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    Nina Simone, Zoe Saldana et moi

    Le casting de Zoe Saldana dans le rôle de Nina Simone est un reflet volé à la petite fille que j'étais, et à tant d'autres aujourd'hui.

    Rebecca Hendin / BuzzFeed

    19 ans. Premier semestre d’un séjour étudiant à Madison, dans le Wisconsin. Je choisis de lire L’œil le plus bleu, de Toni Morrison, sur la liste distribuée au début d’un cours sur l’Histoire des femmes. Son héroïne, Pecola Breedlove, est une petite fille noire qui vit dans l’Amérique des années 40 et qui prie tous les soirs pour avoir des yeux bleus.

    Dans la préface, Morrison explique s’être inspirée d’une conversation avec une amie d’enfance qui lui avouait son souhait d’avoir des yeux bleus. Horrifiée, la petite Toni est incapable de comprendre son amie. Alors que les activistes noires à l’avant-garde du mouvement des droits civiques clament «black is beautiful», Toni Morrison vient mettre un bémol avec ce livre qu’elle a conçu comme une critique du concept de «beauté physique» en montrant les effets destructeurs de l’assimilation des normes de beauté blanche dans la communauté noire.

    J’éprouve un mélange de honte, de colère et de reconnaissance à la fin du livre. Reconnaissance, car enfin, un vide comblé, un miroir tendu dans une littérature qui a été si blanche, si loin de ma réalité jusque-là. Colère et honte, car ce reflet fêlé auquel je m’identifie ne devrait pas être le mien. Je suis née dans la France des années 90, dans un monde «moins raciste», «plus tolérant», et donc les névroses et errances de la petite Pecola auraient dû être d’un autre temps.

    «Au cinéma, j’apprends que ce qui est beau, désirable, féminin, intelligent est blanc. Ce qui est hideux, débile, et déviant est noir.»

    Quand je me remémore mon enfance, l’image qui prime est celle d’une petite fille complètement absorbée par un écran, assise devant un poste de télé ou dans un fauteuil d’une salle de cinéma. La télé, presque toujours allumée, avait une place importante dans ma maison, et tous les samedis mon père emmenait la fratrie au cinéma. Les commodes du meuble-télé étaient remplies de cassettes: cinéma américain, western, comédie, films d’actions mais aussi dessins animés Disney et mélodrames bollywoodiens. Le vidéo club de la gare était un temple. Très tôt, j’ai eu accès aux chaînes du câble, me permettant de déployer mon regard au-delà de l’horizon français, tournant la tête vers l’Amérique.

    L’écran est un séduisant et brillant prédicateur d’idéologies et de mythes et j’ai toujours été facilement influençable. Faire son apprentissage du monde au cinéma est une chose terrible pour une fille noire. Au bout de quelques séances, j’apprends que ce qui est beau, désirable, féminin, intelligent est blanc. Ce qui est hideux, débile, et déviant est noir. Dans son texte Le Regard oppositionnel, où elle théorise l’expérience des spectatrices noires au cinéma, bell hooks, féministe et critique culturelle, parle de «négation» du corps de la femme noire, que ce soit par une absence concrète (les personnages féminins noirs sont inexistants/rares) ou par les stéréotypes et caricatures qui vident les personnages de toute humanité. C’est au cinéma que je me convaincs peu à peu de ma propre abjection.

    On pourrait dire que si des femmes noires désirent des yeux bleus, une peau plus claire, des cheveux plus lisses, c’est parce qu’elles souhaitent être des héroïnes de cinéma. Avoir des yeux bleus —une métonymie pour la blancheur— c’est accéder à un être, à une certaine existence, à la beauté, à la désirabilité. C’est sûrement ce que signifiait aussi la photo de Grace Kelly qui se trouvait au-dessus du lit de ma chambre d’adolescente. Ce n’était pas tant les traits de son visage que j’enviais, mais bien la place centrale que ce visage lui garantissait dans le plan.

