Aller directement au contenu

    Comment la définition de l'«homophobie» est devenue un nouveau terrain de bataille

    La Manif pour tous est-elle homophobe? Act Up a récemment été condamné pour injure après avoir qualifié ainsi le mouvement. Une décision qui inquiète les militants LGBT, qui y voient une limitation de la liberté d'expression.

    Alain Jocard / AFP / Getty Images

    Des participants à une «Manif pour tous» le 5 octobre 2014 à Paris.

    Christine Boutin n’aurait pas dû dire que «l'homosexualité est une abomination». Mercredi 2 novembre, la cour d’appel de Paris a confirmé la condamnation de l'ex-présidente du Parti chrétien démocrate pour «provocation publique à la haine ou à la violence». Une décision saluée par les militants contre l’homophobie. Pourtant, le même jour, une autre décision de la cour d’appel de Paris a surpris les associations LGBT (lesbiennes, gays, bi, trans). L’ancienne présidente d’Act Up, Laure Pora, a été condamnée pour injure pour des affiches où La Manif pour tous était qualifiée d’«homophobe», en août 2013. L'ex-présidente va devoir verser une amende de 800 euros au mouvement, ainsi que 800 euros de dommages et intérêts et rembourser 1500 euros pour les frais de justice.

    Voir cette vidéo sur YouTube

    youtube.com

    La Manif pour tous ne cache pas sa joie. «Désormais, qualifier La Manif pour tous d"homophobe" relève de l'infraction pénale», se félicite Albéric Dumont, son numéro 2, sur Twitter.

    «C’est une décision importante, qui montre qu’on ne peut pas verrouiller le débat sous des anathèmes», estime de son côté Henri de Beauregard, l’avocat du mouvement de Ludovine de La Rochère.

    Chez les militants pour l'égalité des droits, la décision inquiète. Faut-il comprendre que la justice estime que La Manif pour tous n'est pas homophobe? L'avocate d'Act Up, Karine Geronimi, tempère: «La justice dit simplement que le terme employé ce jour-là était injurieux. Elle ne dit pas que ce mouvement n'est pas homophobe», détaille-t-elle à BuzzFeed News. Elle juge cependant la décision «éminemment contestable», «car la liberté d’expression ne peut pas être ainsi bafouée en France», et confirme que Laure Pora s’est pourvue en cassation.

    Sur Twitter, des internautes bien décidés à prouver l'homophobie du mouvement ont réagi à la nouvelle avec le hashtag #LaManifPourTousEstHomophobe, resté plusieurs heures dans les «tendances» du réseau social.

    Le site Brain a lui réagi avec un article-concept où la phrase «La Manif pour tous est homophobe» est recopiée des dizaines de fois. Histoire d'être sûr que les lectrices et lecteurs ont bien compris le message.

    Qu'est-ce qu'être homophobe?

    Cette décision de la cour d'appel de Paris est une nouvelle illustration de la bataille livrée ces dernières années autour du terme. Homophobe ou pas, La Manif pour tous? Depuis sa création, le collectif martèle qu'il «condamne toutes formes d’homophobie». En 2014, il avait déjà porté plainte -mais pour diffamation et non pour injure- contre le sénateur socialiste Jean-Pierre Michel, rapporteur du projet de loi sur l'ouverture du mariage à tous les couples, qui écrivait dans un courrier que ce mouvement faisait un «déni d'homophobie», ce qui est «la pire des homophobies». Le 18 février 2014, la cour d'appel de Paris avait estimé que le terme avait un caractère «outrageant» mais qu'il s'agissait «d'une appréciation d'ordre général» relevant de l'opinion personnelle du parlementaire, et avait débouté La Manif pour tous.

    Le débat de fond porte sur la définition même du mot «homophobie». Le terme est apparu dans les années 70, aux États-Unis. «Au départ, il décrit la peur de se retrouver dans un endroit clôt avec un homosexuel», explique Louis-Georges Tin, universitaire et fondateur de la journée contre l’homophobie et la transphobie, qui a coordonnée un Dictionnaire de l'homophobie chez PUF. «Il y a vraiment une notion de phobie», selon lui. Mais progressivement, le sens du terme va s’étendre, pour arriver à la définition actuelle.

    Selon le Larousse, l'adjectif «homophobe» désigne quelque chose ou quelqu'un «qui est hostile à l'homosexualité, aux homosexuels», comme une «législation homophobe».

