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L’année où les meurtres sexistes ont atteint un point critique

Jasmine Wright aux Etats-Unis, Chiara Páez en Argentine, Ozgecan Aslan en Turquie –les féminicides de 2015 vont-ils enfin faire changer les choses dans les années à venir?

Publié le

«Un jour quelqu'un va te serrer si fort dans ses bras que tous tes morceaux cassés vont se recoller». Voilà ce que James Harris avait écrit sur le mur Facebook de Jasmine Wright. Plus tard, il posta l'image d'une douzaine de roses avec le message: «Toutes sont pour toi».

En regardant sa page Facebook, on aurait pu penser que James Harris et Jasmine Wright sortaient ensemble. Ce n'était pas le cas. En fait, Jasmine ne le connaissait pas. Tout ce qu'elle savait de lui, c'était qu'il travaillait comme gardien dans son immeuble.

James Harris suivait et harcelait Jasmine Wright régulièrement, et celle-ci confiait souvent à ses amis qu'elle se sentait mal à l'aise lorsqu'il était là. En juillet, Jasmine, 27 ans, New-yorkaise originaire du Bronx et diplômée de la Drexel University, quitta la salle de sport pour rejoindre son immeuble, à Philadelphie. Au moment où elle arriva chez elle, elle parlait au téléphone avec sa mère, Virginia.

Sa mère entendit un bruit de lutte à l'autre bout du fil.

Puis le silence.

Jasmine fut retrouvée morte sur le sol de son appartement. James Harris, l'homme qui la harcelait, fut reconnu coupable de viol et de meurtre. Après avoir été renvoyé de son emploi de gardien, il avait conservé les clés des appartements et s'était caché chez elle pour l'attendre. Pendant que Jasmine était au téléphone, il l'avait attrapée par derrière. Sa mère rapporta avoir entendu l'altercation entre eux avant que l'appel ne soit coupé.

Un harcèlement totalement ignoré par les autorités

Bien qu'il ait été arrêté et inculpé pour plus de 30 délits et reconnu coupable de certains d'entre eux, notamment de viol et de meurtre, James Harris avait été autorisé à travailler dans l'immeuble de Jasmine Wright, où le harcèlement qu'il infligeait à la jeune femme avait été totalement ignoré par les autorités. Selon une source locale, une autre femme de l'immeuble avait même fait changer sa serrure parce qu'elle ne se sentait pas en sécurité à cause de sa présence.

Le meurtre de Jasmine n'est peut-être qu'un exemple parmi des milliers de cas de violences contre des femmes dans le monde. Mais il est également emblématique de toute une série de meurtres sexistes commis en 2015, événements qui commencent à obliger la société à reconnaître qu'il ne s'agit pas d'incident isolés mais de faits inscrits dans un vaste cadre de violences endémiques faites aux femmes et dont il faut se préoccuper.

Le mois dernier, Dubravka Šimonović, rapporteure spéciale des Nations Unies sur les violences faites aux femmes, a pressé tous les Etats membres de mettre en place un «Femicide Watch» (observatoire des féminicides) pour s'attaquer au problème des meurtres de femmes. Elle a qualifié les violences faites aux femmes de «manifestation la plus atroce» de la «discrimination et des inégalités que les femmes et les filles doivent subir dans le monde entier».

«Des femmes et leurs enfants continuent à mourir victimes de meurtres liés à leur sexe, souvent de manière cruelle», a déploré Dubravka Šimonović. «Les faiblesses des systèmes de prévention nationaux, le manque de réelle évaluation des risques et la rareté ou la mauvaise qualité des données disponibles sont des obstacles majeurs à la prévention des meurtres de femmes et au développement de stratégies de prévention utiles. Ces failles conduisent à de mauvaises identifications, à la dissimulation et à un nombre de signalements inférieur à la réalité des meurtres, ce qui en perpétue l'impunité.»

Les meurtres sexistes –souvent appelés «féminicides», terme utilisé pour décrire les meurtres dans lesquels le sexe de la victime joue un rôle– diffèrent des homicides d'hommes en ce qu'ils «impliquent des violences continuelles au foyer, des menaces ou de l'intimidation, des violences sexuelles ou des situations où les femmes ont moins de pouvoir ou moins de ressources que leur partenaire» selon l'Organisation mondiale de la santé.

Le meurtre de Jasmine Wright a mis en évidence l'incapacité des autorités à prendre des mesures contre une personne qui représentait une menace connue pour les femmes.

«Ce type la harcelait, et deux semaines avant sa mort elle était devenue vraiment parano» raconte Bri, une ancienne copine de lycée de Jasmine, à BuzzFeed News. «Il lui avait laissé des fleurs et des cartes devant sa porte. Il aurait dû être évident qu'en tant que récidiviste, il représentait clairement une menace pour le public. Ce que tout le monde demande maintenant c'est: comment a-t-on pu laisser cet homme en liberté?»

Depuis la mort de son amie, Bri affirme qu'il existe un «manque de protection» pour les femmes coincées dans ce genre de situations dangereuses. Elle décrit Jasmine comme une «fille vraiment gentille», la «mère» du groupe qui rendait de grands services à sa communauté. La dernière fois que Bri l'a vue, il y a deux ans, elle avait un job d'été qui devait lui servir à financer ses études supérieures.

