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La sécurité des ex-locaux de Charlie Hebdo, sujet hautement sensible

Un an après les attentats, le gouvernement refuse toujours de s'exprimer sur de possibles défaillances. Pour preuve, Bernard Cazeneuve a récemment annulé sa participation à une émission qui abordait notamment ces questions.

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Les mesures de sécurité entourant les journalistes et les locaux de Charlie Hebdo ont-elles été à la hauteur? Des failles ont-elles facilité la tâche aux frères Kouachi le 7 janvier 2015 lorsque le journal satirique a été décimé? Un an après les attentats, aucun responsable politique n'a voulu répondre publiquement à ces questions. Et ce, alors que de plus en plus d'éléments mettent en doute l'efficacité du dispositif de sécurité.

«L'encombrement sur les ondes radio est une erreur de la direction»

Depuis un an, des questions sur d'éventuelles défaillances ont été posées par plusieurs médias et proches des victimes. Le jour de l'attentat par exemple, une équipe de la brigade anti-criminalité (BAC) arrive rapidement près du 10 rue Nicolas-Appert. Elle a été prévenue par un collègue de la première victime, tuée dans la loge du gardien alors que les frères Kouachi cherchent à pénétrer dans les locaux de Charlie Hebdo.

Problème: les policiers sur place ne savent pas que la rue abrite Charlie Hebdo, un lieu pourtant classé sensible. Certains opérateurs de police secours installés à la préfecture de police suggèrent même «une attaque de banque» révèle le magazine Cellule de crise diffusé le 3 janvier dernier sur France 2. Un policier y témoigne:

«Tout le monde arrive dans l'ignorance, la fleur au fusil. Le 10 rue Nicolas-Appert, cela n'évoque rien du tout aux policiers qui arrivent sur place. Ils ne font pas le rapprochement avec Charlie Hebdo, parce que le journal a emménagé il y a quelques mois dans l'arrondissement, mais les policiers n'ont pas été prévenus».

Plus grave encore, selon Jérémy (n'étant pas habilité à parler, son prénom a été modifié), un autre policier «arrivé quelques minutes après sur les lieux» et contacté par BuzzFeed, la salle de commandement de la préfecture de police de Paris n'est pas non plus au courant de la sensibilité du lieu.

«Dans les premières minutes, la salle de commandement n'a pas fait le lien entre cette attaque et la rédaction», assure-t-il. «Au moment de l'arrivée de la BAC, certains des appels radio des policiers devant la rédaction n'ont pas pu passer. Cet encombrement sur les ondes est une erreur de la direction puisque s'ils avaient pris en compte l'ampleur possible de l'attaque, ils auraient créé une fréquence réservée aux agents de terrain pour leur donner la priorité», précise ce policier.

Sans cette erreur «nous n'aurions peut-être pas évité le massacre», mais les policiers sur place auraient «aidé la salle de commandement à utiliser les caméras de la capitale pour tracer immédiatement la voiture des terroristes en fuite», pense cet agent. Comme l'a d'ailleurs révélé France 2, le message radio d'un policier prévenant ses collègues de la fuite des deux individus montant dans leur voiture n'est jamais arrivé à destination. Les 1200 caméras de la capitale n'ont pas pu repérer la voiture des deux terroristes.

Plus accusateur, le Canard enchaîné de ce mercredi estime que des vies auraient peut-être pu être sauvées. «Si la préfecture de police avait immédiatement fait le lien avec Charlie, elle aurait pu avertir par téléphone les personnes présentes au journal qu'il leur fallait se barricader», écrit l'hebdomadaire. Il se passe en effet plusieurs minutes entre l'arrivée de la BAC et le début de la tuerie.

Sollicitée à plusieurs reprises par BuzzFeed, la préfecture de police de Paris n'a pas souhaité commenter.

Disparition d'un rapport évoquant des menaces?

Un autre élément interpelle. Trois mois avant les attaques, un journaliste de la rédaction de l'agence Premières Lignes, située dans le même bâtiment que celui de Charlie, prévient un policier chargé de la sécurité de Charb qu'un homme (qu'il reconnaitra par la suite comme étant Chérif Kouachi) est venu menacer le journal. Lors d'une pause cigarette en bas du bâtiment, le journaliste est interpellé par l'individu ayant lancé «ça va leur apprendre à critiquer le Prophète!». Il avait rapporté cette discussion au garde du corps, elle-même retranscrite dans un rapport de police:

- «C'est à moi que vous parlez?, interroge le journaliste.

- Vous travaillez à Charlie Hebdo?

- Non, pas du tout...

- Mais c'est bien ici les locaux de Charlie Hebdo? C'est bien ici qu'on critique le Prophète? De toute façon, on les surveille!» (...) Vous ferez passer le message».

