Un collectif demande la vente de la pilule sans ordonnance

La pilule sans ordonnance dans les pharmacies, même Donald Trump est pour.

Un collectif réunissant des professionnels de santé et le Planning familial, ainsi que des féministes parmi lesquelles Caroline de Haas, Ovidie, Titiou Lecoq, publie ce mardi une lettre ouverte à l’attention des laboratoires pharmaceutiques français pour que les pilules progestatives ne soient plus soumises à la délivrance d’une ordonnance. Sous le hashtag #LiberezMaPilule, ce collectif a également mis en ligne une pétition pour faire pression sur ces laboratoires.

Objectif: permettre aux femmes qui le souhaitent, quel que soit leur âge ou leur situation sociale, d’acheter à moindre coût leur pilule directement en pharmacie, et sans avoir à faire examiner leurs seins ou leur vagin par un professionnel de santé. Une proposition qui est déjà une réalité dans trois États américains (même Donald Trump est pour), mais aussi dans la majorité des pays d’Amérique du Sud, d’Afrique, du Moyen-Orient ou, plus près de chez nous, au Portugal ou en Turquie –cette dernière n’étant pourtant pas réputée pour ses positions pro-féministes.

En orange et en rouge, les pays dans lesquels la pilule est en vente dans les pharmacies sans ordonnance. OCSOTC / Via ocsotc.org

En France, la délivrance d’une pilule reste soumise à un rendez-vous avec un médecin, généraliste ou gynécologue, ou avec une sage-femme. La plupart du temps avec obligation de se faire palper la poitrine et de subir un examen gynécologique. ​

Des examens pas nécessaires

Or, selon le médecin-écrivain Martin Winckler, co-signataire de la lettre ouverte, «il n’est pas nécessaire d’être examinée pour se faire prescrire une contraception orale, il faut juste s’assurer qu’on n’a pas des contre-indications. Ces contre-indications peuvent être déterminées par un questionnaire assez simple, auquel la femme peut répondre en quelques minutes». Seules seraient concernées par la vente sans ordonnance les pilules progestatives (connues sous les noms de Cerazette, Optimizette, Desogestrel…), mais pas les pilules de 3e et 4e génération. «Les contre-indications sont très rares avec les pilules progestatives, sans œstrogènes», explique Martin Winckler. Ces pilules ont également l’avantage de ne pas être chères, 2 euros les trois plaquettes, ce qui les rend plus abordables que les autres pilules, y compris pour les personnes qui n’ont pas de mutuelle –puisque sans ordonnance, elles ne seraient pas remboursées par la Sécurité sociale.

Mais mis à part l’intérêt, certes non négligeable, de ne pas avoir à subir tous les six mois un examen gynécologique parfois vécu comme infantilisant ou paternaliste, pourquoi serait-il utile de permettre à des femmes d’accéder plus librement à la pilule? «Pour réduire le nombre de grossesses non désirées, tout simplement», résume Marie, pharmacienne depuis 15 ans dans les Hauts-de-Seine, signataire de la lettre.

«Je vois très souvent des femmes qui n’ont pas d’ordonnance pour leur pilule, parce qu’elles n’ont pas eu le temps d’aller chez le médecin, parce qu’elles sont en vacances et l’ont oubliée… Nous, pharmaciens, sommes suffisamment qualifiés pour repérer, grâce à un petit questionnaire, si la femme qui vient nous demander une pilule ne présente pas de contre-indications. Nous faisons déjà ce travail pour des médicaments en vente libre qui présentent des risques d’effets secondaires plus élevés que la pilule progestative, comme l’ibuprofène, par exemple, et aussi pour la pilule du lendemain.»

Autre avantage de la «libération» de la pilule, la contraception deviendrait beaucoup plus facilement accessible à plus de femmes, car le maillage territorial des pharmacies surpasse de loin celui des cabinets médicaux.

Un chantage à l’examen

Le collectif avance également qu’en 2012, le Collège américain des gynécologues obstétriciens a recommandé d’autoriser la vente de pilules contraceptives sans ordonnance, en soulignant que la prescription d’une contraception ne nécessitait pas le dépistage d’une IST ou d’un cancer du sein ou de l’utérus. Les visites chez le gynéco restant indispensables, au moins une fois tous les trois ans. Notamment pour un frottis de dépistage du cancer, conformément aux recommandations de la Haute autorité de santé.

«L’examen gynéco systématique, en revanche, notamment celui de la jeune fille qui commence sa vie sexuelle, relève du rite initiatique, dénonce Clara de Bort, directrice d’hôpital spécialisée dans les droits des patients, blogueuse, et co-signataire de la lettre ouverte. Dans certains cabinets médicaux, on dit aux femmes: “Si je ne peux pas vous examiner, je ne vous prescris pas de pilule.” C’est du chantage! Alors que, scientifiquement, la délivrance de la pilule ne nécessite pas d’examen intrusif. C’est comme pour les voitures: on ne fait pas la révision des 15.000km à chaque nouveau plein d’essence!»

