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Stérilisation volontaire : c'est encore le parcours de la combattante

«Personne ne juge une femme de 30 ans en CDI, en couple depuis 10 ans quand elle veut un enfant. Pourquoi le faire pour celle qui n'en veut pas ?»

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Un choix facile à assumer mais pas toujours facile à défendre

Je n’ai jamais voulu d’enfant. Je ne me suis jamais vue mère. Jamais.
Même petite, pourtant, l’injonction sociale est forte. Ado, c’est devenu plus clair et j’ai commencé à l’exprimer. Ça a toujours été important pour moi d’en parler, parce que c’est un tabou : être une femme et ne pas vouloir d’enfant. Quand j’ai commencé à avoir une sexualité, c’est devenu une angoisse, un poids même. La peur panique de tomber enceinte. J’ai toujours été très prudente avec ma contraception, j’ai pris la pilule très jeune et j’ai cumulé avec la capote pendant des années, même dans des relations sérieuses. J’ai fait des tests de grossesse à la moindre inquiétude. J’ai toujours été très cash avec mes partenaires aussi, dès que la relation devenait sérieuse, je mettais les choses au clair. J'ai la chance inouïe de n'avoir subi aucune pression de mon entourage familial, amical ou de mon amoureux, ce qui a rendu mon choix facile à assumer même s'il n'était pas toujours facile à défendre.

C'est surprenant de voir comme les gens se sentent libres de juger et de jauger cette décision. Personne ne juge une femme de 30 ans en CDI, en couple depuis 10 ans quand elle veut un enfant. Pourquoi le faire pour celle qui n'en veut pas ? Les gens se sentent libres d'infantiliser «Tu es encore jeune», de se livrer à des analyses de comptoir «Oui, mais c'est à cause de ta relation avec tes parents», «C'est parce que tu as peur de grossir», de vous vouer à la solitude «Tu vieilliras seule alors ?». La stérilisation volontaire est un droit, j'ai voulu faire valoir ce droit pour ne plus avoir à penser quotidiennement au fait que je ne veux pas d'enfant. Ça a été compliqué, très compliqué.

Voici mon carnet de bord.

Jour 1. 2012, j’ai 26 ans, je prends la pilule depuis 10 ans. Je suis une militante féministe depuis plusieurs années. Au détour d’une conversation, je comprends qu’une copine de copine s’est fait ligaturer les trompes parce qu’elle ne voulait pas d’enfant. C’est l’illumination. Avec toute l'attention que j'ai portée aux méthodes de contraception, je ne savais pas ça à mon âge ? Ce n’était écrit nulle part, pas dans les brochures du planning familial, pas dans les cours d’éducation sexuelle que j'avais eus au lycée et au collège, nulle part. C’est une révélation, c’est ce qu’il me faut. Je pose quelques questions. Ça devient vite assez clair qu’en ayant jamais eu d’enfant et jeune, ça allait être une entreprise compliquée. Je m'en fous, je veux tenter ma chance. Je me renseigne sur la législation. Sur le papier, c’est parfait, je suis censée y avoir accès sur simple demande, attendre 4 mois de délai de réflexion et me faire opérer.

Jour 12. Je vais voir ma généraliste qui est profondément pro-choix et je lui expose mon projet. Je n’ai pas de gynéco de confiance parce que c’est souvent compliqué avec les médecins, en particulier les gynécos à cause de mon (sur)poids. Elle me recommande quelqu’un. J’appelle pour prendre rendez vous avec la gynéco que ma généraliste m’a conseillée. Je suis bloquée au standard, la secrétaire me demande l’objet de mon rendez-vous, je lui explique, elle me demande mon âge, si j’ai des enfants, puis me dit «non, le Dr Truc ne pratique pas cette intervention si vous avez moins de 40 ans». Je n’ai pas le temps d’argumenter, la conversation est finie. Effectivement, ça ne va pas être facile.

Jour 67. Je commence à faire le tour des gynécos de mes copines. Sauf qu’en fait, c’est pas simple, je ne connais personne qui a le même souhait que moi. Je me retrouve donc à demander à la gynéco d’une copine qui a des enfants si elle accepte de me stériliser. Réponse : «Non c’est pas possible.» Je demande pourquoi, elle me répond : «Bah je suis de l’école américaine.» Ah, merci, c’est beaucoup plus clair... Elle finit par dérouler ses arguments et elle aussi me dit qu’elle ne pratique pas avant 35 ans.

