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Le vrai coût des vêtements Asos

Les salariés qui préparent les commandes dans l'entrepôt d'Asos dans le Nord de l'Angleterre disent qu'on leur demande de travailler comme des machines. Notre enquête révèle des contrats douteux et des accusations de techniques managériales abusives.

Publié le

Pour tenir les promesses d'Asos, le site anglais de vente de vêtements et de cosmétiques qui livre partout dans le monde en 48 heures, les salariés travaillant dans son entrepôt principal sont soumis à des rythmes de travail effrénés.

Pendant trois mois, BuzzFeed News a interviewé des employés de cet entrepôt et des personnes y ayant travaillé, a obtenu des documents internes, des SMS, et des enregistrements téléphoniques, pour en savoir plus sur les conditions de travail dans l’entrepôt de «l’Amazon de la mode», selon les mots de son PDG et fondateur Nick Robertson.

L’entreprise, fondée en 2000, est devenue un monstre du prêt-à-porter grâce à une croissance régulière qui ne semble pas prête de s’arrêter. Entre août 2014 et août 2015, les ventes ont atteint 1,15 milliards de livres sterling, c’est-à-dire plus d’1,3 milliards d’euros. L’objectif de l’entreprise est d’arriver à un chiffre d’affaires de 2,5 milliards de livres d’ici 2020 —presque 2,9 milliards d’euros.

Derrière ce succès commercial, il y a les hommes et les femmes qui préparent les commandes en parcourant les 42km d’allées de l’entrepôt de Grimethorpe, une ancienne ville minière dans le Nord de l’Angleterre. Dans ce grand hangar, on travaille 24h sur 24 et 7 jours sur 7.

Le mois dernier, le député et ancien candidat à la présidence du Parti travailliste Owen Smith a critiqué le type de contrats utilisé par l’entreprise. Au même moment, un syndicat demandait à une commission d’enquête parlementaire de la Chambre des communes du parlement anglais de lancer une enquête après de nombreuses plaintes sur les conditions de travail dans l’entrepôt de Grimethorpe. Les employés mettaient particulièrement en cause la culture de la suspicion qui régnait dans l’entrepôt et les fouilles aléatoires auxquelles étaient soumis les salariés.

Les employés et les intérimaires nous ont dit devoir atteindre des objectifs de productivité lourds pour traiter des volumes élevés de commande par heure. Certains disent que ces objectifs les dissuadent de prendre les pauses pour boire ou aller aux toilettes et que les managers eux-mêmes leur déconseillent de le faire quand la fin de leur journée de travail approche.

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Voici les éléments principaux révélés par l’enquête de BuzzFeed News:

  • Les managers Asos contrôleraient en temps réel le nombre de commandes réalisées par les employés grâce aux scanners manuels qu’ils utilisent. Les employés qui ne parviendraient pas à garder le rythme demandé seraient appelés par haut-parleur vers le troisième étage pour rendre des comptes à leurs supérieurs.

  • Les employés disent qu’ils ne peuvent pas aller aux toilettes régulièrement, ni faire de pause pour aller boire, car ils ont peur de ne pas atteindre leurs objectifs. Selon eux, leurs supérieurs leur interdisent clairement d’aller aux toilettes ou de boire vers la fin de la journée pour ne pas perdre de temps. Certains salariés ont dit être traités «comme des esclaves» ou «comme des machines» par leur hiérarchie.

  • Les intérimaires disent avoir des contrats dont les conditions relèveraient de l’exploitation. Ces contrats peuvent être terminés sans préavis, les employés peuvent être renvoyés chez eux sans être payés (et sans qu’on leur rembourse les coûts liés au trajet inutile), et leurs managers peuvent décider d’annuler des journées de travail à n’importe quel moment. Un employé raconte avoir reçu un SMS à 8h41 du matin l’informant que sa journée de travail, précédemment annulée, était finalement maintenue.

  • Les employés en «contrats annualisés» disent que leur emploi du temps peut aussi être modifié, et des périodes de travail annulées ou prolongées avec très peu de préavis, et sans que leur soient payées des heures supplémentaires. Les contrats prévoient des clauses qui autorisent Asos à augmenter ou diminuer leurs équipes en fonction de la demande. Selon les témoignages, les salariés se seraient vu offrir des jours de vacances en contrepartie des heures supplémentaires travaillées, plutôt que de recevoir le salaire qui leur était dû.

  • Certains salariés ont perdu leur emploi après avoir été malades sur le lieu du travail ou après avoir pris des congés pour s’occuper de proches malades. Une personne nous a raconté avoir été renvoyée car l’entreprise refusait de la changer de service, malgré des crises d’angoisse répétées et un certificat médical. Un autre employé a été renvoyé pour avoir manqué quatre jours de travail après un malaise dans l’entrepôt qui l’a mené à l’hôpital.
  • Selon les salariés, les procédures de sécurité au sein de l’entrepôt sont gênantes et intrusives. Les employés peuvent être arrêtés au beau milieu d’une tâche et obligés d’enlever leurs chaussures pour vérifier qu’ils n’ont rien volé. Ils sont aussi parfois fouillés quand ils vont aux toilettes.

