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L’asso qui voulait comparer le sort des animaux à l’esclavage a annulé son happening polémique

Le happening de «269Life Libération animale», qui devait se dérouler lors de la journée commémorative de l’esclavage, comparait l’esclavage au sort réservé aux animaux. Devant les protestations, l’association fait marche arrière et reconnaît une «maladresse» auprès de BuzzFeed.

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269Life Libération animale est une association qui se présente sur sa page Facebook comme «antispéciste et abolitionniste reposant sur un activisme offensif et usant de la "désobéissance civile" comme stratégie».

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L’antispécisme est un courant qui s'oppose au «spécisme», c'est-à-dire au fait de considérer que les êtres humains sont supérieurs aux animaux.

Jeff J Mitchell / Getty Images

Les antispécistes estiment que tous les êtres vivants devraient être traités de la même façon et que les animaux devraient donc avoir droit à la liberté, à ne pas subir de torture et à ne pas être tués.

Il s'agit d'un «happening géant» devant l'Assemblée nationale. Le texte de l'événement précise: «Comme elle le fait depuis maintenant un an, l'association 269Life Libération Animale continue de se saisir des dates symboliques pour soulever le débat sur le statut des animaux non humains.»

Mais ces derniers jours, de nombreuses personnes ont pris la parole pour critiquer l'initiative, l'accusant notamment d'instrumentalisation.

Le 10 avril, une note est postée sur Facebook par des militantes antispécistes racisées qui demandent à 269LifeLA de «respecter cette journée commémorative et de ne pas faire de la récupération de ce 10 mai à peine naissant dans le paysage français».

Sur Twitter, de nombreux internautes ont utilisé les hashtags #boycott269lifeLA et #stopdetournement10mai.

Je suis tellement choqué (notdéçu) de ce que compte faire @269LifeLA ! #boycott269lifeLA

Faites tourner 👇 #stopdetournement10mai #boycott269lifeLA pour dénoncer le racisme de @269LifeLA

Ils critiquent une «appropriation des luttes»...

L'antispécisme je dis oui mais l'appropriation des luttes sous couvert de "convergence" c'est tellement non putain https://t.co/rW9jM0bJhh

... et dénoncent l'action comme raciste.

Le 10 mai y'a une asso de vegan qui fait une manifestation pour " l'abolition" de la propriété des animaux. Cette a… https://t.co/U0HtQ5lebN

Autant je supporte les vegans mais comparer animaux/noirs srx c'est ce qu'on faisait justement pendant l'esclavage/… https://t.co/k8d71b6NQD

Le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) a également pris position contre la manifestation.

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Louis-Georges Tin, le président du Cran, explique à BuzzFeed News avoir contacté les organisateurs pour leur faire part de deux arguments principaux:

«Tout d'abord, les noirs ont été comparés à des animaux et comparer les animaux aux noirs nous rappelle nécessairement des histoires fâcheuses. J'entends bien que leurs intentions ne sont pas racistes mais, qu'on le veuille ou non, c'est un élément de la rhétorique raciste. Ce sont des rapprochements qui ont une histoire.

Par ailleurs, le fait de prévoir une manifestation le 10 mai est vexatoire. Beaucoup de militants se sont battus pour obtenir cette date de commémoration, et il y aurait un effet de brouillage des messages. Pourquoi ne pas choisir une autre date, qui soit la leur?»

L'illustratrice Maeril a posté cinq planches dans lesquelles elle rappelle l'origine de la journée du 10 mai, qui a lieu tous les ans, depuis 2006, en référence au 10 mai 2001, jour de l'adoption en dernière lecture par le Sénat de la loi reconnaissant la traite et l'esclavage comme crimes contre l'humanité.

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Elle met en avant: «L'esclavage et l'holocauste désignent des drames historiques précis qu'il convient de ne pas détourner, peu importe le motif: ce n'est certainement pas à des non-concerné-e-s d'aller établir un lien.»

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@mrsxroots @269LifeLA @LomamiPo Je comprends qu'on puisse être choqué, mais pq ne pas étendre notre sphère de consi… https://t.co/surOak9c4p

L'association avance que son action est «loin d'être un souhait de minimiser, d’invisibiliser et encore moins d’instrumentaliser la journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage».

Elle indique que cette action «consiste tout au contraire à parler de l’esclavage, à en faire un sujet d’actualité en visibilisant les liens entre des victimes subissant le même type d'oppression». Et détaille:

«L’action repose sur une analogie: entre l’opposition à l’esclavage humain et l’opposition à la marchandisation et consommation des animaux non humains. Une analogie n’est pas une identité, et c’est bien pour cela qu’elle a une vertu éclairante!

Elle est en outre un hommage à ceux qui luttèrent contre l’esclavage humain, et une invitation à ne pas soutenir l’esclavage animal, au nom de ceux qui en sont les victimes.»

«L’analogie est en effet inopportune quand, de bonne foi, des victimes d’oppressions intra-humaines comprennent de travers, imaginent que le but est de les rabaisser, ou de minimiser ce qu’elles endurent», avance aussi l'association.

Le 13 avril au soir, l'association a finalement annoncé qu'elle annulait son action, «après une longue discussion avec le président du Cran» et la «lecture approfondie des témoignages que nous avons reçus».

Facebook: 269LIFE.LIBERATION.ANIMALE

«Le parallèle entre le spécisme et le racisme a été mal compris et mal vécu», commente à BuzzFeed News Tiphaine Lagarde, co-présidente de l’association avec Ceylan Cirik.

Selon elle, ce parallèle reste valable, «dans le sens où les animaux sont dans un système qu’on peut qualifier d’esclavagiste. Je ne compare pas la condition d'esclaves humains et d’esclaves animaux. Ce que je compare, c’est le système. C’est le même système d’asservissement d'un être au profit d’un autre.

Ce n’est pas une comparaison qui se veut outrageante car, pour nous, les animaux et les humains, c’est la même chose. Donc dire que des humains sont comme des animaux, ce n’est pas du tout une critique ou un propos raciste comme dire “les noirs sont des singes”. On s’inscrit dans une démarche d’égalité de tous les êtres vivants.»

«Mais l’antispécisme est mal connu, c’est trop tôt en France», estime-t-elle. Et reconnaît:

«J’aurais dû contacter les associations antiracistes. L’association reconnaît ses maladresses. La cause animaliste est composée majoritairement de personnes à la peau blanche et c’est un problème. Ce sont des gens qui n’ont pas toujours conscience du problème du racisme. On va vraiment essayer de joindre les deux luttes. Cette polémique va nous permettre de réfléchir à ce sujet-là. La remise en cause, c’est bien.»

La possibilité d’une action le 10 mai l’année prochaine n’est cependant pas exclue. «On aimerait beaucoup travailler avec les associations antiracistes, pourquoi pas pour mener une action ensemble», conclut Tiphaine Lagarde.

Marie Kirschen est journaliste chez BuzzFeed News, France, et travaille depuis Paris.

Contact Marie Kirschen at marie.kirschen@buzzfeed.com.

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