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Comment les photos d'Alan Kurdi ont changé le débat sur les réfugiés

Une étude montre que le choc provoqué par ces images a fait émerger le terme «réfugiés» à la place de celui de «migrants».

Publié le

Le 2 septembre un peu avant 9h (heure turque), l'agence de presse turque DHA a annoncé que 12 réfugiés syriens étaient morts après que leur bateau parti de Turquie avait chaviré en se dirigeant vers la Grèce.

Hogp / AP

L'article comprenait plus de 100 photos, dont certaines montraient le corps d'Alan Kurdi (initialement orthographié, à tort, Aylan), 3 ans, face contre terre, sur une plage de Bodrum, en Turquie. La série d'images s'arrêtait également sur le moment où le corps du garçon était soulevé et emmené par un agent de police turc.

Ces images ont rapidement circulé dans le monde entier. Des journaux en ont fait leur une, et des dirigeants politiques du monde entier ont alors commencé à employer le terme «réfugiés», là où beaucoup utilisaient auparavant le terme «migrants».

U.K. newspapers choose to confront decision-makers and public with tragedy and outrage during breakfast

Une étude publiée cette semaine s'intéresse à la manière dont les images d'Alan se sont répandues à travers le monde, ainsi que leur rôle dans la reformulation du débat en ligne.

Osman Orsal / Reuters

«D'une certaine manière, l'image de cet enfant a vraiment mis en lumière la crise des réfugiés», a déclaré le Dr Farida Vis, directrice du Visual Social Media Lab de l'Université de Sheffield en Angleterre.

Le laboratoire a publié des travaux de recherche qui analysent la propagation et l'impact de ce que les auteurs appellent «un des reportages les plus emblématiques de notre époque dans lesquels les images jouent un rôle clé».

Voici quelques-unes de ses principales constatations.

(Le rapport mentionne l'enfant sous le nom de "Aylan" plutôt que "Alan" car c'est sous ce nom qu'il a été identifié dans un premier temps, quand les photos ont commencé à circuler.)

Francesco D’Orazio, le vice-président des produits de la société d'analyse des médias sociaux Pulsar, s'est intéressé à l'utilisation des mots «migrants» et «réfugiés» sur Twitter.

Il a découvert qu'au fur et à mesure que les photos d'Alan Kurdi se propageaient, les gens tweetaient de moins en moins au sujet de «migrants» mais employaient davantage le terme de «réfugiés».

Vous voyez ici «migrants» (en blanc) et «refugees» (en orange) en anglais. Après la mort d'Alan, le débat était reformulé.

Visual Social Media Lab

«J'ai remarqué que les commentaires semblaient utiliser un ton différent que celui adopté jusqu'alors dans la presse et sur les réseaux sociaux», écrit l'analyste.

Il montre qu'avant le 2 septembre, les deux termes avaient été utilisés à peu près autant en 2015. Mais celui de «réfugiés» a connu un pic le jour-même où les photos du corps d'Alan ont commencé à circuler sur Twitter. Deux mois plus tard, il restait employé beaucoup plus fréquemment que «migrants».

Ce changement de vocabulaire a également été constaté dans une analyse effectuée par Google News Lab. Quand l'histoire d'Alan Kurdi a commencé à se propager, les recherches Google sur «réfugiés» ont augmenté bien plus que celles sur «migrants».

Visual Social Media Lab

En ce qui concerne Twitter, le volume de recherche pour «migrants» et «réfugiés» était plus ou moins équivalent, a écrit Simon Rogers de Google dans le rapport. Les photos d'Alan Kurdi ont changé la donne.

«Le plus grand impact [de cette tragédie] a été la manière dont les recherches ont été effectuées sur les réfugiés et les migrants», poursuit-il. «En réalité, le mois de septembre a connu le plus important volume de recherche dans le monde sur le sujet des réfugiés selon l'historique de recherche de Google. Avant, les termes "migrant" et "réfugié" présentaient un volume de recherche assez similaire. Septembre a été le mois qui a tout changé.»

Francesco D’Orazio a également analysé la manière dont les photos d'Alan se sont propagées sur Twitter. Durant la première heure, elles ont circulé parmi les utilisateurs turcs, suite à un tweet de la journaliste Michelle Demishevich.

Visual Social Media Lab

Des utilisateurs situés en Espagne et en Grèce ont également partagé l'image, mais la distribution générale était limitée.

Peu après midi GMT, tout a changé. La cheffe du bureau de Beyrouth du Washington Post, Liz Sly, a tweeté une image agrandie du corps d'Alan et a déclaré que sa mort «symbolise l'échec du monde en Syrie.» Son message a été retweeté plus de 7000 fois.

Visual Social Media Lab

Le tweet de Liz Sly a rapidement été suivi par des articles issus de nombreux organes de presse anglophones.

This image of the body of a Syrian boy drowned today on a Turkish beach is emblematic of the world's failure in Syria

Francesco D’Orazio a constaté que même lorsque les articles commençaient à s'accumuler, l'histoire continuait à être relayée sur Twitter par des utilisateurs partageant des images (en bleu), mais pas de liens (en vert).

Visual Social Media Lab

Après 48 heures, les gens ont cessé de partager les photos d'Alan sur la plage pour passer à des «variations des images originales conçues par des illustrateurs et des graphistes», explique Francesco D’Orazio.

L'histoire d'Alan Kurdi a commencé sur Twitter avec des images tragiques. Au fil des jours, l'histoire restait présente, mais au travers d'autres illustrations.

Ce graphique illustre le chemin suivi par l'histoire depuis la presse turque vers le Twitter turc, jusqu'à sensibiliser le monde entier.

Visual Social Media Lab

Au final, écrit D'Orazio, l'histoire des photos d'Alan Kurdi «représente un récit visuel profondément associé à la capacité de Twitter d'agir en tant que catalyseur et de connecter les nouvelles histoires et les publics concernés.»

En France, la classe politique s'est à l'époque indignée face à ces images, alors qu'elle n'avait jusque-là pas fait preuve d'une telle compassion à l'égard du sort des réfugiés.

Manuel Valls au sujet des migrants syriens VS Manuel Valls au sujet des migrants roumains ! #Inconstance #AylanKurdi

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Craig Silverman is Media Editor for BuzzFeed News and is based in Toronto.

Contact Craig Silverman at craig.silverman@buzzfeed.com.

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