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L'agenda du connard cinéphile

Vous vivez pour étaler votre culture ciné sur une belle tranche de condescendance? Vous êtes cinéphile et vous rêvez de «faire un festival»? Suivez le guide.

Publié le

Janvier: Sundance Film Festival

Chaque hiver, la capitale mondiale des mormons accueille le gratin du cinéma indépendant (= des inconnus) qui se les pèle car, breaking news, Salt Lake City est une station de ski.

Pour voir quoi? Un road-movie initiatique avec des ados qui batifolent dans l'herbe au ralenti et en contre-jour. Un film mumblecore avec des New-Yorkais qui fument un joint dans leur baignoire en écoutant un vinyle de Pavement. Du sous-Sofia Coppola.

Pour croiser qui? Des «fils» ou «filles de» qui font semblant d'étudier le cinéma en attendant que tonton produise leur premier long. Un acteur hollywoodien qui se paye un egotrip (coucou James Franco). Des post-ados fans de Jim Jarmush. Pas Lena Dunham.

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Février: La Berlinale

C'est l'un des trois principaux festivals de cinéma européens, mais à l'instar de Cannes et Venise, ces sadiques d'Allemands l'organisent en plein hiver. L'occasion de lire des choses comme: «Ixcanul Volcano, premier long-métrage d'un réalisateur guatémaltèque de 37 ans, est sans doute la plus belle révélation de cette 65e Berlinale» ou «Aferim! a également créé la surprise. Cette épopée équestre dans la campagne roumaine du XIXe siècle…»

Pour voir quoi? Ce que les journalistes appellent une programmation «pointue», comprendre: ni française, ni américaine. Des films néerlando-mexico-finno-belges ou italo-suisso-albano-allemands en compétition officielle. En fait, la Berlinale, c'est l'équivalent de Shakira quand elle était brune et qu'elle chantait en espagnol.

Pour croiser qui? L'équivalent des gens qui conspuent Shakira depuis qu'elle est blonde et qu'elle chante en anglais. Des interprètes, étant donné que les ¾ des réalisateurs présents ne parlent pas anglais, ni allemand. Des cinéphiles devenus myopes à force de voir des films sous-titrés.

Mars: South by Southwest Film

Une fois par an, les hipsters du monde entier font un pèlerinage à Austin, au Texas, pour se la coller à la bière chaude, prendre de la MDMA et choper un maximum de goodies. Ah, on peut aussi écouter de la musique et voir des films.

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Pour voir quoi? La même chose qu'à Sundance, le froid en moins, la musique de merde en plus.

Pour croiser qui? Les mêmes gens qu'à Sundance, mais tatoués et en «jorts». Des hipsterpreneurs tatoués. Des executives tatoués qui gardent leur oreillette Bluetooth pour prendre leur douche et qui ne parlent pas juste en dollars, mais en US dollars. Des journalistes tatoués. Des connards avec des QR codes dessinés sur le torse (mais sûrement tatoués ailleurs).

Avril: Festival International du Film des Droits de l'Homme

Comme si le 20 heures et les push du Monde ne suffisaient pas, depuis 2003 un festival existe pour vous rappeler qu'à chaque fois que vous pestez contre votre iPhone qui rame, un enfant meurt du choléra dans ce pays où vous venez de réserver un Airbnb.

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Pour voir quoi? Des docus qui ne sortiront même pas au MK2 Beaubourg et que même Arte a refusé de diffuser.

Pour croiser qui? Des bobos qui se prennent pour le Dalaï Lama depuis qu'ils sont allés en Chine filmer l'oppression des moines bouddhistes. Des étudiants en anthropologie dont l'UFR a fermé et qui ne finiront jamais leur master. Les blancs à dreads avec leur badge Amnesty International qu'on évite à la sortie du métro.

Mai: Festival de Cannes

Il paraît que le «plus glamour» des festivals de cinéma perd chaque année de son aura —c'est ce que disent les vieux briscards du tapis rouge. Mais le cinéphile, le vrai, il s'en cogne des paillettes: manger de la pizza froide à 6 heures du matin pour espérer voir un film en compèt' pendant que Garrel et Huppert sniffent du caviar dans un Uber-coptère, c'est ça, la dévotion.

Pour voir quoi? Des films dont vous pourrez vous vanter pendant un an des les avoir «déjà vus à Cannes, bof bof». Des films que vos amis ont vu le même jour que vous mais au cinéma du coin, sans avoir à se lever aux aurores ni déchiqueter leur amour-propre en grattant un badge de la bonne couleur.

Pour croiser qui? Des journalistes qui se plaignent d'être à Cannes et postent leur pharmacopée sur Instagram, suivie d'un selfie sur le tapis rouge. Catherine Deneuve, qui fait la même chose mais en interview. Des YouTubeurs torchés. Des stars hollywoodiennes torchées. Des Cannois au bout du rouleau. Un bout de la mèche de DiCaprio parce que les mamies perchées sur un escabeau depuis 6 heures du mat' bouchent la vue. Des vigiles restés bloqués dans les années 50.

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Juin: MK2 Cinéma Paradiso

Comme en 2014, MK2 vous propose, pour la modique somme de 22 à 180 euros (en sus d'un hot-dog anémique à 10 euros pour lequel vous aurez fait la queue une heure), de voir Jurassic Park ou The Big Lebowski, le tout en suant à grosses gouttes dans ce sauna géant que devient le Grand Palais en été.

