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«Vous n'aviez qu’à porter plainte» : pourquoi dénoncer un viol n’est toujours pas évident

Après l’émergence des hashtags #balancetonporc et #metoo, de nombreuses femmes se sont vu reprocher de ne pas porter plainte. Des victimes nous expliquent pourquoi ce n’est pas si facile.

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En avril 2016, Mélissa*, 25 ans, rentre d'une journée de travail quand un inconnu la viole à deux pas de son domicile, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Grâce à l’appel d’une femme qui passait par là, qui a assisté à la scène, un officier arrive peu après sur les lieux. Parmi ses premières questions, alors que Mélissa est face à lui : «Comment étiez-vous habillée ?», puis «Vous portez plainte, n’est-ce pas ?» «Sur le coup, c’était évident pour tout le monde, mais pas pour moi», raconte la jeune femme. Aujourd’hui, après une plainte classée sans suite et un an d’attente d’une copie de son dossier d’enquête pour déposer une seconde plainte, avec constitution de partie civile cette fois, elle a presque des regrets :

«Maintenant je ne peux plus faire demi-tour, mais je pense que je n’aurais pas fait la démarche si j’avais su que ça se passerait comme ça, c’est tellement coûteux… Les policiers ont mis ma parole en doute et j’ai galéré alors que c’était un flagrant délit! Je comprends clairement pourquoi certaines filles ne portent pas plainte».

Les chiffres parlent en effet d’eux-mêmes : en 2015, 62 000 femmes ont déclaré avoir été victimes de viols ou de tentatives de viol et 553 000 ont confié avoir été victimes d’au moins une agression sexuelle autre que le viol, hors harcèlement sexuel et exhibition (enquête «Virage», Institut national d'études démographiques, 2016). Or sur la même année, seules 35 000 plaintes ont été enregistrées par les forces de sécurité françaises, selon l’Observatoire national des violences faites aux femmes. «L’immense majorité des viols (90 %) ne sont toujours pas dénoncés à la justice», regrette Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, dans un manifeste présenté à la secrétaire d’État, Marlène Schiappa, le 20 octobre dernier.

Alors que de nombreuses voix (quasi-exclusivement masculines) s’élèvent depuis plusieurs semaines pour reprocher aux femmes de n’avoir pas porté plainte plus tôt notamment dans le cas de l’affaire Weinstein —, force est de constater que ce n’est toujours pas si simple pour les victimes.

82 % des victimes ont mal vécu leur dépôt de plainte

Il faut parfois s’accrocher pour déposer plainte. Début septembre, Marine a décidé de se rendre dans un commissariat pour dénoncer le viol dont elle avait été victime sept ans auparavant. «Les policiers n’avaient pas l’air d’avoir envie de prendre la plainte, ils m’ont dit que ça allait prendre du temps. Puis ils m’ont finalement renvoyée vers la police judiciaire d’un autre commissariat parisien.» Marine prend rendez-vous pour l’après-midi, mais une heure avant, le commissariat la rappelle pour lui dire qu’ils n’auront pas le temps. «Au final, le rendez-vous a été décalé trois fois. C’était embêtant pour moi, parce qu’à chaque fois j’avais dû poser un jour». Autant d’obstacles qui peuvent décourager les victimes.

Une fois la porte du commissariat ou de la gendarmerie franchie, nombreuses sont celles à garder un très mauvais souvenir de leur déposition : pas moins de 82 % des victimes auraient mal vécu le dépôt de plainte. Mélissa se souvient : «Il y avait une énorme affiche de Cinquante nuances de Grey dans le bureau partagé, et un policier, qui travaillait sur complètement autre chose à côté, écoutait mon audition.» Sans compter les remarques auxquelles elle a eu droit, ou les questions qui ont été posées à ses proches : «Un agent m’a dit qu’il fallait qu’ils prennent des photos de moi pour l’enquête, et il a cru bon de préciser : "Mais t’inquiète, c’est pas pour ma collection à moi, même si t’es charmante." À une amie, ils ont demandé si j’étais une fille légère. Elle a répondu qu’elle ne comprenait pas, alors un policier a rétorqué : "On se comprend. Est-ce qu’elle a l’habitude de sauter sur tout ce qui bouge ?"»

