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Ce que Prince m'a appris sur la sexualité féminine

Il m'a aidée à réaliser que des hommes aimaient être soumis aux femmes –et qu'être plus expérimentée sexuellement qu'un homme n'est pas quelque chose de honteux.

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Enfant au début des années 80, je me rappelle la première fois que j'ai vu le clip de
I Wanna Be Your Lover de Prince, alors que je découvrais la magie du câble et de MTV à la maison. Je ne pouvais pas détacher mon regard de cet homme à la poitrine velue, aux cheveux longs et portant une boucle d'oreille. Quand j'avais 11 ou 12 ans, ma sœur était à l'université et sortait avec un mec qui était très fan de Prince. Il me laissait écouter ses disques, notamment les faces B et les bootlegs, comme Girl, Erotic City et 17 Days. J'avais l'impression de faire partie d'un club très fermé.

Je suis fascinée par le sexe depuis que je suis très jeune, et même enfant, je savais que Prince était «obscène», ce qui m'attirait encore plus. Prince a construit sa réputation sur des chansons provocatrices, comme Head, dont les paroles sont: «Je sais que tu es bonne, petite / Je suis sûr que tu aimes t'agenouiller». Des titres comme Soft and Wet peuvent faire penser que Prince voyait seulement les femmes comme des objets sexuels, mais à mieux y regarder, ses chansons montrent des femmes au même appétit sexuel que les hommes. Dans mon enfance, Salt-N-Pepa et Madonna m'ont aussi permis d'appréhender le désir féminin par la chanson, mais l'œuvre de Prince résonnait encore plus en moi. Sa musique a façonné ma sexualité, parce qu'il m'a aidée à réaliser que certains hommes aimaient se soumettre aux femmes, que certains hommes étaient prêts à être désarmés pendant l'amour et qu'être une femme plus expérimentée sexuellement qu'un homme n'était pas quelque chose de honteux.

Sa discographie des années 80, en particulier, était un mélange révélateur de sexe, de politique et de religion. Il chantait comme un homme qui n'avait pas peur de changer la façon dont la société voyait la virilité, un homme qui aimait les femmes sexuellement plus expérimentées, un homme prêt à suivre les désirs d'une femme.

Darling Nikki, sur la bande originale de Purple Rain en 1984, raconte un coup d'un soir. Tous les marqueurs de la transgression sont là –une femme obsédée par le sexe se masturbant en public et abandonnant sa conquête après l'avoir utilisée. À première vue, la chanson partage beaucoup de choses avec Little Red Corvette , 1982, un autre titre sur une aventure d'un soir avec une femme libérée. Toutefois, dans Little Red Corvette, le personnage de Prince alerte la femme sur sa vie sexuelle aventureuse et tente de la «convertir» à la monogamie. Dans Darling Nikki, l'homme n'a pas de problème à être utilisé et supplie la femme pour qu'elle revienne à la fin de la chanson. Darling Nikki a d'ailleurs incité Tipper Gore, l'ex-femme d'Al Gore, à cofonder le Parents Music Resource Center, qui a donné lieu au logo «Parental Advisory» pour la musique jugée trop explicite pour les enfants.

Les gens me chantent souvent Darling Nikki à cause de mon surnom (même si je l'épelle différemment) et de mon amour pour Prince. Mais ils ne réalisent pas à quel point cette chanson m'a donné du pouvoir à l'adolescence, quand je suis devenue sexuellement active. En grandissant, j'ai souvent lutté contre l'idée de devoir être une «gentille fille» qui ne parle pas de sexe, de peur d'avoir l'air «facile». Je voulais vivre ma sexualité de manière ouverte et honnête. On m'a avertie que lorsqu'une femme parlait de sexe, même innocemment, cela donnait envie aux hommes de coucher avec elle et que cela pouvait être dangereux. Même si Darling Nikki est racontée du point de vue de l'homme, je me suis sentie attirée par la femme de la chanson, directe et inoubliable. Je voulais être comme elle. Je n'ai pas exactement suivi les traces de Darling Nikki, et mon parcours pour me réaliser sexuellement n'a pas toujours été simple, mais je pense souvent à elle et à cette chanson lorsque je tente des choses sexuellement.

Au-delà des chansons pop-rock effrénées, comme Darling Nikki, Little Red Corvette ou même Raspberry Beret, où Prince succombe aux charmes de femmes plus expérimentées sexuellement, il a écrit des ballades R'n'B-esques plus traditionnelles, où le désir sexuel des amants est plus partagé. Dans Do Me, Baby sur l'album de 1981 Controversy et dans Scandalous, sur la bande originale de Batman en 1989, il demande à être touché, exploré et laisse savoir aux objets de ses désirs qu'il est à leur merci. Malgré l'empressement évident du personnage à faire l'amour, il laisse ses partenaires donner le rythme. Dans Do Me, Baby, il attend d'être enlacé, pour s'assurer du consentement de l'autre. Dans Scandalous, Prince chante «Tout est acceptable / demande-le-moi / et j'essayerai». Il est prêt à se laisser commander par quelqu'un d'autre. Dans ces chansons, Prince chante le désir irrépressible de ses partenaires, mais ne se précipite pas. Il encourage ses conquêtes à prendre les rênes, sachant qu'une position de soumission sera bénéfique à tout le monde.

