back to top

De Renaud Camus à Nadine Morano, petite trajectoire du «grand remplacement»

Autrefois chasse gardée des franges identitaires, cette idée a réussi progressivement à se faire une place dans le débat politique général.

Publié le

Les quelques vidéos disponibles sur YouTube suivent toutes le même modèle. La caméra filme une rue de Saint-Denis, ses riverains, pendant quelques minutes. Des hommes noirs, des femmes noires, certaines sont voilées, des jeunes d’origine maghrébine. À première vue, ces extraits ne semblent pas faire plus que documenter la vie d’une ville de banlieue parisienne. Mais le plus souvent, leurs titres laissent peu de place au doute quant à leurs intentions: le 20 octobre 2013, «LeSpectreBlanc» publiait ainsi sur sa chaîne YouTube “Outai françaioutai? Africanisation de Saint-Denis 93”. Quelques-uns des commentaires postés sous les vidéos en question donnent le ton:

«Saint-Denis est pire qu’un territoire occupé. Et c’est un exemple parmi quelques milliers d’autres en France.» «Tout se fait avec la collaboration des élites françaises. C’est le grand remplacement.»

Le «grand remplacement», c’est cette idée consacrée par l’écrivain français Renaud Camus dans plusieurs de ses ouvrages (Le Grand Remplacement, 2011, Le changement de peuple, 2013), selon laquelle des populations extra-européennes, le plus souvent originaires d’Afrique, se seraient au cours des dernières décennies substituées aux populations européennes «de souche».

Sur son site, l’Observatoire du Grand Remplacement (un organe issu du Bloc Identitaire, groupuscule d’extrême droite dont Camus est proche), définit le «grand remplacement» comme le «remplacement progressif, mais dans un laps de temps très rapide, quelques décennies, de la population historique de notre pays par des populations issues de l’immigration, et très majoritairement extra-européennes».

«Ni un concept, ni une théorie»

Comme l’expliquait Libération en 2015, «dans ses écrits et entretiens, Camus sous-entend que le "grand remplacement" serait le résultat d’une politique plus ou moins délibérée de la part d’élites "remplacistes", intéressées à "disposer d’un homme remplaçable, pion sur un échiquier, délocalisable à merci"». En pratique, une politique d’immigration laxiste menacerait —d’après ceux qui croient à un phénomène souvent qualifié de théorie, voire de complot par ses critiques— l’existence d’une population française "de souche".

Pour Renaud Camus, le «grand remplacement» n’a rien de théorique. «Ça n’a rien de philosophique dans mon esprit», explique-t-il à BuzzFeed News. «Ce n’est ni un concept ni une théorie, c’est une appellation pour ce qui se produit. Je crois que c’est le résultat de mécanismes considérables, idéologiques et économiques. Ce serait plus facile à déjouer si c’était un complot.»

Pour Jean-Yves Le Gallou aussi, il faut s’en tenir aux faits. L’ex-député européen et ancien cadre du Front national, joint par BuzzFeed News, constate ainsi «un changement culturel, civilisationnel et démographique dans la population française». «Il est difficile de dire que la Seine-Saint-Denis est une région française traditionnelle», ajoute celui qui se dit «attaché à la civilisation européenne».

Mais les partisans du «grand remplacement» ont-ils des preuves? Renaud Camus assume n'en avoir aucune:

«Je l’assume pleinement, je n’ai aucune preuve. C’est comme si pendant l’occupation on vous demandait si vous savez exactement combien de soldats allemands sont sur le territoire, ça me semble absolument dérisoire.»

Jean-Yves Le Gallou, lui, préfère parler chiffres: multiplication des mosquées, recrudescence du port du voile, généralisation de l’abattage rituel et… drépanocytose.

«On dispose de statistiques efficaces, des statistiques médicales qui sont publiques comme les données françaises sur le dépistage de la drépanocytose», explique-t-il. Cette maladie, comme l’expliquait Le Monde en 2014, se rencontre «plus fréquemment chez les populations originaires d’Afrique subsaharienne, du Maghreb, des Antilles, d’Inde ou du Sud de l’Europe». Son dépistage en hausse au cours des dernières années accréditerait d’après l'ex-frontiste et toute une frange de sites internet dits de «réinformation» (Boulevard Voltaire et Fdesouche en tête), la thèse d’un remplacement à l’oeuvre.