  • Les salariés ont une pénalité financière s’ils arrivent en retard, ne serait-ce qu’une minute. Certains témoignages déclarent qu’une pénalité équivalant à 15 minutes de travail serait prélevée pour un retard d’une minute.

  • Les employés ont interdiction d’avoir sur eux pendant leurs horaires de travail: une montre, du maquillage, des bijoux, des objets électroniques, y compris des téléphones portables. Une note à l’attention des salariés déclare que toute personne qui entrerait dans l’entrepôt avec l’un de ces objets sera renvoyée sur le champ.

L’entreprise qui gère l’entrepôt pour Asos, XPO, a nié ces découvertes et défendu les conditions de travail dans ses locaux, et assuré que les objectifs de productivité avaient été mises au point avec des experts du secteur. Le directeur de la chaîne logistique d’XPO, Ken Perritt, a déclaré que l’entreprise «travaillait directement avec (ses) collègues pour offrir un environnement sûr qui soit parmi les meilleurs dans sa catégorie». Il a ajouté qu’un forum de salariés était élu de manière indépendante à cette fin.

«C’est une pratique reconnue dans le milieu de la logistique, vu les fluctuations de la demande, de proposer aux collègues des contrats annualisés. Nous croyons que la meilleure manière d’améliorer l’environnement de travail est de collaborer directement avec nos collègues», ajoute Ken Perritt.

Un porte-parole d’Asos a également répondu: «Nous prenons nos employés très au sérieux et continuons d’affirmer que les accusations qui sont faites contre nous ne sont pas vraies —nous n’employons personne avec des contrats zéro heure, nous payons au dessus du salaire minimum, nos employés peuvent faire des pauses pour aller aux toilettes ou boire de l’eau lorsqu’ils le souhaitent (et non, ce temps ne pénalise pas leurs objectifs de productivité).»

«Pourtant, ces articles continuent à être publiés, et sans que soient mentionnés les investissements qui ont été faits dans nos infrastructures sur le site, les avantages sociaux que nous offrons à nos employés, ni le forum des employés démocratiquement élu que nous avons mis en place pour représenter nos salariés», a ajouté Asos.

L’entreprise a également dit avoir investi 81 millions de livres sterling (environ 93 millions d’euros) sur le site depuis 2011, et a reçu un prix de la part de la ville voisine de Barnsley en 2014. Asos a aussi précisé avoir mis en place des «training schemes», des programmes de recrutement pour donner leurs chances à de jeunes diplômés, un partenariat d’apprentissage avec l’université de Barnsley, et avoir créé 567 nouveaux emplois pendant les deux dernières années.

Lorsque dans le passé des accusations pointant du doigt de mauvaises conditions de travail avaient fait surface, l’entreprise les avait vite balayées comme étant celles de quelques employés mécontents.

Mais selon Deanne Ferguson, en charge de la région pour le syndicat GMB, qui représente certains des employés de l’entrepôt: «Je dis aux gens que lorsqu’ils se font embaucher chez Asos, ils laissent leurs ambitions sur le pas de la porte, car une fois qu’on y est, on travaille comme un robot. Transline (l’entreprise qui gère le recrutement pour XPO et Asos, ndlr) embauche à tour de bras, c’est incroyable. Il y a des centaines et des centaines de personnes là-bas —des milliers— et on ne les traite pas dans les règles.»

Ceux qui ont travaillé dans l’entrepôt sont d’accord. «Quand vous êtes avec les gens là-bas, vous entendez des histoires horribles à propos de ce qu’il s’y passe mais vous n’entendez presque jamais rien de bien, raconte Joanne Goddard, une ancienne intérimaire. La majorité a détesté travailler là-bas, mais certains disaient juste: “N’y pense pas, pense simplement au fric.”»

Les employés actuels qui ont accepté de parler à BuzzFeed sous couvert d’anonymat avaient peur de raconter ce qu’il s’y passait, mais ils espéraient que cela fasse bouger les choses.

«Il y a trop de choses qui se passent derrière ces murs et affectent les gens de différentes manières, dit l’un d’entre eux. Rien ne changera si on ne parle pas.»

Vous pouvez lire l’enquête dans son intégralité (en anglais) ici.

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Sara Spary is a consumer business correspondent for BuzzFeed News and is based in London.

Contact Sara Spary at sara.spary@buzzfeed.com.

Laura Silver is a reporter for BuzzFeed News and is based in London.

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Adélie Pojzman-Pontay est éditrice des traductions et adaptations chez BuzzFeed France et travaille depuis Paris.

Contact Adélie Pojzman-Pontay at adelie.pojzman-pontay@buzzfeed.com.

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