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Comment des ados souffrant d'anorexie s'entraident sur Instagram

De jeunes femmes atteintes d'anorexie se tournent vers des applications comme Instagram pour trouver un soutien qu'elles estiment manquant chez les professionnels de santé. Mais l'initiative pourrait-elle faire davantage de mal que de bien?

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En général, quand une jeune fille de 16 ans choisit un restaurant, elle le fait avec le maximum de plaisir en tête: le sucre et le gras la font succomber et la cerise sur le gâteau, c'est quand l’établissement est situé dans un quartier animé et commerçant. Ashleigh Ponder, elle, préfère s'installer dans une banale cafétéria des faubourgs de Lincoln, au Royaume-Uni. Ce jour-là, les lieux sont à moitié vides. Le coup de feu du déjeuner est terminé et seules quelques tables sont occupées par des familles et des couples de personnes âgées.

Ashleigh est accompagnée de sa mère, Gill, et choisit une table dans un coin. Sa démarche est assurée. «C'est une meneuse», commente Gill. «A l'école, c'est toujours elle qui décide».

Ashleigh, qui est petite pour son âge, est vêtue sans chichis – un chemisier blanc sur une jupe sombre. Elle explique adorer cuisiner et faire du sport, et se mettre tout doucement à la photographie. Elle commande un verre d'eau.

«Cela fait à peine trois mois que j'arrive à manger à l'extérieur», dit-elle, avant d'étudier le menu en silence.

Ashleigh est en train de sortir de l'anorexie; cela fait trois ans qu'elle aura été diagnostiquée. Dans sa rémission, comme dans sa maladie, Ashleigh a tout documenté sur Instagram. Aujourd'hui, elle peut compter sur une quantité appréciable de followers et internet la relie à un grand réseau de personnes souffrant de troubles alimentaires.

«La vérité, c'est qu'Instagram m'a évité l'hôpital», dit-elle.

Pour Ashleigh, le diagnostic d'anorexie est tombé l'année de ses 13 ans. Le début de ses problèmes, elle le situe avec l'arrivée d'une fatigue chronique. Elle était toujours couchée, incapable de sortir et de vaquer à ses occupations, notamment ses loisirs. Elle perdait rapidement du poids, et une expérience désastreuse avec une diététicienne a empiré le problème.

«Elle me disait de mettre de la crème fraîche sur tout, et comme je ne bougeais plus, mon poids s'est envolé», explique Ashleigh. «Je ne mangeais que des trucs en paquet, sur lesquels étaient mentionnées des informations nutritionnelles précises». Bientôt, elle développe des angoisses irrationnelles face à la nourriture: «J'étais incapable de manger des pommes, parce que j'avais peur qu'une couleur soit plus calorique qu'une autre».

Durant son traitement, Ashleigh se met à chercher d'autres malades, insatisfaites comme elle, sur Instagram. Elle tombe d'abord sur des contenus pro-ana, qui ne la convainquent pas. «Selon moi, les sites pro-ana sont malsains, parce qu'on ne devrait jamais souhaiter le malheur des gens, et l'anorexie vous rend malheureux. On ne peut pas en être fier», résume-t-elle.

Puis Ashleigh trouve sa communauté de convalescence. Elle crée un compte dédié et se met à documenter tous ses repas. Grâce au moteur de recherche d'Instagram, les hashtags, les commentaires et les followers qu'elle commence à gagner, Ashleigh entre en contact avec d'autres jeunes filles dans la même situation qu'elle. A l'entendre, ce réseau de soutien lui aura été vital.

«En particulier, il y a un groupe d'amis avec qui je parle sur Instagram depuis deux ans maintenant. On se parle vraiment souvent. Ce sont mes meilleurs amis d'internet. Il y en a deux en ce moment – l'un vit au Royaume-Uni – qui iront cet été en Californie pour voir leur meilleure amie, qu'ils ont rencontrée par ce biais».

Au Royaume-Uni, selon une étude menée en février dernier, 725 000 personnes souffriraient d'un trouble alimentaire. Les jeunes filles entre 15 et 19 ans sont les plus à risque, avec 4610 nouveaux cas diagnostiqués par an. Et vu que l'usage d'Instagram a été multiplié par deux au cours de l'année dernière chez les 12-15 ans britanniques, il n'est pas surprenant de voir des adolescentes souffrant de troubles alimentaires se trouver des camarades d'infortune grâce à l’application.