Charlotte*, 35 ans, s’est décidée en 2013 à porter plainte pour viol dans un commissariat de Paris, pour des faits qu’elle avait refoulés, commis par un homme avec qui elle était sortie : «Pendant notre première relation sexuelle, je lui ai demandé plusieurs fois d’aller plus doucement, mais il ne l’a pas fait, j’avais mal. Puis la nuit, il m’a pénétrée pendant que je dormais.» Lors de sa déposition dans un commissariat parisien, la policière de la direction de la police judiciaire à qui elle a affaire la met en confiance, puis lui annonce qu’il va y avoir une confrontation avec son agresseur qu’elle seule mènera, pour laquelle elle la dissuade de prendre un avocat. Le jour J, un chef de brigade s’assoit pourtant à côté d’elle. «La policière relit nos deux dépositions, cela dure environ un quart d’heure. Pendant ce temps, le chef feuillette un magazine. La première phrase qu’il me dit, sur un ton très agressif : "Bah mademoiselle, quand on est toute nue dans le lit de quelqu’un faut pas s’étonner après."» La confrontation dure quatre heures et Charlotte n’est pas au bout de ses peines. «Mon agresseur s’est fait passer pour la victime, il pleurait. Il a dit : "J’ai l’impression d’être dans un film", dont je ne me souviens plus du nom.Le chef de brigade a répondu : "Non mais dans ce film-là, c’est un vrai viol."» Plus tard, son agresseur reconnaît les faits en substance :

«Il a dit "peut-être que tu dormais, je ne m’en suis pas rendue compte". Là, au lieu de creuser, le chef de brigade lui a coupé la parole et a changé de sujet. Moi j’ai ressenti un sentiment de soulagement extrême qui a été détruit en une fraction de seconde.»

En 2011, Audrey* rentre en métro à Paris après une soirée quand un homme l’agresse sexuellement. Elle est obligée de lui céder son portable pour parvenir à s’enfuir. Un agent de la RATP prévient la police, qui arrive sur les lieux. La déposition que fait Audrey immédiatement après dans un commissariat se passe plutôt bien. Mais dans les jours suivants, elle reçoit un message déplacé sur Facebook :

«C’était un des policiers qui me proposait un rendez-vous, en m’expliquant qu’il m’avait trouvée charmante. Je lui ai dit que je le remerciais pour la déposition, mais que je voyais déjà quelqu’un. J’avais envie de répondre quelque chose de plus agressif mais je me suis dit que je ne pouvais pas, parce que j’allais peut-être devoir repasser au commissariat, et je ne voulais pas me le mettre à dos. Il m’a répondu : "Si tu veux nous remercier, prépare-nous un bon gâteau maison." Je trouve qu’il a vraiment dépassé les bornes, je n’ai pas du tout donné un signal qui pouvait laisser croire que j’étais intéressée et je venais quand même pour une agression sexuelle. Depuis ce jour, j’ai changé mon nom sur Facebook.»

Des stages non-obligatoires pour les forces de l’ordre

Aux victimes qui craignent de se déplacer pour porter plainte, Léa Scarpel, juriste à l’Association européenne contre les violences faites aux femmes (AVFT), conseille parfois d’écrire d’emblée au procureur, ce qui est une autre façon de porter plainte : «La manière dont le dépôt de plainte peut se passer est très aléatoire d’un commissariat à un autre, c’est très difficile à prévoir. Au moins, en écrivant au procureur, vous maîtrisez les éléments de votre récit». Voire, pour les faits qui ont eu lieu dans le cadre du travail, de se retourner directement contre leur employeur devant les prud’hommes. Ce dernier est en effet censé prendre des mesures pour protéger sa salariée.

Des progrès ont toutefois été faits dans la prise de la plainte ces dernières années, estime Marie-France Casalis, porte-parole du Collectif féministe contre le viol (CFCV) : «Mais il faut encore améliorer les techniques d’audition en matière de violences sexuelles.» Elle participe elle-même à la formation des forces de l’ordre : «Nous intervenons le plus souvent dans le cadre de formations continues, dans lesquelles nous essayons de présenter aux enquêteurs l’impact durable des viols et agressions sur les victimes.»

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Dans les faits, la formation continue semble néanmoins accorder peu de place à ces questions. Le colonel de gendarmerie Jacques-Charles Fombonne, à la tête du Centre national de formation de la police judiciaire (CNFPJ), explique : «Dans les écoles de gendarmerie, il y a une formation générale à l’accueil, avec un focus sur l’accueil des victimes, notamment d’infractions sexuelles. Ce dernier se déroule généralement sur une journée spécifique.» Des stages sont également proposés – l'un d’une semaine sur l’audition de mineurs et un autre de deux semaines, baptisé Progreai (Processus général de recueil des entretiens, auditions et interrogatoires). Mais ils ne sont pas obligatoires. «Nous formons à peu près 200 gendarmes par an depuis 10 ans. Entre un quart et un tiers des gendarmes enquêteurs de la police judiciaire ont suivi ces formations», détaille le colonel. Côté police, le Service d’information et de communication de la police (Sicop) n’a pas donné suite à nos questions.