Marlène Schiappa, fondatrice de l’association Maman travaille, adjointe au maire du Mans à l’Égalité (et par ailleurs membre d’En Marche!), également signataire de la lettre ouverte, évoque à propos de la pilule «l’un des derniers tabous: comme plein d’autres sujets, celui de la contraception pèse presque exclusivement sur les femmes. Et pourtant, pour y avoir accès, elles doivent presque toujours passer par une autorité, incarnée par le médecin… souvent un homme. Sauf que c’est notre corps et à nous de décider ce qu’on en fait.»

C’est notamment cet argument en faveur d’une plus grande autonomie des femmes qui a décidé le Planning familial à signer la lettre ouverte. Mais ce n’est pas le seul, explique Véronique Séhier, sa co-présidente: «Nous pensons qu’il faut sortir de l’hyper-médicalisation de la contraception pour faciliter son accès à toutes, y compris celles qui sont dans des situations financières précaires. Notamment les 18-25 ans qui n’ont plus accès à la contraception gratuite et n’ont pas toujours les moyens de payer une consultation chez un médecin pour une ordonnance. De plus, la mise en œuvre concrète de cette mesure doit s’accompagner pour nous d’une formation des professionnels de santé, y compris des généralistes, qui nous semble nécessaire car nous ne souhaitons pas favoriser le “tout-pilule”. L’échange avec le pharmacien pourra être aussi le moment d’évoquer les autres modes de contraception.»

Les labos suivront-ils?

Reste à connaître la réaction des laboratoires français à cette proposition de «libérer la pilule». Pour que leur pilule contraceptive soit vendue sans ordonnance, ils doivent en faire la demande auprès de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). L’un d’entre eux, le laboratoire HRA pharma, a d’ailleurs engagé les (longues) procédures nécessaires pour obtenir de la FDA (l’équivalent de l’ANSM aux États-Unis) l’autorisation de vendre sans ordonnance sur le marché américain sa pilule contraceptive progestative; mais rien en France pour l’instant.

Et pourtant, «les femmes qui veulent se protéger ​d’une grossesse devraient pouvoir le faire même si elles n’ont pas de médecin tout proche, et même si elles ne veulent pas passer par un médecin, ce qui est leur droit le plus strict, martèle le Dr Winckler. Un homme peut acheter des préservatifs sans ordonnance. Une femme devrait pouvoir acheter une pilule progestative sans ordonnance. C’est une question d’équité. Vous me direz: une femme peut acheter des préservatifs. Oui, mais elle ne peut pas forcer son ou ses partenaires à les utiliser. Ni s’assurer qu’il les utilisera bien.»

L’idée d’une pilule «libre» semble tellement simple qu’on se demande pourquoi ne pas l’avoir proposée plus tôt, à toutes les femmes. «​Beaucoup y pensent depuis longtemps, souligne le médecin, mais la société française, et le corps médical pour une partie de ses membres, restent paternalistes avec les femmes, qui doivent à leurs yeux absolument passer par la médicalisation pour opérer leurs choix reproductifs. Alors que ces choix devraient être absolument libres.» En 2008, le ministère de la santé, alors piloté par Roselyne Bachelot, avait déjà essayé de faire passer la délivrance de la pilule par les pharmaciens. Mais le syndicat des gynécologues obstétriciens français (SYNGOF) s’y était opposé.

Contactée par BuzzFeed News, le Dr Elisabeth Paganelli, gynécologue et secrétaire générale du SYNGOF, explique que son syndicat n’a pour l’instant pas de position officielle sur la démarche engagée par le collectif #LiberezMaPilule. Mais elle précise qu’en 2015, un sondage interne auprès des gynécologues et obstétriciens membres du Syngof a montré que la moitié d’entre eux était favorable à la vente sans ordonnance de la pilule progestative.

Mercredi matin, au lendemain de la publication de la lettre ouverte du collectif, Laurence Rossignol, ministre de la famille, de l’enfance et des droits des femmes, a annoncé son soutien à la pétition en ligne, qui affichait 809 signatures.

Je soutiens la délivrance sans ordonnance et sur conseil des pharmaciens de la pilule progestative.#LiberezMaPilule https://t.co/o79aLVBey8

— laurence rossignol (@laurossignol)

Les signataires de la lettre ouverte ont donné aux laboratoires pharmaceutiques français jusqu’au 8 mars 2018 pour leur apporter une réponse. Un délai qui pourrait ne pas être nécessaire si l’un des candidats à la présidentielle, ou aux législatives qui suivront, décidait de s’emparer de ce sujet, qui concerne directement une bonne partie du corps électoral.








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