L'argument bancal des taux de drépanocytose

Un argument bancal selon Patrick Simon, chercheur à l’Institut national d’études démographiques contacté par BuzzFeed News. «Ils utilisent les taux de drépanocytose, dont on considère qu’elle est plus présente chez les enfants africains, comme un reflet de la population», explique-t-il. Comme l’explique Le Monde, 37,7% des nourrissons nés en France (territoires d’outre-mer compris) en 2012 avaient été dépistés.

Sauf que ces statistiques ne peuvent pas être un indicateur de «l’immigration», explique le quotidien. D’abord parce que dans certaines régions de France, les maternités procèderaient à un dépistage systématique de la maladie (ce qui augmente de facto les chiffres), pour ne passer à côté d’aucun cas. Mais également parce que pour certains médecins, «la maladie n’est plus l’apanage de certaines ethnies, mais s’est "mondialisée": au fil des ans et des métissages, les gènes se sont disséminés». Enfin, les médecins ne testent pas que des nourrissons dont les parents sont extra-européens (ils testent par exemple aussi bien des familles d'Algérie ou de Tunisie que d'autres venant d’Italie du Sud ou de Grèce).

Publicité
«Ce que font les adeptes du "grand remplacement", c’est qu’ils essayent d’attraper des chiffres qui existent, et ils les gonflent.»

«En extrapolant à partir de ces statistiques-là, ils produisent des chiffres très élevés», rappelle Patrick Simon. Ces approximations sur les chiffres ne concernent pas que la drépanocytose, on en trouve dans beaucoup d'aspects du combat contre le «grand remplacement». Elles s'accompagnent souvent de fausses légendes photo accréditant ces thèses. Un phénomène dont Renaud Camus a d’ailleurs conscience:

«Un autre problème réel est l’inexactitude des documents avancés. Je suis certainement déjà tombé plusieurs fois dans le panneau en utilisant des photographies de piscines qu’on nous donnerait comme étant à Sartrouville alors qu’elles étaient au Sénégal.»

D’après Patrick Simon, les défenseurs du «grand remplacement» cherchent à établir «par des voies indirectes des éléments qui devraient être plus précis, conformes à la réalité. Ce que font les adeptes du "grand remplacement", c’est qu’ils essayent d’attraper des chiffres qui existent, et ils les gonflent.» Pour le chercheur, «ça fait longtemps que l’extrême droite dit que la mauvaise qualité des statistiques sur l’immigration et l’absence d’information sur ces transformations ethno-raciales sert à masquer la réalité. Ce n’est pas forcément faux, mais je pense qu’ils ont tort dans leur interprétation.»

Le FN, un allié en demi-teinte

Jean-Yves Le Gallou n’est plus au Front national. L’ex-conseiller régional d’Île-de-France explique avoir quitté le parti après que l’accession au pouvoir de Marine Le Pen a imposé une discipline à laquelle il ne souhaitait pas avoir à se plier. Il n’en reste pas moins qu’au sein du parti, l’idée de «grand remplacement» a fait son chemin, même si elle divise. Le terme, qui souffre de sa réputation complotiste, est employé par certaines figures du parti, et récusé par d’autres.

En mai 2014, comme le rappelle Le Figaro, Jean-Marie Le Pen parlait dans un discours à Marseille d’une «immigration massive» qui «risque de produire un véritable remplacement des populations». Six mois plus tard, la présidente du Front national Marine Le Pen expliquait dans une interview au Journal du Dimanche ne pas adhérer à la teneur complotiste de l’expression:

«Le concept de "grand remplacement" suppose un plan établi. Je ne participe pas de cette vision complotiste. Je pense de manière plus pragmatique que l’immigration est utilisée depuis 30 ans par les grands milieux financiers pour peser à la baisse sur les salaires [...] Parallèlement, les politiques se constituent un réservoir électoral qu’ils ont perdu chez les ouvriers.»

Un virage à 180 degrés pour la présidente du parti frontiste qui, comme le rappelle Rue89, évoquait le sujet en 2011 lors d'un discours à Bompas (Pyrénées-Orientales). «Comment pourrions-nous nous satisfaire de voir nos adversaires poursuivre leur œuvre de ruine morale et économique du pays, de le livrer à la submersion par un remplacement organisé de notre population, d’asservir notre peuple à la dictature des marchés?», dénonçait alors Marine Le Pen.

