back to top

Dans la tête de Ménard: on a lu les 43 numéros du Journal de Béziers

Depuis son élection à la tête de la mairie de Béziers, Robert Ménard est directeur de la publication du magazine de la ville. La lecture des 43 premiers tirages révèle les obsessions de l'édile, entre sécurité, immigration et guerre d'Algérie.

Publié le

Soutenu par le FN, dont il n'est officiellement pas membre, Robert Ménard a profité de sa prise de pouvoir pour imprimer sa vision du monde au Journal de Béziers, la publication bimensuelle de la ville. Dans sa dernière édition, le JDB met en couverture une Marianne bâillonnée, et exige un référendum sur l'accueil des réfugiés par les départements français.

Une position «anti-réfugiés» maintes fois répétée par Robert Ménard, dont la ville est pourtant jumelée avec Maaloula, en Syrie. Mais pour le maire de Béziers, l'équation est simple: réfugiés= problèmes, comme il l'exprime une page plus loin, dans la liste des raisons pour lesquelles il refuse d'accueillir les demandeurs d'asile.

«Coup de poignard», retour en arrière: tout est bon pour pointer du doigt les torts que pourraient causer ces réfugiés à la ville de Béziers. Mais pour Robert Ménard, l'obsession n'est pas nouvelle. Au fil de la lecture des 43 numéros du JDB, on découvre un maire obsédé par l'insécurité, l'immigration, la religion et les élus de l'opposition. Le tout saupoudré d'un sexisme qui transparaît dans chaque édition du journal municipal.

La police à la «reconquête» de Béziers

Dès le premier numéro, le ton est donné: le premier dossier concerne la sécurité et la police municipale, présente dans 21 des 42 numéros, qui part à la «reconquête» de la ville. Au fil des dossiers et des numéros, on devine que Robert Ménard aime sa police municipale qu'il finira par équiper de chevaux (n°3). Mais surtout, Robert Ménard aime parler de ses résultats sur le dossier de l'insécurité, qui revient très souvent dans la publication municipale.

Et qui dit insécurité dit... garde biterroise. Juste après les attentats du 13 novembre, Robert Ménard avait annoncé la création d'une «garde» composée de volontaires armés, qui devaient patrouiller dans la ville. Il en a fait la promotion dans plusieurs numéros avant que sa proposition ne soit retoquée par le tribunal administratif, décision évidemment critiquée dans les pages du JDB qui accuse l'État et «les politiciens» d'avoir fait échouer le projet.

Si les rédacteurs du JDB parlent autant de la police municipale, c'est parce que l'insécurité est un sujet sensible pour le maire. Robert Ménard, à longueur de pages, décrit ses plans pour une ville plus sûre, et se met même parfois en scène, dispensant une leçon de morale à un «jeune» accusé d'avoir «donné une fausse identité» à la police.

Un Robert Ménard moralisateur et très préoccupé par la situation de la ville. Et s'il y a deux sujets que le maire aime lier, c'est bien la sécurité et l'immigration. Ainsi deux fois au moins, les deux thèmes se suivent directement dans les pages du journal, l'occasion pour Robert Ménard de livrer le fond de sa pensée sur la population immigrée de sa ville.




L'immigration, l'islam, les réfugiés

Robert Ménard le sait: la population de Béziers est grand-remplacée. Dans le numéro 12, il explique ainsi que plus de 60% des enfants de sa ville sont «issus de l'immigration», ce qu'il a pu découvrir grâce aux listes des élèves inscrits dans les écoles de la ville. Il affirme même donner le chiffre «sans mauvaise intention».

Étonnamment, le sujet était assez peu abordé dans le journal avant le numéro 4, publié en janvier 2015, juste après les attentats de Paris et Vincennes. Mais les attaques contre Charlie Hebdo et l'Hyper Casher marquent un tournant. Dès le numéro hommage, Ménard fustige «une certaine gauche qui, depuis des années, crachait sur Charlie Hebdo, le taxant d'islamophobe». Un mot qu'il définit ainsi:

«Mot magique visant à interdire tout propos critique sur l'islam ou l'immigration»

Au fil des pages se dessine le portrait d'un maire obsédé par l'islam. Après avoir fait signer une «charte républicaine» aux mosquées de sa ville, Robert Ménard ira jusqu'à dénoncer l'absence de musulmans dans les rassemblements de soutien aux victimes des attentats du 13 novembre. Des musulmans dont il n'explique pas comment il aurait pu les reconnaître parmi la foule.

