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Pourquoi le discours anti-élites n'est pas si nouveau que ça

Le post d'Hugo Clément contre les élites a connu beaucoup de succès. Révèle-t-il quelque chose de nouveau sur la politique française?

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Dans une publication Facebook partagée plus de 11.000 fois, le journaliste de Quotidien Hugo Clément s'en prend au discours anti-élites des représentants de l'élite politique.

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Le journaliste pointe l'hypocrisie chez les dirigeants politiques qui affirment être la voix du peuple sans vraiment en être issus.

C'est l'histoire d'un grand foutage de gueule. L'histoire de dominants, de diplômés de grandes écoles, d'héritiers, de dignes représentants de l'élite française. L'histoire de tous ces gens qui vous prennent pour des idiots.
Ils s'appellent Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy, Jean-Christophe Cambadélis, ou Florian Philippot.
Peu importe la couleur politique. Ils usent et abusent de l'arme la plus efficace du moment: le discours anti-élites.
En tant que journaliste de télévision, passé par une grande école de journalisme, fils de profs, vivant dans le centre de Paris, je fais sans aucun doute partie de l'élite, version média.
Mais il faut dire la vérité. Le discours anti-élites est une brillante invention… des élites. C'est du génie.

La victoire de Donald Trump a donné lieu à des discours anti-élites de la part de nombreux responsables politiques qui présentent pourtant quelques marqueurs d'appartenance aux élites.

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Ainsi, Gilbert Collard, qui a fait ses études chez les Frères Maristes et a grandi dans un château familial, a célébré, après la victoire de Donald Trump, «une fessée sur les fesses dodues des élites confortables».

Florian Philippot, qui a fait l'ENA et été haut-fonctionnaire avant de rejoindre Marine Le Pen, a de son côté déclaré sur Europe 1:

«C'est une année très difficile pour l'oligarchie. Il va falloir que toutes les élites auto-proclamées qui dirigent la France se réveillent.»

Comme le note Libération, certains candidats de la primaire de la droite ont aussi vu dans la victoire de Trump un signal positif pour eux.

Par exemple, Nicolas Sarkozy qui, en mars 2016, trouvait «terrifiant que 30% d'Américains puissent se reconnaître» dans le discours de Donald Trump, a estimé après la victoire de ce dernier que le peuple américain a exprimé son refus de «la pensée unique».

Pour Bruno Le Maire, Trump a gagné «parce qu'il a su entendre le peuple américain et parce qu'il n'a jamais dirigé les États-Unis». Le candidat français, qui a pourtant été ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin et ministre de Nicolas Sarkozy, se sent même «conforté dans [ses] choix politiques».

Une enquête des Échos fait par ailleurs état des différents réseaux économiques des candidats à la primaire.

Emmanuel Macron, qui a annoncé ce mercredi 16 novembre sa candidature à la présidentielle, se présente depuis un moment comme candidat «anti-système», inquiétant «les gens d'en haut» alors qu'il est passé par le lycée Henri-IV, Sciences Po, et l'ENA.

Le discours anti-élites n'est pas vraiment nouveau. «L'anti-élitisme est une des thématiques majeures de l'histoire du populisme», explique Jean Garrigues, historien spécialiste de l'histoire politique française. «Mais dans la tradition historique française, cette thématique était souvent portée par des gens extérieurs au système de gouvernance.»

Par exemple, prenez le général Boulanger, une des plus belles barbes de la IIIe République.

Le général Boulanger fut à la tête d'un mouvement populiste à la fin des années 1880, le «boulangisme». Certes, c'était un copain de Georges Clémenceau, qui l'a fait ministre de la Guerre pendant plus d'un an. Mais en tant que militaire, «il vient par définition de l'extérieur du système politique», explique Jean Garrigues. Même si, rapidement, il est rejoint par des représentants plus traditionnels du monde politique, de gauche comme de droite. «Son discours vise à le dissocier des élites, mais dès ce moment-là, c'est un discours ambigu», explique l'historien.

On retrouve un discours populiste différent, mais aussi anti-élites, dans l'entre-deux-guerres avec les ligues d'extrême droite.

Dans les ligues d'extrême droite des années 30, «Il y a une extériorité parce qu'elles refusent les courants politiques déjà existants et parce qu'elles essaient aussi de parler depuis des formations qui ne sont pas dans le système. La plupart de leurs dirigeants ne jouaient pas le jeu de l'élection législative. Les Croix-de-feu (une association d'anciens combattants d'extrême droite) n'ont pas participé aux élections et pourtant revendiquaient 800.000 adhérents.»

«Dans les années 50, Pierre Poujade ne vient pas de l'univers politique. Il n'est pas du sérail, bien qu'il crée à un moment un mouvement politique», poursuit Jean Garrigues.

Le poujadisme, qui a fédéré autour d'un discours anti-élitesparfois antisémite— est souvent synonyme de populisme. On ne peut pas dire que ce petit commerçant faisait partie des élites au moment où il a lancé son mouvement, même s'il est entré assez vite dans le système politique de son époque.

Depuis les années 70, c'est le Front national de Jean-Marie Le Pen, ancien député poujadiste, qui porte le discours anti-élites.

Pascal Le Segretain / Getty Images

«Il y a déjà une certaine ambiguité», note l'historien. Même s'il vient d'une famille populaire, Jean-Marie Le Pen touche, d'après ses biographes, une fortune conséquente dans les années 70. «Aux débuts du parti, les cadres n'appartenaient pas aux élites politico-économiques, mais Jean-Marie Le Pen en était déjà représentant», explique Jean Garrigues. Au contraire, le Front national de Marine Le Pen «est très systémique». Par exemple, quand on regarde les invités des Estivales de Marine Le Pen, à Fréjus, on trouve un certain nombre de hauts fonctionnaires, d'experts ou de représentants du monde intellectuel.

Mais ce qui est vraiment surprenant, c'est quand Nicolas Sarkozy, ancien président, ami de grands patrons, ancien maire de Neuilly-sur-Seine, adopte ce discours anti-élites.

Valery Hache / AFP / Getty Images

La thématique du discours anti-élites «est acculturée dans le champ sémantique de la droite libérale ou modérée. C'est quelque chose de vraiment nouveau, analyse Jean Garrigues. Ça s'explique par le rapport des forces politiques et de la nature de la campagne de Nicolas Sarkozy, qui cherche à retrouver une partie de l'électorat du FN.»

Pour résumer, le discours populiste anti-élites vient souvent de gens qui sont parfois légèrement hors du système, parfois légèrement à l'intérieur. Mais qu'il soit revendiqué par des représentants du système comme Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron est vraiment nouveau.

En réponse à Hugo Clément, vous pouvez aussi lire la critique de Daïc Audouit, journaliste politique à France 3.

Jules Darmanin est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Jules Darmanin at Jules.Darmanin@buzzfeed.com.

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