    Selon le rapport 2016 de l'association SOS homophobie, l'homophobie désigne:

    «Les manifestations de mépris, rejet, et haine envers des personnes, des pratiques ou des représentations homosexuelles ou supposées l’être. (...) Est ainsi homophobe toute organisation ou individu rejetant l’homosexualité et les homosexuel-le-s, et ne leur reconnaissant pas les mêmes droits qu’aux hétérosexuel-le-s.»

    Jean-sebastien Evrard / AFP / Getty Images

    Le 10 mai 2016, à Nantes, des militantes LGBT déroulent un cordon «scène d'homophobie» devant un rassemblement de La Manif pour tous contre l'ouverture de la PMA aux couples de femmes.

    «La définition que je propose dans le Dictionnaire de l’homophobie, c’est tout simplement le fait de refuser l’égalité entre homos et hétéros», avance de son côté Louis-Georges Tin. Il met en parallèle la définition du sexisme, «qui est le refus de l’égalité entre les hommes et les femmes», ou celle du racisme, «qui est le refus de l’égalité entre les noirs et les blancs».

    «Beaucoup de gens pensent être cohérents en disant "je ne suis pas homophobe", je ne veux juste pas que les homos puissent se marier. On voit que pour eux, être homophobe, c’est par exemple tabasser un gay dans la rue. Ce qu'ils veulent dire c'est: "Je n’irais pas taper une personne dans la rue, mais il faut des limites à l’égalité."

    Ils voudraient donc limiter la définition de l’homophobie à la violence physique, mais c’est une définition trop restrictive. Par exemple, le sexisme ne se limite pas à la violence contre les femmes.»

    Pour définir l'homophobie, l'universitaire nous renvoie vers les textes de lois successifs qui, depuis le début des années 2000, ont interdit les discriminations en raison de l’orientation sexuelle, c'est-à-dire, par exemple, de refuser un bien, un service, un logement, à une personne en raison de son homosexualité ou de sa bisexualité. «Même si le terme "homophobie" n’est pas employé, ces textes montrent que la discrimination homophobe, c’est bien le refus de l’égalité entre homos et hétéros.»

    «La Manif pour tous a rapté le "pour tous", diabolisé le "genre" et s'emploie à siphonner "l'homophobie"»

    Du côté de La Manif pour tous, on préfère limiter la définition à «la haine de l’autre en raison de son orientation sexuelle». «On a toujours prôné le respect, considère Albéric Dumont, vice-président du collectif, interrogé par BuzzFeed News. On est pas là pour juger, condamner ou discriminer les personnes homosexuelles.» Car selon lui, le fait qu'un couple homo ne puisse pas se marier n'est «pas une discrimination». Au sujet de la condamnation de Laure Pora, il précise:

    «On s’est sentis insultés par ce qualificatif, qu’on a ressenti comme une injure. L’homophobie est quelque chose de grave et de détestable et donc l’insulte “homophobe” l’est tout autant.»

    «Dès qu’on n'est pas d’accord avec vous, on est homophobe»

    Si cette histoire de définition est si importante, c'est qu'elle renferme une bataille politique. Les mots ont un pouvoir. Pour les militants LGBT, qualifier La Manif pour tous d'homophobe, c'est dénoncer le fait qu'elle milite pour une différence de droits entre homos et hétéros. Pour La Manif pour tous, récuser toute homophobie, c'est éviter de se retrouver dans le camps des méchants, de ceux qui discriminent.

    À de nombreuses reprises, le collectif a aussi accusé ses opposants de mettre fin à tout débat en utilisant le terme. Comme le 16 octobre dernier, lors d'un débat sur BFMTV, quand l'avocate Caroline Mécary a qualifié les politiques favorables à l'abrogation de la loi Taubira de «belle brochette d'homophobes» et que Ludovine de La Rochère lui a fait cette réponse:

    «Dès qu’on n'est pas d’accord avec vous, on est homophobe. Vous traitez tout le monde d’homophobe, ça suffit ces accusations!»

    Voir cette vidéo sur YouTube

    youtube.com

    «Pour La Manif pour tous, récuser toute homophobie, c'est un mécanisme de défense», indique la vice-présidente de SOS homophobie, Virginie Combe, à BuzzFeed News. «C’est comme ceux qui disent "je ne suis pas raciste mais…"»

    Mais les militants LGBT espèrent bien ne pas laisser le dernier mot à La Manif pour tous. «Nous ne pouvons accepter que la cour d’appel nous prive ainsi d’un moyen de nommer et de dénoncer les discours politiques de nos adversaires», proteste Act Up dans son communiqué en réaction à la condamnation de son ancienne présidente. L'association a appelé à des dons pour l'aider à continuer son activité malgré les dépenses prévues pour se pourvoir en cassation.