En premier lieu, les membres de cette communauté de convalescence se servent de leurs comptes pour documenter leur consommation alimentaire. Les commentaires précisent les aliments ou partagent une anecdote, en rapport ou non. Certaines photographies montrent des tonnes de junk-food, quand d'autres se focalisent sur la qualité de l'image et le stylisme culinaire. Les comptes les plus influents atteignent souvent les dizaines de milliers de followers. «Tout ce qui passait dans ma bouche, je le prenais en photo», précise pour sa part Ashleigh. «A la fin de la journée, je faisais un collage et ça me permettait de prendre conscience que je n'avalais quasiment rien du tout».

Les convalescents peuvent communiquer via différents hashtags. Il y a #PlantBased, pour ceux qui souhaitent une alimentation majoritairement végétarienne, #BeatAna, pour les personnes en convalescence ou encore #BalancedNotClean – qui est aussi le nom du compte d'Ashleigh. Il s'agit d'un sous-groupe qui se concentre sur la diversité alimentaire et ignore la mode du «clean eating». Selon Ashleigh, cette obsession de la «détox» est susceptible d'aggraver des problèmes existants, même si elle respecte les végétaliens. «Ce n'est pas sain de s'interdire des choses», dit-elle, «cela revient à se créer une nouvelle obsession alimentaire».

Reste que la question des troubles alimentaires sur les réseaux sociaux n'est pas forcément évidente. Instagram bloque par exemple des hashtags associés à la promotion de certains troubles alimentaires, à l'instar de #Thinspo ou de #ProAna. Instagram a expliqué à BuzzFeed News que le tag #Anorexia était accepté, car il pouvait aider des malades en voie de guérison. Des tags non bloqués liés aux troubles alimentaires peuvent aussi pointer sur des contenus susceptibles d'être traumatisants. De plus, malgré ces garde-fous, diverses variations des hashtags sont accessibles, et sont souvent suggérées par l'application elle-même lorsque vous chercher un terme interdit.

Ashleigh dit qu'il existe des hashtags secrets, utilisés par certains internautes pour contourner les restrictions, mais ne sait pas ce que ces mots sont.

La famille d'Ashleigh a connu son compte en la voyant constamment photographier ce qu'elle mangeait. Sa mère dit ne pas utiliser les réseaux sociaux, mais se dit intéressée par le profil de sa fille.

«On cherchait tellement de moyens de l'aider qu'on s'est dit que si Instagram permettait de le faire, alors très bien», ajoute Gill. «Aujourd'hui, on discute de son nombre de followers, de ses posts».

Bon nombre de membres de la communauté de convalescence ne révèlent pas leur véritable identité ou ont des comptes privés pour empêcher des utilisateurs extérieurs à leur maladie de voir leurs photos. Les camarades de classe d'Ashleigh ont trouvé très tôt son compte sans qu'elle le sache. Pour elle, cette expérience tient du coming-out. «Mon compte, c'était comme un journal intime, je pouvais y écrire 'aujourd'hui machin et machin m'ont bien emmerdée'. Que des gens de ma classe l'aient vu m'a fait l'impression d'une intrusion dans mon intimité».

Désormais, Ashleigh est beaucoup plus ouverte. Elle parle en son nom, localise précisément ses images. «J'étais quelqu'un de très timide», précise-t-elle. «Aujourd'hui, grâce à Instagram, beaucoup moins».

Il y a un an, Ashleigh ouvrait un nouveau compte pour marquer la fin de la première phase de sa rémission. Elle a aussi monté un blog et travaille avec diverses agences spécialisées en lifestyle via des posts sponsorisés. Comme d'autres blogueurs culinaires, Ashleigh œuvre aussi en partenariat avec certaines marques, dont elle fait la promotion sur son compte Instagram.

A l'heure actuelle, ses partenaires sont Graze, une marque de plateaux repas; San Clemente Cookie Dough, qui fait des gâteaux sans œufs, gluten et produits laitiers; The Protein Works, une boutique en ligne spécialisée en nutrition sportive; Predator Nutrition, un marchand de compléments alimentaires pour bodybuilders et Protein Pick And Mix, une autre boutique en ligne de nutrition sportive. Selon Ashleigh, ces entreprises l'ont connue par Instagram et son blog, et l'ont contactée petit à petit.

