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    12 déc. 2016

    Gros pistons et petites manip pour une place en crèche à Boulogne-Billancourt

    Pour obtenir une place en crèche dans cette ville du 92, il vaut mieux squeezer la commission d'attribution des places et faire valoir un bon piston. Notre enquête lève le voile sur un processus très opaque, et très à l'ancienne, dans la deuxième plus grande ville d’Ile-de-France.

    Miguel Medina / AFP / Getty Images

    La mairie de Boulogne-Billancourt dans les Hauts-de-Seine.

    En mai 2013, Hervé*, cadre trentenaire habitant à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), a reçu une réponse négative à sa deuxième demande de place en crèche. Un moment pénible pour Hervé, comme pour les dizaines de milliers de parents à qui cela arrive en France tous les ans. Pour lui comme pour les autres, il ne restait plus qu’à chercher une autre solution, plus coûteuse ou moins pratique. À moins d'attendre la commission suivante, quelques mois plus tard, en croisant les doigts pour qu'elle débouche miraculeusement sur un résultat plus favorable. Hervé a eu une autre idée. Il a décidé d’interpeller directement le maire de Boulogne-Billancourt, Pierre-Christophe Baguet (Les Républicains), sur Twitter.

    Bien vu. Le maire est très investi sur Twitter et un mois plus tard à peine, Hervé obtient la précieuse place en crèche tant désirée. Il ne manquera pas ensuite de remercier l’édile sur le même réseau social.

    Interrogé par BuzzFeed, le père de famille explique:

    «J’ai utilisé Twitter car je sais que le maire est "connecté", n’y voyez pas davantage que cela. Il me semble que dans toutes les villes, les parents qui souhaitent obtenir une place en crèche font tout ce qu’ils peuvent…»

    Effectivement, de nombreuses villes et personnalités politiques françaises ont été épinglées ces dernières années pour l'opacité qui règne dans l'attribution de leurs places de crèches. Une enquête de Zone interdite dénonçait en 2007 le clientélisme en la matière dans la ville de Puteaux (Hauts-de-Seine), tandis que l’hebdomadaire lyonnais Les Potins d’Angèle révélait en 2008 que l’ancienne ministre de la Justice Rachida Dati avait appelé elle-même le maire de Lyon Gérard Collomb pour demander (et obtenir) une place en crèche pour sa nièce.

    Dans un article publié sur Slate en 2013, la journaliste Nadia Daam témoignait de la difficulté de ne pas devenir un «parent salaud» usant d'un bon vieux passe-droit pour obtenir une place de crèche qui aurait normalement dû échoir à une autre famille:

    «Les règles, les prérequis, les personnes prioritaires sont piétinées au nom du bien-être d’un nourrisson et la place en crèche semble autoriser l’usage de passe-droits et de pistons. Courriers au maire assortis d’une boîte de chocolats voire de quelques billets, crise de larmes sur l’air de "Prenez mon enfant où je m’immole par le feu", invention pure de problèmes familiaux, ou sollicitation d’un membre de la famille bien placé sont des comportements ordinaires, pire encore, efficaces.»

    90% des places attribuées hors critères objectifs ?

    Sauf qu’à Boulogne-Billancourt, les informations et les témoignages que nous avons récoltés révèlent un fonctionnement très opaque avec un recours aux pistons extrêmement enraciné. C’est ce que dénonçait début novembre Caroline Pajot, conseillère municipale d’opposition qui assiste aux commissions d’attribution des places en crèche.

    Cette élue écrit dans le magazine municipal que «l’opacité et le secret autour de l’attribution des places» en crèche «règnent à Boulogne-Billancourt », la commission en question n'étant «qu’une mascarade». Selon ses estimations, 90% des places en crèche attribuées dans la ville la plus peuplée d’Ile-de-France après Paris le sont «hors critères objectifs».