Pascale*, fonctionnaire de police dans un petit commissariat près de Marseille depuis plus de 35 ans, raconte ne jamais avoir été formée sur ces questions en particulier. Secrétaire, elle ne prend pas de déposition, mais oriente toutefois les victimes : «Une femme peut demander à être reçue par une femme et dans un bureau seule», met-elle en avant. «Normalement, dans les unités de gendarmeries, on reçoit la personne dans un bureau fermé, c’est la loi», soutient de son côté le colonel Jacques-Charles Fombonne. Sur la procédure des auditions, il ajoute :

«Il n’y a pas de question obligatoire, si ce n’est sur la qualification pénale des faits, pour laquelle on va être obligé, à un moment donné, de poser la question de la pénétration.»

«Les questions très personnelles ne doivent être posées que si elles sont absolument nécessaires», assure-t-il, en mettant en avant le droit des victimes à être accompagnées d’une personne de confiance pour leur déposition.

Pour Marie-France Casalis du CFCV, ce dernier point est en effet important : «Il faut pouvoir s'adresser à quelqu’un de confiance avant, il faut avoir mis des mots sur ce qu’on a ressenti» en appelant par exemple la ligne d’écoute Viols Femmes Informations au 0 800 05 95 95, ou le le 3919). Marie-France Casalis ajoute : «On s’aperçoit que, quand les femmes sont accompagnées et soutenues, elles sont un tiers à porter plainte.» Depuis la médiatisation de l’affaire Weinstein, «nous avons noté une hausse importante du nombre d’appels (au moins trois fois plus)», fait d’ailleurs remarquer Gabriela Bravo, coordinatrice administrative du CFCV.

Au-delà de cette confrontation avec les forces de l’ordre, c’est la longueur et l’issue de la procédure qui décourage également un bon nombre de victimes. Ainsi, sur les 10 % de plaintes pour viol, 70 % (60 % pour les mineures) sont classées sans suite, rappelle la psychiatre Muriel Salmona dans sa récente enquête, en citant un rapport de la sociologue Véronique Le Goaziou.

Elsa* a engagé deux procédures pour des viols qu’elle a subis entre 8 et 13 ans. La première s’est soldée par un non-lieu, la seconde est toujours en cours mais devrait probablement connaître le même sort. «Je n’ai pas obtenu justice ou réparation alors qu’il a toujours été dit qu’il était coupable. C’est un échec, je ne suis pas sûre que je reporterais plainte si c’était à refaire, c’est beaucoup d’énergie pour rien», dit-elle aujourd’hui. Et cela d’autant plus que, comme un grand nombre de plaintes pour viol, Elsa a vu la sienne requalifiée en agression sexuelle, donc en délit passible d’un jugement devant un tribunal correctionnel et non plus devant une cour d'assises. Une procédure plus rapide, mais avec des peines encourues beaucoup plus faibles, en conséquence vécue par les victimes comme une minimisation de ce qu’elles ont subi. Ainsi, Chantal*, qui a déposé plainte en 2016 pour trois viols commis par le même homme, raconte :

«C’est à la lecture finale de ma déposition que je me suis rendue compte que la policière avait requalifié les faits en agression sexuelle. Je lui ai dit "non c’est un viol !", mais elle n’a rien voulu changer.»

A l’issue de cette audition de près de huit heures, Chantal pensait que son agresseur, qui habite à deux pas de chez elle, allait être interpellé. Quand elle a compris que ce ne serait pas le cas, elle a voulu retirer sa plainte. Trop tard. «En sortant, j’ai dit à la policière : "Mais qu’est-ce que je fais ?" Elle m’a répondu : "vous achetez un couteau, s’il vous approche vous le plantez." Je suis restée enfermée à triple tour chez moi pendant trois semaines, de peur de le croiser.» Aujourd’hui, elle en dresse un bilan amer :

« Le résultat, c'est quand même que, suite à ma plainte, c'est moi qui ai dû déménager. J'ai perdu mon taf, je suis au chômage, je suis retournée vivre chez mes parents, et chaque fois que j'arrive à Bayonne en voiture, j'ai la trouille.»