Pour voir quoi? Des films que W9 rediffuse régulièrement. Sauf que là, vous aurez payé un prix indécent pour être assis dans des gradins sur des places numérotées, avec des écouteurs tellement cheap sur les oreilles que vous n'entendrez pas les dialogues mais très bien les cris des milliers d'autres badauds en train de jouer au bowling Chanel ou au babyfoot Bonzini.

Pour croiser qui? Des gens que ça ne dérange pas de s'enfermer dans une serre géante ultra-bruyante alors que dehors, le soleil brille et les burgers sont moins chers. Des gens qui n'y sont pas allés l'année dernière, sinon il n'y a aucune chance qu'ils y retournent. Des non-claustrophobes.

Juillet: Sofilm Summercamp

La rédac la plus branchouille de France a découvert la province et trouvé une excuse pour se cuiter pendant 4 jours «OKLM» ailleurs qu'à «SoPi».

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Pour voir quoi? «Les films les plus attendus de 2015» alors que dans six mois, on est en 2016. Des «DJ» qui instagramment la foule ou matent Happn pendant que leur iTunes tourne en mode aléatoire.

Pour croiser qui? Des hommes. Tous les pigistes parisiens rive droite qui ont un jour écrit pour So Film ou So Foot (= tous les pigistes parisiens rive droite). Tous les mecs qu'on a swipés sur Tinder ces douze derniers mois. Des gens qui disent sérieusement «SoPi». Des chemises à carreaux. Des Stan Smith. Des hommes. Des gens qui trouvent que «OK, c'est mal payé, mais pfffiou, la liberté que t'as!».

Août: Festival de Cinéma en Plein Air de la Villette

Le rendez-vous des losers qui restent à Paris au mois d'août et que ça ne dérange pas de boire du rosé tiède et manger un sandwich jambon-beurre-mégot à 10 centimètres d'un inconnu qui sent la vieille espadrille. Mention spéciale aux parents qui pensent qu'économiser un-e baby-sitter en amenant leur mioche voir un film de Rohmer est une bonne idée.

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Pour voir quoi? Les films que vous avez toujours fait croire avoir vus, ceux que vous avez vus dix fois et ceux qui vont vous faire regretter d'avoir fait le trajet jusqu'à Porte de Pantin.

Pour croiser qui? Des gens qui beuglent les répliques du Big Lebowski parce qu'ils ont commencé à boire à 19 heures et que le film commence deux heures plus tard. Ceux qui se lèvent pour faire les chorés de Grease. Des spectateurs qui errent sur la pelouse tels des zombies au retour des toilettes car leur groupe de potes est sur silencieux et qu'il fait nuit noire. Des couples pas gênés qui se roulent des pelles que même à Truffaut on en trouve pas des comme ça. Des gens qui fument leur consommation mensuelle de cannabis en 1h45.

Septembre: Festival du Cinéma Américain de Deauville

Un jury exclusivement composé de Français juge des films exclusivement américains près des plages où les Américains ont débarqué pour sauver les Français.

Pour voir quoi? Des films américains projetés 4 mois plus tôt à Cannes et qui sortiront dans toutes les salles 4 mois plus tard. Comme si l'impérialisme l'industrie cinématographique américaine avait besoin d'un coup de pouce pour booster sa visibilité.

Pour croiser qui? De la grosse star hollywoodienne qui se déplace si elle n'est pas déjà au festival de Toronto ou bien parce qu'on lui rend «hommage». Des journalistes de Télérama. Des cinéphiles pas assez riches pour aller à Toronto ou Sundance, mais qui ont les moyens de venir à Deauville, de dormir à Deauville et de se payer un pass à 160 euros au lieu d'attendre trois semaines. Laissez tomber: «Je l'ai déjà vu à Cannes», ça enverra toujours plus de pâté.

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Octobre: Festival du Film Britannique de Dinard

Un festival créé uniquement pour faire plaisir aux vieux bourges anglais qui font exploser le PIB de l'Ille-et-Vilaine en préférant le mauvais temps breton au mauvais temps briton.

Pour voir quoi? Des euh… ben, des films britanniques: chômage, IRA, alcool, milieu ouvrier, tout ça.

Pour croiser qui? Des auxiliaires de vie bilingues. Une statue d'Alfred Hitchcock, à l'image des statuettes remises aux lauréats, sachant que le réalisateur n'a jamais mis un pied à Dinard. Des vieux qui prédisent la pluie grâce à leur arthrite. Des journalistes de l'AFP qui ont perdu à pierre-feuille-ciseaux. Des anciennes miss météo de Canal+.

Novembre: Paris International Fantastic Film Festival

Depuis quatre ans, des bénévoles donnent à voir des films devant lesquels si vous sursautez, on vous méprisera, et si vous riez, on vous méprisera aussi. Êtes-vous prêts à «vous initier à la pratique du décloisonnement d'univers et ouvrir grand les portes de la perception fantastique»?

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Pour voir quoi? Des «classiques» (= la filmo vue et revue de Wes Craven ou John Carpenter). Des films «hors-normes» (= direct-to-VOD). Des «raretés cultes» (= des navets japonais encensés par les 1286 abonnés à la newsletter Les Démons de Minuit). Des longs-métrages au pitch rassurant: «Pour faire plaisir à sa petite amie, un homme décide de retirer sa peau. Au départ, tout est merveilleux. Mais la réalité rattrape les tourtereaux.»

Pour croiser qui? Des puristes qui trouvent le festival de Gérardmer trop mainstream. Tous les abonnés hexagonaux à Mad Movies. Des anciens patrons de vidéoclubs. Azazeldu44 ou °~°lilithsexy°~°, vendeurs à Demonia. Les figurants de tous les films présentés en compétition.