Mais d'après le Canard enchaîné, le rapport qui mentionne cet épisode a disparu du dossier d'instruction et personne ne sait si des investigations avaient été menées à l'époque, lorsque le journaliste avait fait état de ces menaces. «Il n'est peut-être pas dans le dossier d'instruction, mais ce rapport existe et des vérifications avaient été faîtes pour savoir s'il y avait eu des failles», dit le parquet antiterroriste de Paris à BuzzFeed.

La protection de Charb allégée depuis 2013

Depuis son installation au 10 rue Nicolas-Appert, la rédaction de Charlie Hebdo était également protégée par une garde policière statique (une mesure d'ailleurs vivement dénoncée par le syndicat de police Alliance, qui y voyait en 2013 un «luxe»).

Mais en septembre 2014, le préfet de police de l'époque, Bernard Boucault, décide de la remplacer par une «garde dynamique», soit des rondes mobiles effectuées toutes les 30 à 40 minutes. Un choix critiqué par certains, mais assumé par Laurent Nunez, ex-directeur de cabinet de la préfecture de police de Paris, qui estime que la visibilité des policiers devant un bâtiment accroît les risques d'une attaque.

Ingrid Brinsolaro, épouse du policier Franck Brinsolaro, tué lors de l'attentat contre Charlie, reprend à son compte certaines de ces interrogations dans une plainte qu'elle vient de déposer pour homicide involontaire aggravé contre trois services de sécurité de l'Etat. Contacté, son avocat Me Stepniewski Philippe évoque une autre question posée dans cette plainte:

«Pourquoi Stéphane Charbonnier, dont le mari d'Ingrid Brinsolario était le garde du corps, disposait d’un service de protection allégé (deux policiers au moment de l’attentat), alors qu’il faisait l’objet de menaces de mort de la part des islamistes? Nous voulons que toute la vérité soit faite».

Cazeneuve annule sa venue à l'émission de France 2

Quelques mois avant les attentats, le dispositif de sécurité de Charb était en effet passé de trois à deux agents correspondant à une «sécurité d'accompagnement» et non pas «renforcée» qui exige au moins quatre gardes du corps.

Qui a décidé cet allègement? Les dispositifs de protection rapprochée relevant de la décision du ministère de l'Intérieur, c'est Bernard Cazeneuve qui a validé ce choix. Mais depuis un an, ce dernier ne s'est jamais exprimé sur ce point. Contacté par BuzzFeed, son cabinet n'a pas souhaité nous répondre et nous a renvoyé vers une interview du ministre donnée lundi sur RTL. Interrogé à ce sujet, l'hôte de la place Beauvau y assure qu'il «a reçu Ingrid Brinsolaro», mais ne commente pas les décisions prises quant à la garde rapprochée de Charb.

Dans une interview accordée au journal pour lequel elle travaille, L'Éveil Normand, Ingrid Brinsolaro dénonce ce mutisme des autorités:

«Dès le 7 janvier 2015, j’ai posé la question des moyens. Le 20 janvier, les familles des victimes ont été reçues à huis-clos à l’Elysée. J’ai reposé la question. En mai, j’ai déjeuné avec le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve. À chaque fois, on ne m’a pas réellement répondu. Depuis plusieurs mois, je n’ai plus aucun contact, ni avec les responsables du service de Franck (Service de la protection), ni avec le ministère de l’Intérieur».

Le ministre de l'Intérieur devait d'ailleurs s'exprimer sur le plateau de l'émission Cellule de crise avant d'annuler subitement sa venue. «Son cabinet était d'accord et avait d'ailleurs ouvert ses portes pour que Cellule de crise réalise son enquête. Le ministre avait aussi donné son accord de principe pour y participer en plateau», nous précise un journaliste de France 2. «Mais des responsables interrogés par les journalistes de l'émission ont prévenu le cabinet de Cazeneuve que des questions sensibles sur la sécurité étaient posées. Son cabinet a fini par tout annuler», ajoute-t-il.

Enfin, la femme de Georges Wolinski s'interroge dans son livre sur l'absence, pour des raisons financières, de sas de sécurité dans les locaux de Charlie Hebdo. Mais d'après la mairie de Paris, sollicitée par BuzzFeed, cela ne résulte pas d'une défaillance. «Lorsque la rédaction s'est installée rue Nicolas-Appert, un audit de sécurité a été réalisé par la préfecture et des recommandations ont été faites, portant notamment sur un sas de sécurité», précise un responsable de la ville. Et d'ajouter:

«Nous ne jouons pas sur la sécurité, surtout que Charlie Hebdo était déjà menacé. S'ils nous avaient demandé une aide pour financer ce dispositif, nous ne l'aurions pas refusé. Mais cela n'a pas été le cas».

Dans son numéro «1 an après» les attentats, les journalistes de Charlie Hebdo assurent en tout cas que «les 7, 8 et 9 janvier, ainsi que le 13 novembre», les «institutions républicaines» ont été «irréprochables».


David Perrotin est journaliste société chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris. Il écrit notamment sur les sujets liés aux discriminations.

Contact David Perrotin at david.perrotin@buzzfeed.com.

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