    Contactée par BuzzFeed News, la conseillère nous a donné quelques détails sur le déroulé de la commission. Selon Caroline Pajot, Marie-Anne Bouée, la maire adjointe à la famille et aux seniors, apporte à ces réunions un «petit carnet» sur lequel les noms des heureux parents choisis sont écrits au crayon à papier. Elle les dicte aux membres de la commission qui les recopient sagement. Il n’y a d'après elle aucun procès verbal à l’issue de ces commissions. Caroline Pajot ajoute:

    «Si les parents se contentent de suivre la procédure et s’ils ont un dossier sans problème tout à fait majeur, ils n’ont aucune chance. Il faut s’adresser au moins au maire adjoint. Quasiment l’intégralité des gens qui ont des places en crèche ont contacté le maire ou le maire adjoint.»

    La pratique est si courante que l'élue de l'opposition elle-même a dû demander au maire d’étudier sa propre demande de place en crèche avec bienveillance. C'était il y a quelques années et sa demande a reçu une réponse favorable.

    Montage de photos de Patrick Nouhailler sur Flickr / Via Flickr: patrick_nouhailler

    Un mail demandant de ne pas nous répondre

    Pour vérifier ces affirmations, nous avons essayé de joindre les élus concernés: le maire via son cabinet et son service de communication et Marie-Anne Bouée par mail et par téléphone. Aucun ne nous a répondu, malgré nos nombreuses relances. Nous avons donc interrogé plusieurs professionnels de la petite enfance de la commune. La plupart ont choisi de respecter leur devoir de réserve et de ne pas nous répondre. Il faut dire aussi qu'un mail évoquant directement notre enquête a été envoyé par la direction de la petite enfance à un certain nombre de ces employés pour leur demander de ne pas répondre aux «sollicitations» de «journalistes».

    BuzzFeed

    Trois d’entre eux ont tout de même accepté de nous parler, sous couvert d'anonymat. Pascal*, qui a travaillé dans l’un des établissements de la commune pendant les mandats de Pierre-Christophe Baguet, décrit un processus particulièrement obscur:

    «L’élue qui gère les attributions n’en fait qu’à sa tête. Les familles les plus en difficulté n’ont pas toujours de place, alors qu’on voit beaucoup de cadres supérieurs ou de journalistes par exemple qui ont des places. Nous essayons d’aider certaines familles dans leurs démarches mais tout le monde n’a pas le ressort ou n’est pas capable de téléphoner aux gens de la mairie, de prendre un rendez-vous...»

    Deux autres professionnels de la petite enfance de la commune nous ont confirmé que la plupart des places en crèche étaient attribuées hors des critères objectifs, sans accepter d’en dire plus, de peur d’être reconnus.

    Une mère de famille de la commune, Lucile*, nous a expliqué avoir bénéficié d’une place en crèche après avoir écrit directement un mail à Marie-Anne Bouée, en dehors de la réunion officielle de la commission d’attribution:

    «Une de mes amies m’a conseillé d’écrire à Marie-Anne Bouée. À l’époque, j’avais créé ma boîte, j’ai argué du fait que j’étais entrepreneuse et habitante à Boulogne-Billancourt. Elle m’a rappelée sur mon portable. Elle m’a dit que les courriers d’attribution allaient être envoyés et que je n’en recevrais pas mais qu’elle s’engageait personnellement à me donner une place. Et j’ai fini par l’avoir. Moi j’estime que ma demande était légitime mais c’est vrai qu’il faut soit vraiment connaître quelqu’un, soit donner le bon argument à la bonne personne au bon moment, sinon on n’a rien.»

    À écouter Mathieu Barbot, ancien conseiller municipal de Boulogne-Billancourt, qui travaille aujourd'hui pour le groupe Les Républicains au conseil régional d’Île-de-France, ces pratiques ne datent pas d'hier, et étaient déjà de mise lors du précédent mandat de Pierre-Christophe Baguet.

    «Ils ne sont pas inscrits sur les listes électorales!»

    C'est ainsi qu'en 2010, sur fond de guerre larvée entre le maire LR et son premier adjoint, Thierry Solère (qui sera évincé en 2011), Mathieu Barbot avait révélé en plein conseil municipal un document compromettant pour le maire de Boulogne. Il s’agissait d’un courrier datant de mai 2010 signé de la main de Pierre-Christophe Baguet.