Confirmant la dissonance interne sur le sujet, Marion Maréchal-Le Pen décrivait une nouvelle fois en février 2015 sur BFMTV «un effet de substitution sur certaines parties du territoire de ce qu’on appelle les Français de souche par une population nouvellement immigrée». En mars 2015, Camus avait réagi à ces dissensions internes en publiant sur son compte Twitter un message fort de sens:

«La ligne de front entre remplacistes et antiremplacistes passe désormais au sein même du Front national.»

Les «partis républicains», en proie au fantasme remplaciste?

Cette ligne de front est au centre de l’argumentaire de Camus, pour qui il existe, au sein même des partis politiques, une séparation claire —dont le Front national n’avait jusqu’alors apparemment pas à se soucier— entre ceux qui ont, et ceux qui n’ont pas conscience du «grand remplacement». Voire entre ceux qui l’admettent et ceux qui le nient, quel que soit leur avis sur la question.

Au regard des déclarations de certains membres d’une classe politique pourtant prompte à se distancier du discours frontiste, il semblerait en effet que les partis dits «républicains» se soient eux aussi appropriés ce discours, alimenté à droite notamment par Eric Zemmour, fervent défenseur de cette théorie. Au mois d’avril dernier, le polémiste conservateur affirmait ainsi dans les colonnes du Figaro Magazine qu’à Paris, le quartier des Halles était «la synthèse vivante du consumérisme et du grand remplacement».

«Regardez la Gare du Nord, on n’a plus l’impression d’être en France, on a l’impression d’être en Afrique.»

Comme le relevait Libération, Nadine Morano «a paru tentée: "On n’est pas encore à un niveau de remplacement, a-t-elle jugé fin septembre [2015]. Mais ce sentiment d’être envahis est réel." Et de préciser que "ce n’est pas qu’un sentiment, c’est une réalité".» Invitée du Supplément de Canal+ le dimanche 22 mai, Nadine Morano faisait une nouvelle fois un constat similaire à celui de Camus: «Regardez la Gare du Nord, on n’a plus l’impression d’être en France, on a l’impression d’être en Afrique.»

Un constat dressé plus modérément par Nicolas Sarkozy, à l'occasion de ses vœux de Noël du 24 décembre 2015. Dans un discours qualifié par Europe1.fr de «pieux et autoritaire», le président des Républicains rappelait l'importance des «racines chrétiennes d'un pays comme le nôtre», espérant pour les enfants «qu'ils puissent rester Français. Et qu'eux-mêmes puissent transmettre à leurs enfants un mode de vie, une culture, une langue, un pays, une civilisation dont ils peuvent être fiers.»

Cette théorie a-t-elle franchi la barrière socialiste?

À gauche, le PS a toujours refusé de valider cette théorie, mais les discours sur l'identité gagnent petit à petit le parti. Ainsi, Bernard Cazeneuve soulignait lui aussi l'importance des racines chrétiennes. En janvier 2016, le Ministre de l'Intérieur rappelait dans une interview à La Croix leur caractère «incontestable», expliquant toutefois qu'il ne fallait pas «en faire un motif d'exclusion»:

«Les racines chrétiennes de la France sont incontestables au regard de son histoire. Ce qui est contestable, c’est de vouloir en faire un motif d’exclusion de ceux qui ne sont pas chrétiens ou d’oublier la contribution qu’ils ont apportée eux aussi à l’histoire de notre pays.»

Quelques mois plus tard, c'est Manuel Valls qui enfonçait le clou. Invité d'un colloque sur «l'islamisme et la récupération politique en Europe» au mois d'avril, le Premier Ministre avait alors déclaré que les priorités pour 2017 ne pouvaient se résumer au programme économique: «Bien sûr, il y a l'économie et le chômage, mais l'essentiel, c'est la bataille culturelle et identitaire.»

Ces propos intervenaient juste après la sortie de Laurence Rossignol sur le port du voile islamique. Interrogée sur RMC à propos de la mode islamique, la Ministre des Familles avait déclaré: «Mais bien sûr, il y a des femmes qui choisissent, il y avait des nègres afri…euh… des nègres américains qui étaient pour l’esclavage, hein.» Des propos qui lui avaient valu les plaintes de plusieurs associations communautaires.

Pour la journaliste indépendante Widad Ketfi, ces déclarations seraient la preuve que la gauche pourrait succomber à l'idée de «grand remplacement», si ce n'est déjà fait. La journaliste, qui a interviewé la ministre peu de temps après ses déclarations sur le port du voile pour le Bondy Blog, souligne toutefois l’importance pour le Parti socialiste de ne pas utiliser les mêmes termes: «Ces mots de "grand remplacement" sont trop marqués identitaire d’extrême droite.»