10 % des plaintes pour viol débouchent sur une condamnation

Là encore, les chiffres sont criants, d’après le manifeste de Muriel Salmona : «50 % des victimes traversent des périodes de grande précarité, 50 % ont dû interrompre leurs études ou leurs carrières professionnelles (IVSEA, 2015) et 95 % des victimes de violences sexuelles dans le cadre du travail qui les ont dénoncées ont perdu leur emploi», selon les estimations de l’AVFT, basées sur les victimes suivies par l’association en 2012.

Un an et demi après sa plainte, Chantal n’a toujours aucune nouvelle de l’enquête, malgré une lettre au procureur. Elle est retournée au commissariat, accompagnée par une militante du Collectif féministe contre les violences sexistes : «La policière m’a prise à part et m’a dit : "Vous n’êtes pas une victime mais une battante ! Qu’est-ce que vous attendez de la justice ?" Mais moi je n’ai jamais demandé à être sur le ring !», s’énerve-t-elle aujourd’hui.

En décembre 2016, Marie, Parisienne de 30 ans, a vu sa plainte classée sans suite pour un viol qu’elle avait subi un an plus tôt. Après une confrontation particulièrement douloureuse, pour elle, c’était presque un soulagement :

«Quand j’ai reçu la lettre du tribunal, je me suis limite dit que je préférais ça plutôt ça que de me faire assassiner par un avocat ou par un procureur qui remettrait ma parole en cause devant tout le monde. Pendant la confrontation, un des policiers m’a dit : "Mais comment il a pu vous pénétrer analement si vous n’en aviez pas envie ? A un moment le corps se contracte, il ne peut pas rentrer comme ça aussi facilement." C’était hyper dur qu’on remette en question ma souffrance. Je n’avais pas envie de revivre ça devant un tribunal. Je suis presque contente que ma plainte ne soit pas allée pas plus loin».

Au final, seules 15 % des plaintes pour viol sont jugées devant une cour d’assises et 10 % débouchent sur une condamnation.

Dans le cadre de la permanence téléphonique Viols Femmes Informations, les écoutantes du CFCV rappellent souvent à celles et ceux qui culpabilisent de ne pas avoir porté plainte que celle-ci est un droit, mais pas une obligation. Au bout du fil, elles listent les avantages du dépôt de plainte. Celle-ci permet de «remettre les choses à l’endroit» et d’envoyer un message à l'agresseur : «Tu n’avais pas le droit de faire ça.» Elle permet également de mettre l’auteur des faits sous la loupe de la justice. Et même si la plainte est classée sans suite, faute de preuve, elle peut se révéler utile si d’autres victimes du même agresseur se tournent vers la justice plus tard. Mais, au final, c’est toujours à la victime de peser le pour et le contre et de décider ce qui est le mieux pour elle, sans qu’on la culpabilise dans son choix. Dépôt de plainte ou pas.

*Les prénoms ont été modifiés à leur demande.


Si vous avez été victime de viol ou d’agression sexuelle, vous pouvez appeler Viols Femmes Informations au 0 800 05 95 95. C'est une ligne d'écoute gratuite et anonyme (lundi-vendredi, de 10 heures à 19 heures), gérée par le Collectif féministe contre le viol.

Si vous avez été victime de harcèlement sexuel, d'agression sexuelle ou de violences dans le cadre de votre travail vous pouvez contacter l'AVFT, l'Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail au 01 45 84 24 24 (lundi de 14 heures à 17 heures et du mardi au vendredi de 9 h 30 à 12 h 30). Contact e-mail : contact@avft.org

Vous pouvez aussi appeler le 3919 - Violences Femmes Info, numéro d’écoute national destiné aux femmes victimes de violences, à leur entourage et aux professionnels concernés. Appel anonyme et gratuit 7 jours sur 7, de 9 heures à 22 heures du lundi au vendredi et de 9 heures à 18 heures les samedi, dimanche et jours fériés. Le fonctionnement de ce numéro est géré par la Fédération nationale solidarité femmes et soutenu par le secrétariat d'État chargé de l'égalité entre les femmes et les hommes.

MISE À JOUR : l’une des personnes interrogées a souhaité apporter des précisions à son témoignage.

Contact Rozenn Le Carboulec at rozenn.lecarboulec@gmail.com.

Marie Kirschen est journaliste chez BuzzFeed News, France, et travaille depuis Paris.

Contact Marie Kirschen at marie.kirschen@buzzfeed.com.

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