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Il faut en finir avec le cliché de la lesbienne qui couche avec des hommes

Comme récemment dans la série Dix pour cent, il arrive régulièrement que des personnages introduits comme gays ou lesbiens couchent finalement avec une personne du sexe opposé... au plus grand regret des fans homos. [Attention, cet article contient des spoilers]

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Cet article contient de nombreux spoilers sur la série Dix pour cent ainsi que sur d'autres fictions.

Andréa Martel est une petite révolution. Cette héroïne de la série de France 2 Dix pour cent, dont la deuxième saison vient de s’achever, est charismatique, stylée, grande gueule, belle, attendrissante, badass, drôle et... lesbienne. Une héroïne homo de premier plan dans une série en prime time et en clair –le tout sur une grande chaînes nationale? C’est du jamais vu dans le paysage de la télé française, si frileuse sur les questions LGBT.

Il y a bien eu quelques téléfilms sur l’homosexualité féminine, souvent un peu mal fichus, quelques second rôles, parfois un peu maladroits. Mais rien d’aussi exaltant à une heure de si grande écoute. Andréa est une protagoniste multidimensionnelle très bien écrite. Son homosexualité est posée, là, sans que ce soit un problème, sans qu’elle ne soit cachée. Cerise sur le gâteau, Andréa est campée à merveille par une Camille Cottin qui crève l’écran. LA star de Dix pour cent, c’est elle.

Comme de nombreuses téléspectatrices lesbiennes, avides de visibilité, j’ai tout de suite accroché. Et puis il y a eu l’épisode trois de la deuxième saison, diffusé fin avril. Andréa y est en compétition avec le boss de sa boîte, Hicham, pour séduire une mannequin. Lors d’une fête dans un château, Hicham finit par remporter la partie: il se glisse dans une chambre, la top à son bras. Mais c’est sans compter sur l’égo vexé d’Andréa qui, une bouteille à la main, décide de les rejoindre. Phrase d’accroche: «Tu croyais quand même pas que tu allais l’avoir pour toi tout seul?!» Mais, alors que ce plan à trois improvisé se lance, Andréa et Hicham délaissent tout de suite la belle blonde, pour s’embrasser à pleine bouche et rouler sur le lit. Réaction de la mannequin abandonnée (et la nôtre): «Non mais sérieux? Pfff...»

Après avoir passé huit épisodes à assumer son amour des femmes, Andréa abandonne une déesse aux yeux bleus pour son boss, cruel et manipulateur? Certains téléspectateurs et certaines téléspectatrices ont été un peu surpris-e-s. Voire déçu-e-s.

Ca fait quand même bien chier de voir l'un des rares et meilleurs personnages de lesbiennes coucher avec un mec... #DixPourCent

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MAIS LAISSEZ NOUS AVOIR UNE LESBIENNE DANS UNE SERIE FR PUTAIN, MERDE, ARRETEZ DE LA SHIPPER AVEC HICHAM. Ca me déprime là. #DixPourCent

#DixPourCent forcément le perso gay ne peut pas être épanouie en étant lesbienne est doit répondre au fantasme hétérosexuel en devenant bi

«Je me suis pris quelques remarques assez dures, raconte à BuzzFeed Fanny Herrero, la créatrice de la série. Il y a des filles homos qui l’ont mal pris. Je peux le comprendre parce que c’est assez rare d’avoir une héroïne lesbienne à la télé, donc ce n’est pas pour la remettre dans les pattes d’un mec, je comprends bien. Le rapport au sexe est assez libre dans Dix pour cent, il y a une liberté de ton, je pensais que cette liberté de ton suffisait et que ça nous permettait de jouer avec les codes.»

Fanny Herrero précise que, si elle est hétéro, il y a deux femmes homos dans l’équipe d’écriture. Visiblement peinée par ces retours, elle concède d’elle-même:

«Peut-être que j’ai été trop légère avec ça. À cet endroit-là, on n'a pas réalisé que ça pouvait blesser. Peut-être qu’on aurait dû être plus délicat, mais on écrit des personnages, on n’écrit pas pour une cause. D’un point de vue scénaristique, on a un échiquier de personnages qu’on anime et des fois on exagère un peu pour les besoins de la dramaturgie. Peut-être qu’on va pousser les personnages plus vite à des endroits où, dans la vraie vie, ils n’iraient pas, où ça prendrait plus de temps.»

Au-delà de Dix pour cent, si ce petit twist a énervé, c’est qu’il s’ajoute à la longue liste des films ou séries où une héroïne est introduite comme lesbienne (attention, on ne parle pas de personnages bi, ou en questionnement, mais bien de personnages clairement présentés comme homos) pour mieux la faire coucher avec un homme quelques minutes plus tard.