Jour 285. J’ai rendez-vous avec une nouvelle gynéco. Elle me demande de me foutre à poils, m’examine, me fait mal et pendant que je suis les pattes en l’air me balance : «Vous avez toujours été comme ça ?» «Ça ?» = grosse. Oui, je l’ai toujours été. Elle me parle des risques cardio-vasculaires que je ne peux pas ignorer tant on me les rabâche depuis mes 6 ans. Elle change ma prescription de pilule sans m’expliquer pourquoi. Sa seule obsession est de savoir si je mange entre les repas et si ma pilule me donne faim. Elle me diagnostique une MST ; je suis tellement abasourdie et humiliée par cette consultation que je n’en retiens même pas le nom. Je repars sans avoir pu poser mes questions sur la contraception définitive. Je lui ai écrit par la suite pour lui dire que j’estime qu’elle ne m’a pas bien traitée et que je ne consulterai plus son cabinet ; je n’ai jamais eu de réponse. J’ai été un peu échaudée. Je n’ai plus consulté de gynéco pendant un moment. Ma généraliste faisait mon suivi, et j’ai laissé mon projet de côté. J'étais résignée me disant qu’à mon âge, malgré la législation, personne n’accepterait de m’opérer.

Jour 539. Je viens d’avoir 28 ans. Je discute avec des collègues de travail. On est collègues depuis plusieurs années, on est même plutôt copines. Je dis que je ne veux pas d’enfant. Après les traditionnels «Tu vas changer d'avis», l'une d'elles me balance : «Mais du coup tu vas vieillir et mourir toute seule, ça ne te fait pas peur ?» J’ai envie de hurler qu’on ne fait pas des enfants pour qu’ils vous torchent sur vos vieux jours et que c’est pas parce qu'on n’a pas de descendance qu'on est seule, mais je ne dis rien.

Jour 1676. J'ai un gros coup de mou, je suis fatiguée et je dors tout le temps. Je ne sais pas trop ce qui se passe. J’en parle à ma grand mère qui me dit de faire attention, que c’est un symptôme de grossesse dans la famille. Je file chez le médecin. Je lui demande un bilan sanguin avec un test de grossesse. Elle me demande si j’ai pris des risques, je réponds : «Bien sûr que non, mais on ne sait jamais.» Autour de moi, ces dernières années, il y a plusieurs filles qui sont tombées enceintes sous pilule et qui ont fait des dénis de grossesse. C'est ma pire angoisse.

Jour 1677. Je fais mon test : je ne suis pas enceinte. Mais cette inquiétude a ravivé un truc en moi. Je veux accéder à une contraception définitive. C'est mon corps, mon droit, mon futur, c'est moi qui décide. Pas un médecin, pas «l'ordre établi», pas une prétendue nature. Point. Je repars au front. Et en bon petit soldat, je continue à prendre la pilule tous les jours. Mais je me rends compte que ça fait presque 15 ans que je la prends et j'ai de plus en plus envie de virer ce geste et ces hormones de mon quotidien.

Jour 1695. J'ai à nouveau rendez-vous chez un gynéco. Je me sens confiante et il me met en confiance. Je lui explique pourquoi je viens le voir. Il me dit très rapidement qu'il ne le fera pas. En même temps s'installe un climat étrange où il me demande quand même d'argumenter alors que je sais que je ne peux pas le faire changer d'avis. S'en suit un échange de presque une heure particulièrement pénible. Petit combo de ses arguments : «Vous pouvez croire que c'est un geste féministe pour que les femmes puissent disposer de leur corps, mais en fait cette loi a été créée pour protéger les femmes handicapées mentales des stérilisations forcées, pas du tout pour créer un nouveau moyen de contraception.» «Vous pouvez changer d'avis, vous êtes jeune et puis quand même c'est définitif», oui, mais faire des enfants aussi c'est définitif. «Si votre conjoint décède ? Et que vous rencontrez quelqu'un d'autre qui vous convainc d'avoir des enfants ?» Sauf qu'on fait des enfants parce qu'on les veut, pas pour garder un homme qui vous convainc... «Et puis avec votre poids c'est trop dangereux, je dis quoi moi à votre famille quand vous serez morte sur la table à cause de l'anesthésie et que je devrai leur expliquer que c'était pas une opération absolument nécessaire ?»

Je lui ai quand même glissé que si demain je demande à me faire poser un anneau gastrique, personne ne refusera à cause des risques de l'anesthésie. «Si vous me disiez que vous ne supportez pas la pilule, que vous êtes allergique au latex et que vous avez eu l'utérus perforé deux fois par des stérilets, je dis pas, mais là, vous voulez même pas essayer une autre contraception.» «C'est une mutilation !» C'en était trop. Je me suis effondrée, j'ai pleuré. Je voulais partir mais il n'arrêtait pas de parler. Je suis rentrée chez moi complètement démolie et allégée de 50 €.

Jour 1740. Je découvre le groupe Facebook Stérilisation Volontaire (Ligature, Essure, Vasectomie) : près de 2000 membres, de tous âges, beaucoup de femmes, un peu moins d’hommes, des trans aussi, avec ou sans enfants. Je le rejoins et y trouve des fichiers qui expliquent les différentes méthodes de stérilisation, et, le graal: un fichier créé par les utilisatrices qui répertorie des médecins qui pratiquent l'intervention. J'en trouve une à 40 km de chez moi ; je prends rendez-vous. Ça fait du bien de trouver une communauté, même si elle est virtuelle, qui partage les mêmes questions, de lire des retours d’expériences fructueuses ou non.