Il serait d’après elle compliqué pour une gauche qui dit «ne pas voir les différences» de rétropédaler à la veille de l’élection présidentielle de 2017. «Mais dans le fond, ce discours de "grand remplacement" est là. Quand la gauche parle de risque communautaire, c’est ce que ça veut dire.»

Un constat «complètement absurde» pour le politologue Jean-Yves Camus sollicité par BuzzFeed News. «Le Premier ministre n’a jamais, ni de près ni de loin, sauf à ce qu’on lui fasse un procès d’intention totalement débile, évoqué quoi que ce soit qui se rapproche de la notion de "grand remplacement"», estime-t-il. Pour cet expert de l’extrême droite, l’idée de «grand remplacement» est inséparable de sa dimension complotiste. Il explique que pour ceux qui y croient, cette théorie est «le remplacement du stock ethnique de la population française par une action volontaire et concertée des élites. Il ne s’agit pas simplement de dire qu’il y a davantage d’immigrés qu’avant, mais bien qu’il y a une importation volontaire pour changer la nature de la population française.»

«Je n’ai pas l’impression de hurler dans le vent. Zemmour numéro 1 des ventes, c’est un signe énorme.»

Chez les puristes, ce sursaut identitaire ne semble pas satisfaire, d’où qu’il vienne. Interrogé sur les bons moyens de mener le combat, Jean-Yves Le Gallou peine à trouver de réponse dans l’espace politique français d’aujourd’hui: «Toute une série d’associations visent à reconstruire [les mentalités] en dehors de l’école», qui est d’après lui le lieu de préparation du «grand remplacement», par un effacement intentionnel de la mémoire française. D’après l’essayiste, les moyens publics seraient en effet «mis au service de la doxa dominante, indépendamment du clivage gauche-droite». Même à l’extrême droite, Marine Le Pen est d’après Renaud Camus «de moins en moins l’alliée idéale dans le combat contre le "grand remplacement"».

Quel parti politique pour relayer cette théorie?

Pierre Larti fait un constat similaire. À 27 ans, il est le porte-parole de Génération Identitaire, un mouvement politique né en 2012 qui se définit comme «la première ligne de résistance», et appelle sur son site internet la jeunesse «à relever la tête». Pour lui, il y a eu, dans une certaine mesure, une prise de conscience politique. «La gauche y voit un intérêt politique, le PS instrumentalise les populations immigrées. Il y a une volonté de récupérer un électorat dans certaines villes, à base d’allocations et de subventions», explique-t-il à BuzzFeed News.

«À droite, il a eu la phrase du pain au chocolat [de Jean-François Copé, alors candidat à la présidence de l’UMP], certaines sorties politiques de Sarkozy. Principalement, les mouvements qui ont pris conscience du problème sont le FN et les partis satellites entre le FN et Les Républicains.»

Mais pour celui qui dit «subir le grand remplacement» et craindre «l’avachissement de l’Européen», la réponse politique reste faible, du moins en comparaison aux actions «coup-de-poing» ou «commando» que son mouvement mène en France. «On a une symbolique de combat parce qu’on estime qu’on est à une époque critique. On est agressés sur notre propre territoire.»

S’il se félicite d’avoir réussi à imposer les termes du débat dans l’espace public —en créant, selon lui, des «passerelles entre immigration et islamisation, entre immigration et racisme anti-blancs»— il n’en déplore pas moins la faiblesse de la réaction institutionnelle, dénonçant le «conservatisme» du monde politique, en dépit des «contacts plus ou moins forts avec le Front national» qui existent au sein de son mouvement.

«Je n’ai pas l’impression de hurler dans le vent. Zemmour numéro 1 des ventes, c’est un signe énorme. Mais à titre personnel, je crois moins à l’élection au pouvoir pour changer les choses. On dépasse le cadre strictement électoral, même si la démocratie est importante. Je suis complètement pour le recours au référendum.»

Pour le politologue Jean-Yves Camus également, ces signaux politiques ne sont que très faibles: «Jean-François Copé avait fait une déclaration qui était condamnable de mon point de vue, qui était une généralisation abusive et stigmatisante, mais il ne disait pas que la population était en train de changer». Selon lui, les propos de Nadine Morano aussi sont à prendre avec du recul: «Ce que dit Nadine Morano, c’est à la rigueur ce qui se rapproche le plus de l’idée de "grand remplacement". Mais Nadine Morano est une voix marginale à droite. Ce qui serait inquiétant serait que cette voix devienne, sinon majoritaire, au moins courante.»