Autre sujet d'inquiétude pour Robert Ménard: les réfugiés. Ils auront même «l'honneur» d'être en couverture du numéro 19 de septembre 2015 barrés de la mention: «Ils arrivent!», rappelant l'affiche placardée dans Béziers cette semaine:

Pourtant, Robert Ménard n'est pas contre tous les réfugiés. Comme Béziers est jumelée à Maaloula, ville syrienne dévastée par la guerre civile, le maire reconnaît que la situation syrienne provoque chez lui une certaine «émotion». Mais à chaque fois, Robert Ménard le précise bien: c'est le sort des Chrétiens d'Orient qui l'intéresse particulièrement.

L'Algérie, «un paradis perdu»

C'est une autre obsession de Robert Ménard. Né à Oran, l'ancien patron de RSF garde visiblement un souvenir ému de l'Algérie française, qualifiée de «paradis perdu» dans le numéro 8, et aime le faire savoir dans les pages de «son» journal. L'une de ses premières mesures a été de débaptiser la rue du 19 mars 1962, date des accords d'Évian qui ont mis fin à la guerre.

Et pour renommer la rue du 19 mars 1962, Robert Ménard n'a pas choisi n'importe quel nom. Lors d'une cérémonie, une nouvelle plaque est apposée, au nom d'Hélie Denoix de Saint Marc, ancien officier putschiste qui avait tenté de renverser le général de Gaulle lors du «putsch des généraux» de 1961. Et ce alors que dans un numéro précédent (daté d'octobre 2014), il qualifiait la mort de de Gaulle de «fin de la France éternelle».

L'opposition comparée à des blattes

C'est la cible préférée de Robert Ménard. Dans presque toutes les éditions du JDB, l'opposition en prend pour son grade. Dans l'opposition, Robert Ménard range aussi Midi Libre, le journal détenu par le ministre Jean-Michel Baylet. De nombreux tirages du JDB sont ainsi l'occasion de charger le journal, accusé tantôt de partisanisme, tantôt d'être tenu «en laisse» par le ministre.

Et à l'opposition qu'il rencontre au conseil municipal, Robert Ménard réserve un traitement de choix. Vivement attaqués dans les pages du journal, les élus de droite ou de gauche ont un droit d'expression dans l'une des pages de chaque édition du JDB. Une «tribune de l'opposition» que l'équipe du JDB choisit de mettre en image, le plus souvent de manière insultante. Avec, par exemple, des blattes ou des mille-pattes. Les élus d'opposition sont aussi continuellement humiliés à longueur de pages, tantôt traités de «nuls», tantôt de «caramels mous».

Le culte de la femme-objet

Le JDB a une vision bien particulière des femmes. Au-delà des interviews ou portraits d'artistes et sportives locales, presque tous les sujets culturels du journal sont ainsi illustrés par des photos de femmes le plus souvent dans des positions suggestives. Comme ce sujet sur la corrida, qui met en scène une femme torero aux épaules nues.

Rebelote pour un dossier sur le «retour du luxe» à Béziers illustré avec uniquement des photos de femmes assises au bord de leur baignoire ou en robe dans un fauteuil, ou pour un sujet sur le commerce illustré avec une femme... déguisée en chatte.

On notera également cet article sur un film avec Lauren Bacall, tourné à l'époque «où les femmes étaient encore des femmes»:


Contacté par BuzzFeed News, Robert Ménard n'a pas souhaité répondre aux questions que nous souhaitions lui poser sur le JDB, comme nous l'a indiqué par téléphone son service communication: «Il sait ce que vous faites et il pense que vous avez déjà écrit l'article et donc que ça ne sert à rien qu'il s'exprime». Toutefois, les services de la mairie de Béziers nous confirment que le maire assume tous les propos qui sont tenus dans le magazine municipal dont il est le directeur de la publication.

De son côté, l'entreprise Dixicom, chargée de réaliser le JDB, déclare que «tout se passe bien» avec la mairie de Béziers, et ne souhaite pas faire plus de commentaires. Dixicom avait remporté le marché public de la réalisation du magazine en 2012, alors que Robert Ménard n'était pas encore maire de la ville.

Paul Aveline est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Paul Aveline at paul.aveline@buzzfeed.com.

Got a confidential tip? Submit it here.