Jour 1762. Je tombe (enfin!) sur une gynéco douce et à l'écoute, même si elle m'explique qu'elle a quelques réserves quant à mon âge et au fait qu'elle ne me suit pas et donc ne me connaît pas. Elle me demande de lui transmettre un courrier de mon généraliste justifiant que cette demande est ancienne. Elle m'explique les différentes méthodes, elle me recommande quand même un stérilet mais reste ouverte à la discussion. À ce stade-là, je sais déjà que la méthode la plus utilisée est Essure (la pose de petits implants en forme de ressort dans les trompes, les trompes créent du tissu cicatriciel autour et se bouchent) et qu'on est en train de voir éclater un scandale sanitaire par rapport aux effets secondaires. Je sais aussi que ce n'est pas la solution que je souhaite privilégier. Je sais surtout que si c'est le seul moyen d'avoir une contraception définitive, j'accepterais malgré les risques.

Jour 1769. J'ai la lettre de mon médecin.

Jour 1829. J'ai à nouveau rendez-vous chez la gynéco qui fait débuter le délai de réflexion et qui me demande de prendre rendez-vous avec une psychologue de l'hôpital. Je suis à deux doigts de refuser parce que j'estime que je n'ai pas à prouver ma bonne santé mentale pour faire valoir mes droits. Mais combien de temps cela prendra avant de trouver quelqu'un d'autre ? Je suis déjà à 40 km de chez moi, jusqu'où faudra-t-il aller ? J'accepte, on fixe une date pour l'intervention et on convient d'une ligature par cautérisation en cœlioscopie : le médecin brûle les trompes pour les boucher puis les coupe et les sépare.

Jour 1850. Je vois la psy de l'hôpital qui me reçoit dans le service maternité («Quel tact !»). On passe une demi-heure ensemble, elle est respectueuse et c'est fort appréciable. Elle m'a quand même demandé si l'intervention changerait quelque chose à ma féminité.

Jour 1863. Je prends un verre avec une amie, on discute et je lui dis que mes démarches ont enfin abouti. Elle savait que je ne voulais pas d'enfant mais elle ne savait pas que je voulais une stérilisation. Elle me pose beaucoup de questions. Notamment par rapport à mes parents avec qui j'ai des rapports difficiles. Je lui explique que pour moi, ce sont deux choses complètement différentes, qu'il est question de moi et de mon rapport aux enfants, pas de mes parents. Il y a une femme toute seule à la table d'à côté, elle se sent suffisamment à l'aise pour me dire qu'elle aussi, elle a des rapports compliqués avec ses parents mais que ses enfants sont sa raison de vivre et des êtres merveilleux. Je lui dis que c'est super pour elle mais que chacun sa vie. Mais elle n'arrête pas, elle veut me convaincre de laisser la porte ouverte. Quelques jours après, ma pote m'a appelée pour me dire : «Je suis désolée, j'ai pas réagi comme il fallait, tu es trop forte, tu as gagné ton combat, c'est super.» Je la kiffe.

Jour 1885. Dernier rendez-vous avec la gynéco avant l'intervention pour signer les consentements.

Jour 1915. L’intervention a lieu demain. J'ai peur, les paroles du gynéco du jour 1695 me tournent dans la tête : et si je mourais sur la table parce que j'étais trop grosse ?

Jour 1916. Plus de 5 ans après ma première demande, c’est enfin le grand jour de l’opération. Je redoute un peu parce que j'ai l'habitude du personnel hospitalier en sous effectif et indélicat. La dernière fois que j'ai été anesthésiée, l'anesthésiste m'a dit : «Je m'attendais pas à ça...» «Ça ?» «Oui, parfois on s'attend à avoir des petites personnes, et on a des gens plus costauds.» Rassurant quand 20 minutes avant de t'endormir, l'anesthésiste ne connaît pas ton poids. Mais, cette fois, tout s'est bien passé. L'équipe était super, je n'ai pas ressenti de jugement et on m'a expliqué tout ce qui se passait. Quand je me suis réveillée, ma première pensée a été «Je ne suis pas morte ? Cool, mon combat est fini...» Je me sentais émue et soulagée.

Jour 1925. J'écris ces mots et me je dis que pour la première fois de ma vie, ma sexualité sera quelque chose d'entièrement positif, sans crainte, sans arrière pensée. J'ai pu choisir la vie et la contraception que je voulais et je me sens libérée d'un poids. Ce soir, je prends le dernier comprimé de ma plaquette de pilule. Je n'aurai plus à penser chaque jour que je ne veux pas d'enfant. À partir de maintenant, c'est comme ça et c'est tout.

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