition par l'Etat Français. Cette soi-disant avancée que le gouvernement de notre pays prétend avoir fait pour gérer la crise des « migrants » à calais.

    Il y a bien des associations qui sont là, qui font un boulot monstre pour permettre d'avoir le minimum. Mais tout dans ce lieu peut entrainer un dérapage. Des gens qui pensent bien faire et distribuent des vêtements ou des tentes sans passer par les asso et ça devient vite causes de jalousie et de tension si un gars réussi à avoir plus que l'autre. Certaines personnes vont même jusqu'à déposer les vêtements près de la jungle et s'en vont. On trouve parfois des talons aiguille, des petits tee-shirt d'été... Pour certains réfugiés qui ont besoin d'argent ils cherchent des moyens d'en avoir sur le dos des autres, ce qui est toujours source de conflits. Au milieu de ça, il y en a beaucoup qui tentent de vivre tout simplement en attendant soit un passage, soit une demande d'asile.

    Et si Ahmad était là? Lui qui dénonce le comportement inhumain des passeurs dans les bateaux méditerranéens, si il se retrouvait ici aussi sous la pression d'autres passeurs, au milieu de 5000 personnes qu'il ne connait pas où la protection de sa femme et de son enfant passe avant tout? N'en viendrait-il pas à tout tenter pour quitter ce lieu? Ne serait-il pas dégouté du regard que posent sur lui certains calaisiens en colère qui le voient comme un prédateur agressif qui dérange? A-t-il choisi, lui, d'être dans cet endroit?

    Bien sur que 3500 réfugiés au même endroit entraine un bouleversement de la vie aux alentours, du bruit, du passage..mais en est-il responsable? La jungle lui enlève déjà une partie de sa dignité, le racisme et l'ignorance terminerait donc le travail.

    Dans cette ambiance, ne tenterions-nous pas, nous aussi, de ralentir le traffic pour monter dans des camions en marche, de nous mettre d'accord avec d'autres réfugiés pour tenter, en masse de renverser les barrières et les obstacles que nous dressons devant leur route. Ne ferions nous pas des actions qui permettraient de faire entendre notre cause, des manifestations, des rassemblements? Rien ne les a arrêté jusqu'ici, alors Si la Manche est le rempart naturel le plus difficile à franchir, ils contourneront quoiqu'il en coûte les barrières humaines que nous leur imposerons. Les tentatives à la nage dans le port le prouvent.

    Nous avons faux sur toute la ligne et la situation continue de s'empirer.

    Il est donc facile de juger, de montrer du doigt, de dénoncer des comportements dangereux. Mais ceux qui jugent de cette manière et se disent en colère, ont-ils mesuré eux même la colère qui doit habiter certains réfugiés? La colère d'avoir fuit et traverser l'horreur pour finalement se retrouver dans cette impasse dans laquelle nous, Européens, Français et Anglais les avons placés. Nous sommes responsable de la dégradation de la situation.

    Là où tous ces réfugiés pensaient trouver de l'humanité il trouve de l'abandon. Parce que c'est bien d'abandon qu'il s'agit. Et de cet abandon née la colère, celle des réfugiés, celle des associations mais aussi celles des calaisiens car c'est toute une ville qui est aussi abandonnée dans cette impasse.

    Alors, si nous commencions par changer notre regards sur eux, un chemin ne pourrait-il pas se dessiner?»

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    Adrien Sénécat est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

    Contact Adrien Sénécat at adrien.senecat@buzzfeed.com.

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