    Dans ce courrier, Pierre-Christophe Baguet répondait favorablement à une demande venant de Thierry Solère, concernant une famille cherchant une place en crèche. Le maire explique dans ce courrier qu'il a demandé à son adjointe Marie-Anne Bouée d’examiner ce dossier de demande de place en crèche «avec le plus grand soin». Plus gênant encore, ce courrier est accompagné d’une annotation manuscrite: «Ils ne sont pas inscrits sur les listes électorales!», comme s'il était finalement problématique de donner satisfaction à des habitants de Boulogne qui n'auraient pas l'occasion de s'en souvenir au moment de voter aux municipales.

    Afp / AFP / Getty Images

    Thierry Solère en campagne à Boulogne-Billancourt en juin 2012.

    Interrogé par BuzzFeed News, Thierry Solère, aujourd’hui député (Les Républicains) des Hauts-de-Seine, commente: «Cette annotation sous-entend que la proximité politique est un critère d’attribution de places en crèche». Mathieu Barbot avance quant à lui: «J’ai laissé l’occasion au maire de dissiper nos doutes, mais il ne m’a pas répondu sur ce point.» Plus clairement, l’ancien conseiller municipal balance:

    «On est à peu près persuadés que c’est (l’attribution des places, ndlr) le fait du prince. Les critères objectifs n’ont pas d’importance pour certains dossiers, notamment pour les personnes qui seraient enclines à se montrer reconnaissantes à l’occasion d’une prochaine élection, pour des gens qui ont un profil CSP+ et dont on peut supposer que leur vote ira dans le bon sens.»

    Un problème national

    Nous avons présenté la situation à Marlène Schiappa, présidente de l’association Maman travaille, pour savoir si le cas de Boulogne-Billancourt est une exception ou non. Elle nous a répondu que ce qui est décrit dans notre enquête ne l’étonne «pas du tout»:

    «Notre association œuvre pour que la carrière des femmes ne soit plus freinée par la maternité. Au début, on a encouragé les parents qui s’adressaient à nous à contourner le système, à téléphoner aux bonnes personnes, à rencontrer les élus de visu. Mais maintenant on essaye plutôt de contacter les villes pour qu’elles mettent en place un barème clair. Ce n’est pas facile, certains élus nous ont même dit clairement qu’ils ne voulaient pas de transparence, parce que pour eux les places en crèche sont un levier de remerciement pour certaines personnes.»

    Pour l’instant, seules les villes de Bordeaux, Paris et Le Mans (où Marlène Schiappa est élue) ont signé ce pacte. L’association espérait qu’une dizaine d’autres villes le signe en 2016, mais a reporté cet objectif à 2017 devant la frilosité de nombreux élus.

    Des impacts de longue durée sur l'emploi des femmes et les ménages pauvres

    L’impact de ces petits arrangements et passe-droits est loin d’être anecdotique. D’abord parce qu’ils contribuent à perpétuer certaines inégalités sociales dès le berceau. Selon le dernier rapport de l’Observatoire de la petite enfance de la CNAF (Caisse nationale des allocations familiales), 12% des enfants de moins de 3 ans des ménages les plus modestes sont pris en charge hors du cercle familial, contre 71% des enfants des ménages les plus aisés.

    Ensuite parce qu’ils empêchent une partie des parents de poursuivre leur carrière pendant plusieurs années après la naissance d’un enfant. Et la plupart du temps ce sont les femmes qui trinquent: un quart des femmes suspendent leur activité professionnelle pour prendre un congé parental, en plus du congé maternité, alors que moins de 1% des pères prolongent ainsi leur congé paternité selon une étude de la CNAF datant de 2013. Selon une autre étude de la CNAF de 2012, les femmes qui restent au foyer sont les plus jeunes, les moins diplômées et celles qui ont trois enfants ou plus. Et cette interruption aura un impact sur toute leur carrière, si elles retrouvent du travail: la baisse moyenne de salaire est de 10% par année d’interruption pendant les dix ans qui suivent le retour à l’emploi.

    *Les prénoms ont été modifiés

    Journaliste indépendant

    Contact Thibaut Schepman at thibautschepman@gmail.com.

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