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Attentats de Paris: comment ces sans domicile fixe ont vécu la situation

«Des jeunes sont venus me voir, ils ont dit que c'est la panique, que c'est grave, qu'il y a quelque chose d'horrible qui se passe à Paris.»

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À la halte Mazas, un centre d'accueil pour hommes sans domicile fixe, situé au pied du métro Quai de la Rapée, se côtoient près de 150 personnes de manière permanente. Comme partout en France, ils ont aussi été affectés par les attentats du vendredi 13 novembre. Et comme partout en France, ils ont également respecté une minute de silence le lundi 16 novembre. «On a parlé de façon générale, puis on a fait une minute de silence», raconte ce vendredi Fanny Rosoy, cheffe de service éducatif au centre. «Ici on reçoit toutes les nationalités, il y a un véritable mélange de personnes. Ensuite chacun a parlé et j'ai senti une vraie solidarité, que les hommes étaient soudés, même si ça rappelait pour certains ce qu'ils avaient vécu dans leur propre pays».

Attablé devant le film Le Majordome, projeté ce vendredi après-midi, Houcine Sliti a le regard vague. Ils nous raconte qu'il était présent à deux pas du restaurant Le Petit Cambodge, l'un des lieux directement touchés par les attentats du 13 novembre. «J'étais dans le foyer Emmaüs, rue Bichat. J'ai entendu les fusillades et je suis descendu. Il y avait les pompiers. Moi j'ai vu les cadavres par terre.», explique cet homme âgé de 36 ans et arrivé à Paris en 2001. «Quand la police est arrivée, elle m'a dit "dégage! dégage!" J'ai dégagé parce que peut-être il y avait une autre fusillade, mais j'ai vu. Dans ma tête je me suis dit que c'était un règlement de compte.»

Il explique être retourné au foyer pour comprendre ce qu'il s'était passé. «Le surveillant a dit qu'il ne fallait pas sortir, je suis resté dans la chambre. J'étais angoissé, j'avais quelque chose dans la tête de pas bien, parce que c'est pas un truc d'humain ce qui est arrivé, c'est pas la religion. Il y a des musulmans tués, des juifs, des noirs qui sont morts... Ils sont contre l'humanité ces terroristes.»

Nordine, qui ne nous a pas donné son nom de famille, est musicien, il a 50 ans. Il vit en France depuis une quinzaine d'années. Le soir des fusillades à Paris, il était sur le Quai Saint-Michel, comme souvent, avec son groupe de 5 potes. Il a appris les attaques de la bouche de jeunes, tous accolés à leur portable. «Des jeunes sont venus me voir, ils m'ont dit que c'est la panique, que c'est grave, qu'il y a quelque chose d'horrible qui se passe à Paris», nous dit-il. Une demi-heure après, les quais de Seine étaient déserts. «D'habitude, je dors dans la rue, mais cette nuit-là j'ai décidé de prendre le train et de sortir de Paris. Je suis allé vers Orléans, j'ai fait l'aller-retour. Je ne voulais pas dormir dans le foyer, je savais que tout le monde serait agité». Il découvre l'ampleur du carnage le lendemain en lisant les journaux gratuits du métro.

Ils entendaient toutes les rumeurs, possibles et inimaginables, n'ayant pas les mêmes moyens de communication que les nôtres.

Venu du Congo il y a 5 ans pour «fuir la politique du pays», Christian Diallo, 35 ans, se trouvait quant à lui du côté d'Austerlitz, le soir des attentats. Il marchait dans la rue lorsqu'une femme l'a interrompu. «Elle m'a dit: "Ne va pas dans l'autre quartier". Je lui ai répondu:"Qu'est-ce qu'il y a là-bas?" "Des coups de fusil!" Elle m'a dit ne pas aller là-bas. Je voulais passer à République, ça fait des années que je passe à République. Et puis j'ai aussi entendu les coups de fusil aussi. J'entendais "popopopopopo" c'était plus puissant que des pétards». Christian a pris conscience du danger lorsqu'il a vu des hordes de policier dans la rue. Il s'est alors dit qu'il allait à son tour prévenir les gens. «Je ne voulais pas laisser passer les gens, c'est comme si je travaillais avec les policiers, comme si je pouvais sauver des gens», se rappelle-t-il. C'est grâce au coup de fil de sa sœur qu'il découvre qu'il ne s'agit pas que de quelques coups de fusil. «Moi je ne croyais pas qu'il y avait des terroristes comme ça à Paris. Je suis venu à Paris pour chercher des sous, pour chercher des papiers, pas le terrorisme. Moi, je connais le Coran. Dieu il n'a pas dit: "Sors et tire!" C'est de la haine. Si tu tues ton frère, le dieu qui t'as promis le paradis, il va pas te faire entrer au paradis. Et puis j'ai un enfant et j'aime pas quand quelqu'un tue quelqu'un.»

À la halte, il n'y a pas de cellule psychologique présente en tant que telle, ou ouverte exceptionnellement depuis les attentats. Mais mardi 17 novembre, comme chaque semaine, une équipe mobile psychiatrie et précarité s'est arrêtée pour discuter avec les résidents de l'accueil qui en avaient envie ou besoin, précise Fanny Rosoy.

Beaucoup de personnes sans domicile fixe ont rapidement appris ce qui se passait, selon Ahmed, qui ne nous a pas donné son nom de famille, qui a effectué une maraude dans la nuit du samedi 14 novembre pour l'association Entraides Citoyennes. Il a senti l'inquiétude des ces personnes dans leur regard comme dans leurs mots. «Les personnes croisées, et on en croise pas mal car on a distribué 200 repas dans la nuit, étaient quand même assez affolées même si elles n'avaient pas forcément envie d'aborder directement le sujet».

Mais une fois le dialogue établi, la majorité des SDF avec lesquels il a discuté ont manifesté cette peur. «Car même s'ils savaient ce qu'il se passait, ils entendaient toutes les rumeurs possibles et inimaginables, n'ayant pas les mêmes moyens de communication que les nôtres. Personne ne pouvait leur dire ce qu'il en était», ajoute l'informaticien de 47 ans. «Des craintes qui ont renforcé toutes les peurs que ces personnes ont déjà à vivre dans la rue.»

D'autant que l'état d'urgence post-attentats a vu la suspension ces derniers jours de certaines distributions alimentaires, comme celles par les camions des Restos du Cœur. Ces distributions ont repris ce vendredi. «Suite à l’autorisation de la Préfecture de Paris, l’activité Camions, qui avait été suspendue ces derniers jours, va pouvoir reprendre dès ce soir», a indiqué l'association sur son site.

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Assma Maad est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Assma Maad at assma.maad@buzzfeed.com.

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