Le film le plus détesté des lesbiennes

Un film incarne tout particulièrement ce cliché scénaristique: Méprise multiple (Chasing Amy, en VO), qui gagne, largement, l’Oscar du film le plus détesté par les lesbiennes dans les années 90. Le héros, incarné par Ben Affleck, devient ami avec la belle et libre Joey. Il lui pose plein de questions (toutes plus idiotes les unes que les autres) sur les femmes homos et s’étonne que le sexe lesbien puisse être considéré comme du «vrai sexe» puisque, selon son raisonnement, il ne peut y avoir de vraie pénétration sans pénis. Comme –attention, surprise– il tombe raide dingue de Joey, celle-ci tente de lui faire comprendre que ses avances sont déplacées et qu’il ne respecte pas son identité... avant de lui sauter dans les bras, sous la pluie, comme dans la pire des rom-com, et de conclure qu’elle a enfin trouvé «le bon».

Un soir, après une de leurs parties de jambes en l’air (forcément démentes), elle lui explique comment elle en est venue à tomber amoureuse de lui, parce qu’il «la comprend». Et notre ami Ben de lancer cette blague: «Est-ce que je pourrais quand même dire aux gens que tu avais juste besoin d'un bon coup de bite?» Autant vous dire qu’après avoir vu ce film, j’ai eu envie de jeter mon ordinateur par terre et d’y foutre le feu.

Quelques autres exemples parmi d’autres? Dans Tout va bien, The Kids Are All Right, la mère lesbienne incarnée par Julianne Moore, dont la vie sexuelle avec sa compagne rime avec plan-plan, se lance dans une aventure avec le personnage de Mark Ruffalo (et, là, contrairement au sexe lesbien morose, les scènes hétéros sont muy caliente). Dans Gazon maudit, le personnage de Josiane Balasko se croit obligé de s’imposer un rapport avec Alain Chabat pour avoir un enfant. Côté séries, dans Queer as Folk, le seul couple lesbien de la série connaît une grosse crise quand Lindsay trompe sa compagne avec un rustre particulièrement antipathique (là encore, les étreintes hétéros sont super sexy, alors que Lindsay s’endort –littéralement!– quand elle couche avec sa compagne). Même chose dans la version américaine de Skins, où l'héroïne lesbienne s’entiche d’un garçon dès les premiers épisodes, ou encore dans la série de Netflix Dear White People, où on découvre que la prof qui refuse de se marier avec sa compagne pour snober «la culture hétéronormative» est, par ailleurs, la maîtresse d’un jeune étudiant.

Dans Toute première fois, le héros qui doit se marier avec son compagnon fait un «coming in» à sa famille

Mais ce coup de théâtre sévit aussi côté garçons. Dans Garçon d’honneur, un gay taïwanais dans le placard finit par coucher avec la femme qu’il utilise pour faire croire à ses parents qu’il est hétéro. Plus récemment, dans Toute première fois, le héros qui doit se marier avec son compagnon fait un «coming in» à sa famille après avoir rencontré une jolie Suédoise. Sur le petit écran, le meilleur ami gay de Clara Sheller finit par coucher avec elle, comme celui de Hannah dans Girls, qui s'intéresse soudainement à la belle gosse du groupe, sans que l’on comprenne trop pourquoi. Et on pourrait ainsi continuer longtemps la liste...

Systématiquement, des spectateurs protestent: pourquoi inclure des personnages homos, déjà peu fréquents, si c’est pour les faire revenir, même momentanément, dans le «droit chemin» d'une relation hétéro? Ce type d’histoires est dénoncé comme étant un «trope», c’est-à-dire une convention scénaristique, qui revient régulièrement dans les fictions. L’intrigue «une lesbienne couche avec un homme» fait partie des trois clichés dénoncés par le site «LGBT Fans deserve better» (les fans LGBT méritent mieux), qui a listé 46 héroïnes pour cette catégorie. «Devions-nous vraiment avoir ça?», s’énerve le site lesbien Autostraddle au sujet de Dear White People. «Est-ce que nous n’avons pas combattu ce trope ridicule depuis des décennies?»

Avec ce trope, les scénaristes contribuent aussi à invisibiliser la bisexualité. L’idée que l’on ne pourrait être que «homo» ou «hétéro» est une des formes que prend la biphobie ordinaire. Scénaristes, s’il vous semble que le personnage que vous êtes en train d’écrire pourrait être attiré par les deux sexes, pourquoi ne pas, tout simplement, le décrire comme bi?

Un cliché qui fait écho aux remarques homophobes

Bien sûr, on pourrait opposer aux fans déçus le fait que, dans la vraie vie, ce genre d’histoires peut très bien arriver. L’homosexualité n’est pas qu’une histoire de désir, c'est aussi une question identitaire. Il peut arriver qu'une personne s’identifie comme «gay» ou comme «lesbienne», car elle estime que c'est l'étiquette qui représente le mieux son identité, mais qu'un soir, elle se retrouve avec quelqu'un du sexe opposé dans son lit. La sexualité est en effet parfois plus fluide que les identités culturelles auxquelles on s'identifie. Il ne s'agit donc pas, bien sûr, de bannir ces histoires de nos écrans. Mais on peut tout de même s'interroger sur leur récurrence: comment cela se fait-il que ces configurations reviennent si souvent dans la fiction alors que, dans la vraie vie, ce n’est pas franchement le cas le plus courant?