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Quand les gens se demandent en rigolant comment un homme qui portait des talons, du maquillage, défiant les canons de la virilité, était capable de sortir avec autant de femmes, je pense souvent à des chansons comme Do Me, Baby et Scandalous. Il comprenait la nécessité de laisser sa partenaire diriger et ne voyait pas ça comme une menace pour sa virilité. Sur la version album de Do Me, Baby, Prince terminait la chanson par son orgasme, suppliant sa partenaire de l'aider, puis lui demandant de l'étreindre. La vulnérabilité qu'il montre peut expliquer pourquoi ce petit homme maquillé et portant de la dentelle était un homme à femmes. De ce fait, j'ai fixé la barre très haut concernant mes partenaires sexuels. Je leur demandais de me laisser parfois diriger et d'exprimer leurs besoins affectifs sans honte. J'ai souvent été déçue, donc je retournais à la musique de Prince pour rêver.

Même si la musique de Prince m'a permis d'accéder à la maturité sexuelle, sa discographie n'est pas pour autant parfaite. Parfois, il est carrément hypocrite et misogyne. Little Red Corvette frôle ce qu'on appelle aujourd'hui le «slut-shaming» (le fait de chercher à rabaisser une femme pour sa sexualité). Sur scène, Prince faisait souvent mimer à ses danseuses des actes sexuels ensemble, et pourtant dans certaines chansons, il reprochait aux femmes d'être bisexuelles. Sur l'album de 1979 Bambi, dans la chanson éponyme, il tente de convaincre une femme d'abandonner sa maîtresse, parce que «c'est mieux avec un homme». Prince termine la chanson en disant «Bambi, je sais ce dont tu as besoin / Bambi, peut-être faut-il que tu saignes.» Sur le bootleg de 1982 Xtraloveable, le personnage de Prince essaie de séduire une femme en lui proposant de prendre un bain avec lui. Il lui fait des compliments, parce qu'elle est discrète sur sa vie amoureuse et semble être pure: «Ce que j'aime le plus, c'est que tu gardes ton sucre dans ta main / Jusqu'à ce que je le veuille.» Pourtant, plus tard dans la chanson, il se dit «au bord du viol»: «Je suis désolé / Mais je vais devoir te violer / Vas-tu monter dans la baignoire / Ou dois-je t'y mettre de force?» Prince passe de la séduction au viol, et ça détonne. Ici, son rôle habituel de soumis a disparu, remplacé par un autre trop agressif. À un moment, le personnage de la chanson est heureux que sa partenaire le fasse attendre et ensuite, il menace de la violer, parce qu'elle ne répond pas assez vite à ses avances.

En 2013, Prince a joué Bambi dans l'émission Late Night With Jimmy Fallon avec le groupe entièrement féminin qu'il a formé, 3rdEyeGirl. Il n'a pas chanté les menaces de la fin, mais le ton sexiste de la chanson demeurait, particulièrement en étant entouré d'un groupe de femmes. Prince a peut-être décidé de chanter cette chanson pour montrer ses talents de guitariste, étant donné que ce titre est plus rock que funk ou R'n'B. Cela reste un choix de chanson étrange.

Cette année-là, Prince a sorti Extraloveable Reloaded, avec une version épurée. Le sucre dans la main est devenu un vague pronom et toute mention de viol a été supprimée. Témoin de Jéhovah depuis 2001, il était devenu très conservateur, refusant de chanter les chansons qui ont fait de lui une star de la pop culture. Parmi ses titres récents, Da Bourgeoisie critiquait à nouveau une femme pour sa bisexualité, mais Breakfast Can Wait laissait entendre que le Prince sensuel était toujours là.

Quand il lui arrivait de critiquer les choix d'une femme, je pensais à If I Was Your Girlfriend, sur l'album de 1987 Sign o' the Times. C'est une chanson tellement importante pour moi que j'ai certaines de ses paroles tatouées sur la cheville gauche. Par la bouche de Camille, l'alter-ego de Prince, un homme se demande si se transformer en femme lui permettra d'être plus proche de sa compagne. Encore une fois, Prince bouleversait les idéaux hétéronormatifs de la masculinité en étant prêt à changer de genre pour connaître la connexion que toutes les femmes partagent entre elles.

Il est difficile de réconcilier le Prince du mélange des genres et celui qui refusait de s'exprimer sur le mariage homosexuel. J'ai fermé les yeux sur son hypocrisie et son sexisme pour me concentrer sur ce que j'ai appris de sa musique au fil des ans. Sa musique m'a permis d'assumer mes désirs. Étant une femme du Sud des États-Unis, j'ai grandi en dansant sur des musiques qui contredisent mes convictions féministes, comme la bounce music. Les chansons exigeant des femmes qu'elles montrent leurs chattes ou leur offrant des biens matériels contre des rapports sexuels contredisent radicalement l'idée qu'une femme est plus que son corps et sa sexualité. On ne peut pas ignorer des paroles misogynes juste parce que c'est un bon beat. Non seulement je me suis autorisée à parler librement de sexe, mais aussi à être une personne complexe aimant les artistes imparfaits et leur art.

Les premiers disques de Prince m'ont beaucoup appris sur moi-même, sans même que je m'en rende compte. Quand j'ai décidé de devenir sexuellement active à l'adolescence, j'imitais les gémissements de Prince dans ses chansons pour m'entraîner, histoire d'avoir l'air sexy au lit. Aujourd'hui, vous pourriez me surprendre à faire des bruits tout droit sortis de Do Me, Baby, Girl ou Vibrator, une chanson de Vanity 6 écrite par Prince. Voilà ce qui était, pour moi, sexy –un homme prêt à chanter le plaisir et à être vulnérable. Je cherchais à retrouver ça dans ma propre vie sexuelle. Malgré ses positions de plus en plus conservatrices et ses paroles de temps à autre sexistes, Prince m'a aidée à atteindre une vie sexuelle épanouie et honnête. Je lui en serai éternellement reconnaissante.


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