«Graze, ils m'ont envoyé un message sur Tumblr me demandant s'ils pouvaient me poser quelques questions. C'est parti de là».

Buzzfeed News a contacté les partenaires commerciaux d'Ashleigh pour obtenir davantage d'informations. Graze et Predator Nutrition déclarent être au courant de son statut médical et expliquent qu'elle reçoit un pourcentage sur les ventes réalisées grâce à son site.

Par email, un représentant de Graze précise «Nous connaissions le blog de convalescence d'Ashleigh depuis un certain temps. Elle était une fidèle cliente de nos produits depuis plus de deux ans, qu'elle intégrait dans ses posts en compagnie de ses propres recettes. Depuis, Ashleigh est devenue membre de notre programme partenaire et touche 2€ quand un de ses followers s'abonne à notre service».

Les autres marques n'ont pas répondu à nos demandes de précisions.


Toutes les jeunes femmes en voie de guérison ne souhaitent pas forcément apparaître sous leur véritable identité. C'est le cas de Tiffany, qui a demandé à BuzzFeed News de ne pas donner son nom de famille. Elle a 22 ans et étudie la médecine en Ecosse. Elle vient tout juste de reprendre ses études après deux ans d'interruption suite à son diagnostic. C'est d'ailleurs sur son lit d'hôpital qu'elle a connu la communauté d'entraide Instagram.

«J'ai vu combien les gens pouvaient être terrifiés, perdus et confus quant à leur propre maladie, et toute la bienveillance dont ils pouvaient faire preuve. C'est incroyable», dit-elle. «Quand vous sortez de l'anorexie, c'est très dur. Dans mon cas, ça a même été douloureux. Et savoir qu'on peut aider quelqu'un, et qu'il y a aussi des gens qui sont là pour vous soutenir, ça facilite le combat».

Tiffany a même reçu des messages de personnes souffrant d'autres maladies mentales. Elle explique que, dans son cas, l'intervention de professionnels de santé a été d'un grand secours et qu'elle encouragera toujours les malades à chercher avant tout une aide médicale. Mais elle sait aussi que certaines filles se servent d'Instagram comme d'un substitut thérapeutique, vu que l’accessibilité des services idoines peut énormément varier selon les régions.

«Ce qui me préoccupe, c'est que je vois parfois des gens qui ont un problème et qui se tournent des professionnels de santé pour demander de l'aide, mais comme ils ont un poids normal voire un très léger surpoids, ces thérapeutes les ignorent. Ce qui peut renforcer la peur de la blouse blanche».

Une préoccupation que fait sienne Freya Smith, 16 ans et vivant à Cambridge. Pendant longtemps, Freya a eu une mauvaise relation avec la nourriture. Elle estime que des expériences traumatiques survenues dans son enfance sont à la racine de son mal. Les traumatismes adolescents sont une cause très fréquente de troubles alimentaires. Selon la National Eating Disorder Association, des recherches montrent que 30% des malades ont subi des violences sexuelles.

«Parfois, les gens ne reçoivent pas l'aide dont ils ont besoin de la part des services psychiatriques parce qu'ils ne les comprennent tout simplement pas», dit-elle. «Mais ici, [sur Instagram], tout le monde soutient tout le monde, qu'importe qui tu es et d'où tu viens».

Freya a créé son compte à la fin d'une première thérapie contre l'anorexie. Son utilité aura été essentielle lors d'une rechute, tant elle voulait trouver d'autres personnes dans la même situation qu'elle. Mais contrairement à Ashleigh ou Tiffany, Freya accorde beaucoup d'importance à l'aspect esthétique de ses photos. Son compte est rempli de cascades de bonbons, de barres de céréales parfaitement alignées et empilées. Cela affecte souvent sa manière de manger, dit-elle, mais elle essaye de ne pas se laisser influencer par les nombreuses sous-sections de la communauté.

«Je ne poste que de la nourriture jolie et, parfois, cela me limite dans mes choix alimentaires. Je ressens aussi beaucoup d'injonctions à manger de la nourriture peu saine».