Par ailleurs, dans la vie, il arrive aussi, par exemple, que des hommes hétéros, avec un coup dans le nez ou non, se retrouvent à coucher avec un autre homme. Encore une fois, la sexualité est parfois plus fluide que les étiquettes qu'on utilise pour se définir. Mais cette histoire-là est pourtant très peu racontée. Comment expliquer que le cliché de l’homo-à-voile-et-à-vapeur revienne si souvent dans la fiction, alors que son équivalent hétéro est si peu fréquent parmi l’océan de rôle hétéros?

 «Ce personnage avait une libido complexe et libre et pour moi, cela va au-delà de coucher avec des femmes»

Surtout, si ce trope est si agaçant pour les téléspectateurs concernés, c’est aussi qu’il fait écho aux ritournelles homophobes dont on nous rebat les oreilles à longueur de journée, et qu'il semble valider: «Tu vas bien finir par trouver le bon/la bonne», «Mais comment est-ce que tu peux être si sûr-e de ça que tu n’es pas hétéro? Tu as essayé au moins?», «Ce n’est qu’une phase».

Avec ce point bonus pour les lesbiennes: une relation entre femmes ne pouvant décemment être considérée comme du «vrai» sexe selon certains, elles finiraient bien par recoucher avec un homme à un moment ou un autre. Je ne compte plus les discussions sans fin que j’ai pu avoir avec des hétéros pour qui il était visiblement inenvisageable que je ne puisse pas être intéressée par le sexe masculin, quand bien même je suis lesbienne. Quand j'évoque mon histoire d'amour, certains ne peuvent s'empêcher de se demander ce que je peux bien faire dans mon lit. De «l'homosexualité», ils ne retiennent que la sexualité, et pour eux «lesbienne» rime avec porno. Si vous tapez «lesbienne» dans Google, les premiers résultats que vous trouverez seront une pléthore de scènes pornos où, là aussi, les membres du sexe opposé ne manquent pas de faire une apparition. Les relous estiment donc tout à fait légitime de tenter leur chance...

Et si c’était cette vieille idée que les gays et les lesbiennes sont avant tout des personnes très sexuelles, déjà affranchies des normes, ayant des vies sexuelles débridées, qui poussait les scénaristes à se permettre avec eux ce qu’ils ne se permettraient jamais avec leurs héros hétéros pépères? Serait-il plus facile pour eux d’imaginer une Andréa rock’n’roll nous surprendre avec ses conquêtes, plutôt que le rasoir Mathias Barneville ou le rigolo Gabriel Sarda–même si, dans la réalité, il existe de nombreux Mathias qui peuvent avoir aussi des rapports avec des hommes...

Derrière le sexe hétéro, la maternité

«Andréa est homo mais elle est suffisamment libre pour pouvoir, sur un coup d’un soir, coucher avec un homme et que ça ne lui pose pas problème parce qu’elle a une sexualité suffisamment mature et épanouie pour ne pas se poser de questions, estime ainsi Fanny Herrero. Dès le départ, je savais que ce personnage avait une libido très riche, complexe et libre et pour moi cela va au-delà de coucher avec des femmes. Je pense qu’Andréa est plus moderne que ça.»

La scénariste met en avant que, en revanche, elle n’aurait jamais écrit la même intrigue pour le personnage de Colette, bien plus traditionnel.

Dans Dix pour cent, cette coucherie hétéro permet surtout d'enchaîner sur la question de la maternité, puisqu’Andréa tombe enceinte. «J’avais envie de confronter Andréa à cette question, car elle est plus rugueuse dans son rapport à la maternité. J'avais envie de dresser le portrait d’une femme qui devient mère différemment de ce que l’on voit d’habitude, je voulais qu’elle soit contrariée par cette grossesse.» Pour la scénariste, il n'est donc pas question de lui faire planifier une PMA, de lui faire prendre un train à la gare du Nord pour filer se faire inséminer en Belgique, entre deux rendez-vous avec JoeyStarr et Juliette Binoche. Pas le genre du personnage. Il faut que ça lui tombe dessus. D'où l'option du «plan à trois».

Et puis cette grossesse sert aussi à faire revenir Colette, soudainement attendrie par une Andréa paumée par la situation. Et c’est là où Dix pour cent se permet un coup plutôt malin, qui la place, malgré des maladresses, à des années lumières de Méprise multiple. Hicham étant particulièrement détestable et Colette adorable, le spectateur en vient à souhaiter qu’Andréa regagne l'amour de son ex-compagne et que le patron d'ASK, pourtant le père biologique, les laisse tranquille. «Je trouvais ça intéressant de me dire que les téléspectateurs allaient penser: "mais non elle va pas coucher avec un homme, on veut qu’elle se remette avec Colette", s’amuse Fanny Herrero. J’aime bien titiller ce genre d’émotion.» Un retournement de situation que, pour une fois, on n’avait pas vu venir.

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