    15 ans. Je discute avec des amies du roman de Malorie Blackman, Entre chiens et loups, dans lequel les rapports de domination entre les blancs et les noirs sont inversés. L’histoire au centre est une sorte de Roméo et Juliette, un amour impossible entre Sephy (Prima/noire) et Callum (Nihil/blanc). Au cours de la discussion, quelqu’un demande comment nous imaginions Sephy dans le film que nous nous faisions dans notre tête. J’avoue que je n’arrive pas du tout à la projeter telle qu’elle est décrite. En effet Sephy est noire, d’une peau foncée, et dans ce monde où tout est à l’envers, elle est la plus belle, la plus désirable. Dans mon esprit quelque chose cloche. «Je n’arrive pas à l’imaginer» sont mes mots exacts.

    Mon amie Prescillia dit qu’elle pense à moi quand elle imagine Sephy. Je la regarde en biais, ne la croyant pas du tout. Je n’ai pas l’apparence qu’il faut pour être une héroïne, encore moins une «Juliette».

    Nina Simone, dont le vrai nom est Eunice Kathleen Waymon, est née en 1933, soit quelques années avant la période où se situe la trame du roman de Toni Morrison. Comme beaucoup de femmes noires, la pianiste et chanteuse était en proie à des complexes, au point de penser au suicide. Selon ses propres mots, elle ressemblait «au genre de fille de couleur que les blancs détestaient». Trop noire, comme Pecola Breedlove. Les mots qu’elle choisit ici nous font comprendre qu’il y aurait un genre de femmes noires qui serait plus «toléré» par les blancs, car plus acceptable. La distinction que Nina Simone fait est importante à saisir si l’on souhaite comprendre la polémique entourant le casting de Zoe Saldana pour interpréter la chanteuse dans le biopic Nina.

    Produit du colonialisme et de l’esclavage, il existe dans la communauté noire une hiérarchie privilégiant les individus à peau claire qu’Alice Walker, auteure de La Couleur pourpre, a appelé colorisme. Avoir une peau plus claire n’est pas seulement signe de beauté mais aussi un accès à un statut social élevé, une plus grande chance de trouver un partenaire sexuel et/ou romantique. On sait que cette hiérarchie se reproduit dans la culture populaire, dans le monde de la mode, de la publicité, de la musique et du cinéma sélectionnant quels corps noirs méritent ou non une visibilité, donnant plus d’opportunité à une Zoe Saldana qu’à une Viola Davis.

    Dans mon quotidien, le colorisme s’est exprimé à travers des jugements de valeurs, des blagues et commentaires divers venant souvent de la bouche de proches. Si ma peau est aussi noire c’est que je manque d’hygiène. Tu étais tellement claire quand tu es née, presque blanche! (accent sur le mot «claire») Une proche angoisse durant toute sa grossesse que son enfant naisse «trop noir» et que par conséquent les gens (et elle-même?) le détestent. Une cousine est plus belle maintenant qu’elle a «clairci». Une crème éclaircissante m’est offerte afin de remédier à cette peau sale. Je devrais peut-être frotter plus fort, me conseille-t-on.

    «Je suis sûre que dans toute mon expérience de spectatrice, j’ai été plus amenée à m’identifier à un animal qu’à un personnage noir et féminin.»

    Pour l'auteure Tania de Montaigne, mon emportement contre ce casting montrerait les limites de mon empathie et de ma capacité à «penser autrui comme un autre moi-même». Mais le racisme et le sexisme ont façonné le monde de telle sorte que je passe ma vie à penser autrui comme un autre moi-même, en allant au cinéma, en lisant des livres, en regardant la télé. Je suis sûre que dans toute mon expérience de spectatrice, j’ai été plus amenée à m’identifier à un animal qu’à un personnage noir et féminin.

    Ce n’est pas le cas de tout le monde. Je me souviens par exemple de la réaction de certains spectateurs lorsqu’ils ont découvert que le personnage de Rue, jouée par Amandla Stenberg dans le film Hunger Games, était noir. Que dire de l’émotion causée par le casting d’une actrice noire pour interpréter Hermione Granger? Contrairement à Nina Simone, il est question ici de personnages de fiction qui sont encore plus soumis aux lois anarchiques de l’imagination. Où était la tribune de Tania de Montaigne pendant ces deux épisodes-là, demandant à ces spectateurs de penser autrui comme un autre eux-mêmes?