    Dans un post de blog publié au lendemain de la condamnation de Laure Pora, la militante lesbienne Gwen Fauchois regrette que cette bataille des mots ait été «collectivement sous-estimée» par la communauté LGBT face à une Manif pour tous qui «a bien compris l'importance de cet enjeu de la définition de l'homophobie». Elle analyse les conséquences politiques qui se cachent derrière le langage:

    «Imposer ses propres termes n'a rien d'anodin: c'est dicter ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. Ce qui peut se penser. Et dans quelles conditions.

    La Manif pour tous a rapté le "pour tous", diabolisé le "genre", s'est approprié la "famille", nous parle désormais de "PMA sans père", et s'emploie à siphonner "l'homophobie".»

    «La manière dont s’exprime l’homophobie change de forme»

    Pour les mouvements opposés à l'égalité des droits entre homos et hétéros, le fait de refuser d'être qualifiés d'homophobes n'est pas une nouveauté. «Lors du débat sur le Pacs, dans les années 90, Christine Boutin elle-même disait qu’elle n’était pas homophobe», note Daniel Borrillo, professeur de droit à Paris Nanterre et ancien militant de l'association Aides. Mais cette stratégie qui vise à contester toute homophobie est devenue de plus en plus fréquente, notamment après le passage de la loi réprimant les insultes homophobes en 2004.

    «Il y a eu un changement: les associations conservatrices n’utilisent plus le même langage, l’homophobie s’est policée, note l'auteur du Que sais-je? sur l'homophobie. La manière dont s’exprime l’homophobie, le racisme, le sexisme change peu à peu de forme... même si le contenu reste le même.»

    En effet, depuis 2013, La Manif pour tous soigne sa communication: défilés joyeux, slogans positifs insistant sur les «droits de l'enfant», consignes aux manifestants pour bien répondre aux journalistes... Quant à sa première présidente, Frigide Barjot, elle se revendique carrément «fille à pédé».

    Nicolas Tucat / AFP / Getty Images

    Une manifestation organisée par La Manif Pour Tous, le 5 octobre 2014 à Bordeaux.

    Louis-Georges Tin y voit une illustration du «phénomène de sophistication de la rhétorique homophobe»:

    «La stratégie de La Manif pour tous, et de beaucoup de mouvements aux États-Unis et ailleurs, est de dire, non pas "nous sommes contre le mariage des homosexuels" mais plutôt "nous sommes pour un papa et une maman", ce qui est beaucoup plus présentable. Concrètement, cela revient à la même chose mais c’est une version euphémisée de l’homophobie.»

    «Depuis trois semaines, je suis sermonnée par des hétérosexuels sur ce qu’est l’homophobie»

    Le débat est loin d'être limité à la France. En 2014, la drag queen irlandaise Panti s'est vue accusée d'avoir tenu un discours haineux après avoir dit lors d'un débat télé que deux chroniqueurs et un think tank étaient «horribles et méchants avec les homos». Menacée d'une action légale par les personnes mises en cause, la chaîne a préféré présenter ses excuses et payer 85.000 euros pour mettre fin à ce qui était devenu le «Pantigate».

    Trois semaines après la séquence qui fâche, Panti a pris la parole à l'issue d'une pièce de théâtre à Dublin et son discours, très émouvant, est devenu instantanément viral sur YouTube.

    Voir cette vidéo sur YouTube

    youtube.com

    Elle y disait sa frustration de voir «des gens qui n’ont jamais fait l’expérience de l’homophobie dans leur vie» lui dire «qu’à moins d’être jetée en prison ou balancée sous un train à bestiaux, ce n’est pas de l’homophobie.»

    «Depuis trois semaines, je suis sermonnée par des hétérosexuels sur ce qu’est l’homophobie et qui devrait être autorisé à l’identifier, ironisait-elle. Des hétérosexuels -ministres, sénateurs, avocats, journalistes- se sont tous relayés pour me dire ce qu’est l’homophobie et par quoi je suis autorisée à me sentir oppressée.»

    Elle concluait sur le fait que «le mot "homophobie" n’est plus disponible pour les homos».

    «C'est un piège spectaculaire et joliment orwellien parce que, maintenant, il s’avère que ce ne sont plus les homos qui sont victimes de l’homophobie, ce sont les homophobes.»



    Marie Kirschen est journaliste chez BuzzFeed News, France, et travaille depuis Paris.

    Contact Marie Kirschen at marie.kirschen@buzzfeed.com.

    Got a confidential tip? Submit it here