«Ceux qui battent leurs conjointes, on ne les voit jamais sur les bancs des tribunaux tant que leur victime n'est pas hospitalisée ou assassinée» s'indigne Bri. «Je ne dirais pas que je suis une féministe radicale ni rien, mais je trouve que la violence contre les femmes est un fléau universel. Elle touche toutes les classes, toutes les couleurs, tous les milieux sociaux et économiques. C'est quelque chose qui arrive tous les jours.»

Cette année, il a été particulièrement difficile d'ignorer les signalements de meurtres de femmes dans le monde. En Angleterre, une femme a été tuée par son petit ami parce qu'elle refusait de lui dévoiler son mot de passe Facebook. Miss Honduras et sa sœur ont été agressées et tuées par le petit ami de la reine de beauté. Une journaliste et militante pour le droit des femmes de Fiji a été tuée chez elle – crime pour lequel son partenaire a été inculpé. En Corée du Sud, un homme s'est fait passer pour sa petite amie pendant deux semaines après l'avoir tuée. En Turquie, un adolescent a admis avoir tué une femme parce qu'elle avait «insulté sa masculinité

Mais 2015 a également montré qu'un meurtre de femme pouvait galvaniser un pays tout entier et le pousser à s'y intéresser à et demander que cessent les meurtres sexistes –et nulle part ce phénomène n'a été plus évident qu'en Amérique centrale et du Sud.

En juin, après le meurtre de Chiara Páez –une adolescente de 14 ans enceinte de huit semaines et enterrée vivante– une vague de protestations a déferlé sur des villes de toute l'Argentine. Les exigences populaires étaient très audibles et on ne peut plus claires: il faut prendre les violences faites aux femmes au sérieux et y mettre un terme. Des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre les violences sexistes en Argentine –plus de 1808 femmes ont été tuées dans le pays en sept ans– en utilisant le slogan «Ils nous tuent», puis #NiUnaMenos (Pas une de moins) sur les réseaux sociaux.

Fabiana Tuñez, directrice exécutive de La Casa del Encuentro, une ONG dédiée aux problèmes des femmes, a expliqué à BuzzFeed News: «C'est un problème à l'échelle mondiale, mais en Argentine en particulier, il existe des inégalités structurelles entre les hommes et les femmes, profondément enracinées dans notre culture, et la violence est le véhicule qui permet à ces inégalités de persister.»

Un mois plus tard, en juillet, le Mexique a condamné cinq hommes à quasiment 700 ans de prison chacun pour le meurtre de 11 femmes, une première dans l'histoire de la lutte contre le féminicide et un geste d'une grande portée dans un pays où six femmes sont tuées chaque jour, selon l'Observatoire citoyen national des féminicides. Le même mois en Colombie, où en moyenne une femme est tuée tous les deux jours, le féminicide est légalement devenu un crime à part entière, passible de peines allant de 20 à 41 ans de prison.

Le concept de meurtre sexiste commence à être reconnu dans le monde entier, mais selon les experts il reste encore beaucoup à faire pour résoudre le problème. Le Dr Aisha K Gill, maître de conférence en criminologie de l'université de Roehampton à Londres, explique qu'il est important que les pays recueillent des informations sur les violences faites aux femmes, et souligne que les politiques et les initiatives visant à les éviter doivent s'ancrer dans «la réalité des expériences des survivantes de la violence sexiste».

«Les législateurs doivent reconnaître que les féminicides s'inscrivent dans le cadre général des violences faites aux femmes –ils n'arrivent pas juste "comme ça", et ils doivent donc être conceptualisés et s'inscrire dans une tentative plus large de mettre un terme à la violence sexiste», explique Aisha K Gill à BuzzFeed News. «La nécessité la plus urgente est de mettre en place des refuges spécialisés, des abris et des services d'aide aux filles et aux femmes qui risquent d'être victimes de féminicides et d'autres formes de violences sexistes dans les pays et les communautés les plus concernées, et de le considérer comme un problème relevant des droits humains de base».

En attendant, les femmes se chargent elles-mêmes de la médiatisation des meurtres sexistes. En Turquie, des activistes locales ont bâti un «mur» numérique sur lequel elles font l'inventaire des femmes tuées dans leur pays année après année, notamment Ozgecan Aslan, l'étudiante de 19 ans assassinée après avoir résisté à un violeur en février, déclenchant des protestations à l'échelle nationale. Des fresques de femmes mortes et le slogan #NiUnaMenos sur les murs de villes dans tout le Mexique et l'Argentine commémorent et rendent hommage aux vies perdues à cause des violences sexistes. En Australie et au Royaume-Uni, un projet appelé «Counting Dead Women» [Compter les femmes mortes] collecte les noms des femmes dont on estime qu'elles ont été tuées à cause de leur sexe. Compiler les noms et les photos des victimes n'arrêtera peut-être pas les meurtres sexistes, mais les activistes disent qu'elles continueront à le faire jusqu'à ce que les gouvernements du monde entier reconnaissent qu'au final, c'est à eux qu'incombe la responsabilité de résoudre le problème.

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Rossalyn Warren is a senior reporter for BuzzFeed News and is based in London.

Contact Rossalyn Warren at rossalyn.warren@buzzfeed.com.

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