    Tout ce que je demande aujourd’hui c’est une réciprocité. Est-il possible de penser Gabourey Sidibé en Beyoncé? Lupita Nyong’o en Rihanna? Danielle Brooks en Mariah Carey? Omar Sy en Jean Jaurès? Firmine Richard en Brigitte Bardot? De telles propositions seraient-elles envisageables? Je vis dans un pays où l’idée d’une Marianne noire choque. Il semble bien que l’écran a ses conditions d’accès et qu’on ne demande pas à tout le monde de «penser autrui comme un autre soi-même».

    En 2014, c’était le biopic sur la chanteuse de R’n’B Aaliyah qui faisait parler de lui pour des choix de casting douteux. En effet, l’actrice choisie pour interpréter le rôle de Missy Elliott était beaucoup plus claire que l’artiste hip-hop. L’ironie est d’autant plus grinçante quand on sait que Missy Elliott a vécu une situation quasi-similaire au début de sa carrière. Dans une ode dédiée à Missy Elliott, la critique musicale Michelle Ofiwe rappelle comment la rappeuse fut exclue d’une de ses premières vidéos et remplacée par une femme plus claire.

    Nina Simone et Missy Elliott sont les héroïnes de leur propre vie, mais leur physique les empêche de l’être à l’écran. Or, le caractère exceptionnel, la rareté de leur présence dans des mondes où leur féminité était et est toujours systématiquement gommée font d’elles des icônes sacrées. Choisir une actrice plus claire pour interpréter ces deux femmes qui, malgré le colorisme, ont réussi à se faire une place, à construire des œuvres, des vies extraordinaires, est un révisionnisme, une régression, un dénigrement de leurs exploits et aussi un peu une manière de cracher au visage de celles qui ont vu en elles une ouverture des possibles. Ces castings sont des reflets volés.

    On ne pourrait prétendre réaliser un film sur les derniers jours de la vie de Van Gogh sans faire mention de son oreille manquante. Le corps de Nina Simone a déterminé le cours de sa vie, son rapport au monde, la radicalité de son activisme et le contenu de son œuvre. Il est impossible de faire un film sur Nina Simone sans la carnation de sa peau car le faire serait éluder un aspect crucial de sa vie. L’équipe du film Nina le reconnaît, c’est en tout cas ce que nous dit ce maquillage malhabilement barbouillé sur le corps de Saldana pour la «noircir».

    «Il aurait pu être l’opportunité pour une jeune spectatrice noire de s’apercevoir dans les traits de Nina Simone et de se réconcilier avec elle-même.»

    24 ans. Je ne suis plus la spectatrice vorace que j’étais auparavant. J’ai cessé de considérer l’écran de cinéma comme un miroir. Le cinéma n’est plus pour moi ce lieu d’autorité où je m’en vais recevoir des nouvelles du monde. Je sais que le monde est beaucoup plus vaste, terrifiant et divers que ce que l’écran m’a enseigné.

    Nina Simone était une artiste activiste qui voulait créer et imaginer un monde dans lequel une Pecola Breedlove ne pourrait être produite. Elle se trouvait parfois laide, mais, contrairement à Pecola, elle ne s’est pas abandonnée à ses désirs d’annihilation. Pecola est un cas extrême, elle représente un corps complètement colonisé, une réussite totale du racisme et du sexisme. Nina était défiante, résiliante, résistante. Elle est le reflet dont Pecola avait besoin.

    Je n’ai pas besoin d’un film pour aller à la rencontre de Nina Simone. Je peux la trouver dans son autobiographie, dans les nombreuses biographies, sur YouTube. Et surtout, dans son œuvre musicale. Je n’ai pas besoin d’un tel film mais il aurait pu être l’opportunité pour Hollywood de se repentir d’années d’exclusion et l’occasion de restaurer l’humanité que le cinéma nous a tant de fois niée. Il aurait pu être l’opportunité d’attribuer le rôle à une actrice noire à la peau foncée, qui elle-même se bat pour sa propre visibilité à Hollywood, lui donnant la chance d’incarner une femme dont la vie et l’œuvre sont des symboles de résistance. Il aurait pu être l’opportunité pour une jeune spectatrice noire qui continue malgré tout à aller au cinéma de s’apercevoir dans les traits de Nina Simone et de se réconcilier avec elle-même.

    24 ans, freelance, éditrice et community manager.

    Contact Fanta Sylla at fansylla@gmail.com.

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