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Pourquoi y a-t-il autant de frères parmi les auteurs d’attaques terroristes ?

Les frères Kouachi, Abdeslam, Merah, Tsarnaev et maintenant El Bakraoui... Comment expliquer l’importance des fratries dans les attentats terroristes?

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Mercredi 23 mars, le procureur fédéral belge a confirmé que les frères Ibrahim et Khalid El Bakraoui étaient deux des auteurs des attentats qui ont frappé Bruxelles le 22 mars. Khalid El Bakraoui, le cadet, est le kamikaze du métro de Maelbeek. Ibrahim El Bakraoui est, lui, l’un des deux hommes qui se sont fait exploser à l’aéroport. Leurs noms viennent s’ajouter à la longue liste des frères auteurs d’attaques terroristes.

Le soir du 13 novembre, Brahim Abdeslam s'est fait exploser devant le Comptoir Voltaire tandis que son frère Salah avait fui en Belgique, où il a finalement été arrêté le 18 mars dernier. Derrière l’attaque contre Charlie Hebdo, on retrouvait encore deux frères, Chérif et Saïd Kouachi.

Quant à Mohammed Merah, responsable des tueries de Toulouse et de Montauban en 2012, d’abord présenté comme un loup solitaire, il aurait en réalité été inspiré par son frère Abdelkader, aujourd’hui en prison. Sa sœur Souad, également radicalisée et qui a quitté la France, fréquentait des prédicateurs salafistes dès 2001. En 2013, ce sont les frères Tsarnaev qui étaient à l’origine des attentats de Boston.

Des liens plus solides

Comment expliquer l’importance des fratries impliquées dans des attentats? «C’est un phénomène humain assez logique», avance Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste des mouvements djihadistes. «Les liens entre frères sont toujours plus solides qu’entre amis ou qu’entre inconnus, la confiance est donc plus grande.» Il note d’ailleurs qu’il n’y a pas que parmi les djihadistes que l’on retrouve des frères qui commettent ensemble des actes illicites, mais également dans les milieux criminels, dans la mafia… «Dans tous les groupes secrets et illégaux» résume-t-il.

Il serait également plus facile et plus rapide de se radicaliser avec ou au contact d’un membre de sa fratrie à cause de la proximité entre membres de la famille. «Vous n’avez pas besoin de faire connaissance, d’apprendre à connaître la personne: vous pouvez déjà vous faire confiance» nous dit Samir Amghar, enseignant-chercheur à l'université libre de Bruxelles.

Préparer un attentat avec son frère, c’est ainsi une manière de réduire les risques. «On se dit que l’on peut compter sur son frère, que s’il est cuisiné par la police, il ne vous vendra pas.»

«Les djihadistes vont essayer de fonctionner en petite cellule invisible, avec des personnes sur qui on peut vraiment compter.»

Selon l’auteur de L’islam militant en Europe, ce phénomène serait quelque chose d’assez nouveau. «Les processus de basculement dans la violence se faisaient de façon individuelle dans les années 90. On ne voyait pas autant de membres de la même famille commettre des actes de violence en Europe ou aux États-Unis (2001), lors des attentats de Madrid (2004) ou de Londres (2005) par exemple.»

Cette évolution serait due à un phénomène de «résilience»: fortement surveillées, les cellules djihadistes et leurs structures évoluent. «Dans les années 2000, il était encore facile de s’organiser autour d’un leader charismatique. Ces dernières années, on observe un phénomène d’autonomisation des cellules, qui s'organisent autour de pairs. Il y a une obsession chez les djihadistes du risque de l’infiltration et du démantèlement et c’est pour ça qu’ils vont essayer de fonctionner en petite cellule invisible, avec des personnes sur qui on peut vraiment compter, des personnes qui ne pourront pas nous vendre.»

Un repli sur la famille

Parmi ces personnes sur qui on peut compter, on trouve donc les frères, mais aussi d’autres membres de la famille, des amis d’enfance, des copains de braquage… «Cela va au-delà des frères, il est plus question de pairs» pour Samir Amghar.

La chercheuse Amel Boubekeur, qui travaille sur l’Islam en Europe, a également observé une évolution depuis les années 90. Elle décrit un glissement de la notion de «fratrie». «Dans les années 90, il y a avait un idéal de fraternité islamique qui se pensait comme une contre-fraternité par rapport à l’occident ou par rapport à des régimes corrompus dans le monde musulman.»

Au début des années 2000, il y a eu selon elle un basculement. «On est passé à des logiques de fraternité sur une base idéologique. Il ne s’agissait plus de parler aux musulmans, mais à ses frères dans un mouvement djihadiste. Puis il y a eu encore un autre rétrécissement sur une logique de quartier, voire une logique familiale.»

La sociologue rattachée à l’université de Grenoble justifie ce repli sur la famille par l’évolution du combat. «Avant, on se battait contre un régime corrompu. Aujourd’hui, il s’agit d’aller assassiner des civils en terrasse. Il est donc beaucoup plus difficile de se justifier auprès de ses pairs, d’où ce repli vers la fratrie au sens le plus strict du terme». En s'adressant à un frère, plutôt qu'à un ami ou à un inconnu sur internet, il serait plus facile de prendre le temps de le convaincre de la légitimité de la lutte armée.

Ainsi, selon un rapport du thinktank New America, cité par le Guardian, plus d’un quart des combattants occidentaux en Syrie et en Irak aurait une connexion familiale au djihad. C'était par exemple le cas des frères Cherif de Nice. Des travaux de l’université d’État de Pennsylvanie ont, eux, étudié les interactions de 120 terroristes considérés comme des «loups solitaires». Bien que ces personnes aient agi seules, leur famille et leurs proches étaient au courant de leurs intentions dans 64% des cas.

«Les histoires de loup solitaire, c’est complètement bidon» commente Wassim Nasr. «Personne n’est lobotomisé devant son écran, il y a un engrenage mutuel dans un petit groupe, ou auprès d’un frère. Ils sont en vase clos et se motivent entre eux». Et sont donc plus à même d’aller jusqu’au bout.

Samir Amghar considère également que la théorie du loup solitaire est «battue en brèche par les faits». «On nous dit depuis des années que les attentats se font par des gens autonomes, mais c’est toujours lié à un phénomène de groupe, soit à travers un leader charismatique, soit à travers un proche.»

Marie Kirschen est journaliste chez BuzzFeed News, France, et travaille depuis Paris.

Contact Marie Kirschen at marie.kirschen@buzzfeed.com.

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