«Dans ce cas-là, le "grand remplacement", c’est depuis toujours: les Wisigoths, les Normands, tout le monde a toujours grand-remplacé l’autre.»

De son côté, Renaud Camus, qui avait pourtant présenté sa candidature à l’élection présidentielle de 2012, dit n’avoir «aucune aspiration politique en tant que telle» (il n’avait finalement pas pu se présenter, n’ayant pas obtenu les 500 signatures nécessaires). Interrogé sur la manière de mener de façon efficace ce qu’il qualifie lui-même de combat, l’écrivain se montre très radical:

«Je n’exclue absolument rien, je crois qu’il s’agit d’un combat anti-colonial, qui doit prendre son modèle sur tous les combats anti-colonialistes précédents. Les deux modèles sont la lutte anti-colonialiste et la Résistance.»

Pierre Larti se fait lui moins catégorique, mais tout aussi déterminé: «La remigration n’est pas une solution facile, mais les conséquences de l’immigration peuvent être plus graves que les solutions qu’on propose.» Un projet politique qui n’a, selon Jean-Yves Camus, presque aucune chance de voir le jour: «La remigration est évoquée à la droite du FN, elle est évoquée très légèrement par le FN en tant que telle. Si le Front national reprenait l’expression [de "grand remplacement"], tout le volet de son programme consacré à la possibilité d’intégration individuelle volerait en éclat.»

«Le "grand remplacement", c’est une vue de l’esprit»

En Seine-Saint-Denis, le discours n’est pas le même. Pour Philippe Galli, préfet du département pointé du doigt par Jean-Yves Le Gallou, la réflexion sur le «grand remplacement» est un «débat intellectuel» qui lui échappe largement. Dans son bureau de Bobigny, il explique à BuzzFeed News que les préoccupations sont ailleurs:

«En Seine-Saint-Denis, on essaye plutôt de mener la vie publique, de créer de l’emploi, que de s’intéresser à ces débats-là. Ici, les préoccupations, c’est manger tous les jours, ne pas se faire agresser, trouver un job.»

D’après lui, les transformations démographiques du département ne sont «pas liées à une volonté politique de faire venir des "barbares". C’est la réalité économique et sociale qui fait que ce territoire est occupé pour beaucoup par des populations issues de l’immigration».

Dans un département où près de 65% des enfants nés en 2011 avaient au moins un parent né à l’étranger (INSEE, 2012), Philippe Galli trouve des explications économiques et sociales à ce que certains choisissent d’appeler le «grand remplacement»: les politiques de recrutement d’après-guerre expliqueraient d’après lui une bonne partie de la démographie actuelle du département. Par exemple, «la ville de Paris a massivement recruté des Maliens pour ramasser les poubelles et balayer les rues, parfois grâce à des accords avec le Mali. Les immigrés sont d’abord venus pour travailler.»

Et lorsque l'on pose la question du repli communautaire, le préfet de Seine-Saint-Denis balaye la remarque: «Dans la précarité, on se raccroche à la famille, à la communauté. Le "grand remplacement", c’est une vue de l’esprit, la Seine-Saint-Denis est plutôt un lieu d’accueil. Les communautés accueillent les membres de leur communauté. C’est la réalité de la France, je n’en tire ni gloire ni honte.»

Pour Widad Ketfi aussi, c’est la méconnaissance de l’Histoire qui explique l’existence d’un tel combat, et de l’idée même de "grand remplacement". «On n’apprend pas à l’école que Français n’est pas égal à blanc», explique-t-elle. «Il y a un problème identitaire de tous les côtés, du fait de l’histoire coloniale. Il faut arrêter de faire croire qu’on côtoie des musulmans seulement depuis les vagues d’immigration, on en côtoie depuis les débuts de la colonisation.» La journaliste ne voit donc dans ce que certains appellent le "grand remplacement" que la suite logique de l’histoire coloniale française.

«Dans ce cas-là, le "grand remplacement", c’est depuis toujours: les Wisigoths, les Normands, tout le monde a toujours grand-remplacé l’autre.»



Publicité


Publicité


Publicité

Pierre d'Almeida est rédacteur chez BuzzFeed France et travaille depuis Paris.

Contact Pierre d'Almeida at pierre.dalmeida@buzzfeed.com.

Got a confidential tip? Submit it here.

Sponsorisé