back to top

Comment les politiques utilisent le sondage de l'Institut Montaigne pour leurs intox

Comment des membres des Républicains et du FN utilisent le sondage sur les musulmans français de l'Institut Montaigne pour avancer de faux chiffres.

Publié le

Depuis sa sortie le 17 septembre, beaucoup de politiques citent l'étude de l'Institut Montaigne, publiée avec l'IFOP et le Journal du dimanche sur les musulmans en France. Souvent à tort et à travers.

Intitulée «Un islam français est possible», cette étude classe les musulmans en trois groupes généraux: 46% de musulmans «totalement sécularisés», 28% de musulmans «qui ont adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République», et 25% de musulmans qui sont dans un positionnement «intermédiaire».
Vincent Kessler / Reuters

Intitulée «Un islam français est possible», cette étude classe les musulmans en trois groupes généraux: 46% de musulmans «totalement sécularisés», 28% de musulmans «qui ont adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République», et 25% de musulmans qui sont dans un positionnement «intermédiaire».

Seulement, les résultats de cette enquête sont bien souvent déformés. Ainsi, cette affirmation selon laquelle le sondage indique que 28% des musulmans sont pour «l'application de la charia (la loi religieuse musulmane, qui n'est pas codifiée)» est fausse.

En effet, le chiffre de 28% n'indique pas du tout des musulmans qui seraient favorables à «l'application de la charia», mais la proportion de musulmans qui, selon la typologie de l'étude, « ont adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République». 32% des personnes qui se disent musulmanes sont en revanche d'accord avec l'affirmation «La loi islamique (charia) est plus importante que la loi de la République». Ce qui ne veut pas du tout dire qu'ils sont favorables à «l'application de la charia» en France. Cela impliquerait qu'ils soient favorables à ce que la loi française découle des principes islamiques, ce qui ne correspond pas à la question posée.
Twitter: @Marion_M_Le_Pen

En effet, le chiffre de 28% n'indique pas du tout des musulmans qui seraient favorables à «l'application de la charia», mais la proportion de musulmans qui, selon la typologie de l'étude, « ont adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République». 32% des personnes qui se disent musulmanes sont en revanche d'accord avec l'affirmation «La loi islamique (charia) est plus importante que la loi de la République». Ce qui ne veut pas du tout dire qu'ils sont favorables à «l'application de la charia» en France. Cela impliquerait qu'ils soient favorables à ce que la loi française découle des principes islamiques, ce qui ne correspond pas à la question posée.

Il n'y a pas non plus «29% d'une communauté qui se trouve tentée par la charia», comme l'affirme Nicolas Sarkozy sur Europe 1.

On ne trouve nulle part ce chiffre, mais on suppose que c'est une approximation des 28% de la typologie de l'étude.
europe1.fr

On ne trouve nulle part ce chiffre, mais on suppose que c'est une approximation des 28% de la typologie de l'étude.

De la même façon, il n'y a pas 28% de musulmans qui sont favorables à la polygamie, mais 75% de musulmans qui trouvent «normal que la polygamie soit interdite en France».

Un des soucis avec le sondage, c'est que tous les chiffres ne sont pas disponibles publiquement. Ainsi, on ne connaît pas la part de musulmans qui sont défavorables à l'interdiction de la polygamie en France, et la part de musulmans qui ne se prononcent pas. En outre, la réponse à cette question n'équivaut pas à une approbation ou à une désapprobation de la polygamie, mais à un commentaire sur la loi.

Un des soucis avec le sondage, c'est que tous les chiffres ne sont pas disponibles publiquement. Ainsi, on ne connaît pas la part de musulmans qui sont défavorables à l'interdiction de la polygamie en France, et la part de musulmans qui ne se prononcent pas. En outre, la réponse à cette question n'équivaut pas à une approbation ou à une désapprobation de la polygamie, mais à un commentaire sur la loi.

Dans son blog, Alain Juppé avance le même chiffre erroné de 28% de musulmans qui «approuvent la polygamie». Jean-François Copé affirme aussi que «28% des musulmans rejettent en bloc nos valeurs en défendant notamment le port du voile intégral et la polygamie».

C'est faux, et encore faux.

C'est faux, et encore faux.

Par ailleurs, certains politiques qui commentent les chiffres de l'Institut Montaigne ont tendance à oublier l'estimation de l'Institut, selon laquelle il y a entre 3 et 4 millions de musulmans en France.

Marion Maréchal-Le Pen confond aussi «rigoristes», le terme employé par l'Institut Montaigne, et «radicaux», le terme qu'elle emploie.
Twitter: @Marion_M_Le_Pen

Marion Maréchal-Le Pen confond aussi «rigoristes», le terme employé par l'Institut Montaigne, et «radicaux», le terme qu'elle emploie.

Le sondage en lui-même ne fait pas l'unanimité dans sa méthodologie. Dans une tribune au Monde, Patrick Simon, un socio-démographe directeur de recherche à l'INED, critique «la formulation équivoque des questions posées» par l'IFOP.

«Les questions qui sont évoquées se montrent très hétérogènes. Leur formulation ambiguë conduit à différentes interprétations. Ainsi, on demande : "En France, la laïcité permet-elle de pratiquer librement sa religion?" et si l’on répond non ou plutôt non, les auteurs avancent que l’on "conteste la laïcité"», explique notamment le socio-démographe.

Des questions ambiguës + des chiffres partiellement dévoilés + des politiques = beaucoup d'embrouilles.

Jules Darmanin est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Jules Darmanin at jules.darmanin@buzzfeed.com.

Got a confidential tip? Submit it here.