Deanne Jade, fondatrice du National Centre for Eating Disorders, s'alarme du manque de leadership professionnel qui peut se manifester sur Instagram. Elle mentionne aussi plusieurs pages Facebook sur lesquelles de jeunes individus s'encouragent les uns les autres, loin des services de santé consacrés. Pour Deanne Jade, ces pages sont «des communautés de gens souffrant de maladies mentales» et font la part trop belle à des «comportements toxiques». A son avis, de telles communautés font courir un risque d'«orthorexie» à leurs membres, un terme pas encore officiel référant à une obsession pour la qualité nutritionnelle des aliments.

BuzzFeed News a demandé à Deanne Jade pourquoi son centre n'était pas encore présent sur les réseaux sociaux, et ce en dépit de la demande manifeste que représente l'utilisation d'Instagram par de jeunes malades. En vacances au moment de recevoir nos questions, elle n'a pas pu y répondre.

Pour certains professionnels, le dialogue positif entre malades peut avoir des bénéfices. «Ce me semble être une idée positive: de jeunes personnes, dans une même situation, qui s'entraident», dit à BuzzFeed News le Dr Tony Jaffa, psychiatre spécialiste de l'adolescence. Même s'il admet n'avoir pas pris personnellement connaissance de ces groupes, il est très favorable à cette idée.

Un sentiment partagé par le Dr Pamela Rutledge, psychologue spécialiste des médias. Elle défend ces groupes comme une forme de lien social et de vecteur d'acception pour des individus qui se sentent souvent ostracisés du fait de leur trouble. Et le plus de la communauté Instagram, c'est qu'elle est toujours accessible aux jeunes filles en souffrance, contrairement aux services de santé. Les preuves visuelles de la convalescence et de la guérison, en particulier, peuvent être d'un grand secours. En cela, elle s'oppose à Deanne Jade et estime que ces pages ne sont pas nécessairement traumatisantes. Il s'agit plutôt de moyens, pour les personnes malades, de contrôler leurs réactions négatives – par exemple, l'angoisse de la junk-food.

«Ces filles créent une histoire – leur histoire – d'une façon très puissante, qui permet aux membres de la communauté de s'identifier et de se projeter dans leur parcours, ce qui augmente les probabilités qu'ils les prennent pour modèles et s'en sortent à leur tour»


Une création d'histoire qui se met tout de suite en marche quand le serveur de la cafétéria apporte à Ashleigh son déjeuner. Sans attendre, elle prend son assiette en photo et la poste sur Instagram.

«Du jambon, du poulet, des légumes et des patates – autant de choses qui montrent tout le chemin que j'ai pu parcourir grâce à cette communauté», commente-t-elle sous l'image. «Ces trucs, quelqu'un d'autre en a décidé les portions et je ne sais rien de leurs calories, alors qu'à une époque je ne pouvais manger que des aliments où les portions étaient bien précisées, avec leurs valeurs nutritionnelles».

En quelques minutes, les likes et les commentaires se succèdent. On félicite Ashleigh, on dit combien elle est inspirante. Au moment d'écrire ces lignes, la photo approche des 600 likes. Ashleigh précise que, si aujourd'hui ce n'est plus vrai, au début, les retours de ses followers étaient quelque chose d'essentiel pour elle. «A l'époque, je ne pouvais pas manger si je ne pouvais pas prendre ma nourriture en photo, parce que je voulais désespérément prouver que je mangeais. Aujourd'hui, c'est la photo qui m'importe, pas la présentation».

«Trop bien, t'es géniale!», commente recovering_dreamer.

«Tu es merveilleuse et inspirante. J'adore ton attitude et ton compte. Reste fabuleuse», ajoute from.tiffany.

«Mon compte, c'est bien plus que ma guérison. Il m'a permis de devenir celle que je suis», indique Ashleigh. «De prendre confiance en moi. Je suis tellement heureuse d'en avoir terminé, c'est ce que je souhaite à tout le monde».

Traduit de l'anglais par Peggy Sastre.

Consultez toujours un médecin en ce qui concerne votre santé et bien-être. Les articles de BuzzFeed ont uniquement un but informatif, et ne sont pas un substitut à un diagnostic ou un traitement médical ni à des conseils médicaux professionnels.

Si vous ou un de vos proches souffre d'anorexie, voici un site avec des ressources pour vous aider.

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Rachael Krishna is a reporter for BuzzFeed News and is based in London.

Contact Rachael Krishna at rachael.krishna@buzzfeed.com.

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