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    «Grand remplacement», liens avec l'extrême droite: le double jeu de Dupont-Aignan depuis des années

    Alors que Nicolas Dupont-Aignan vient d'annoncer son ralliement à Marine Le Pen, petit aperçu de la proximité qu'entretient le président de Debout la France avec l'extrême droite depuis des années.

    Stephane Mahe / Reuters

    Mise à jour le 28 avril: Nicolas Dupont-Aignan a annoncé son soutient Marine Le Pen vendredi 28 avril sur France 2. Il a passé avec la candidate du FN un «accord de gouvernement» et a affirmé que la candidate n'était «pas d'extrême droite».


    N'en déplaise à Nicolas Dupont-Aignan, son parti est bien lié à l'extrême droite

    Publié le 18 avril - Nicolas Dupont-Aignan ne supporte plus qu'on lui demande ce qui le distingue de Marine Le Pen. D'après lui, la différence est évidente. «Un gaulliste républicain, ce n'est pas la même chose que le Front national, point», se défend-t-il dans On n'est pas couché le 18 février. Sans répondre sur le fond, l'élu répète systématiquement cet argument:

    «L'élection à la présidence de la République, c'est l'élection d'une personnalité. Moi je ne suis pas Mme Le Pen. Mais je ne crois pas que Mme Le Pen aurait été élue à trois reprises, dans une ville de banlieue, à 80% des voix, que j'ai redressée, Yerres. Je ne crois pas qu'elle aurait été capable de rassembler une ville qui votait socialiste à 65%.»

    Interrogé par BuzzFeed News mardi 11 avril, il ne dit pas autre chose, mais ajoute:

    «J'ai aussi une équipe irréprochable avec qui il n'y a jamais eu le moindre problème.»

    Mais si Nicolas Dupont-Aignan jure avoir toujours eu une position républicaine, un programme clairement différent de celui du Front national et une équipe républicaine et irréprochable, les faits disent le contraire. Son slogan «ni système, ni extrême» est bien plus affaibli lorsqu'on analyse certains de ses discours, certaines de ses alliances politiques ou certains des membres de Debout la France (DLF).

    Des membres de son parti liés à l'extrême droite

    Dans son ouvrage Vol au-dessus d'un nid de fachos, le journaliste Frédéric Haziza avait révélé que Marion Sigaut, alors membre de l'équipe dirigeante du parti de Dupont-Aignan (en tant que déléguée nationale à la Vitalité de la langue française) écrivait sur le site d'Alain Soral, Égalité et Réconciliation, depuis octobre 2011 et avait donné des conférences avec l'essayiste antisémite en février et mai 2013. Marion Sigaut avait fini par quitter Debout la République à la demande de Dupont-Aignan et s'est aujourd'hui rapprochée du mouvement Civitas. D'autres membres du parti eux aussi proches du mouvement soralien n'ont en revanche jamais été éjectés, comme le concédait à Rue89 le délégué national de DLF Jean-Philippe Tanguy.

    Interrogé par BuzzFeed News, le maire de Yerres semble avoir tout oublié. «C'est complètement faux et délirant. Nous sommes des gaullistes républicains et là-dessus je n'ai jamais cédé parce que je crois à l'unité républicaine. Chez nous, il n'y a pas d'arrière boutique», répond-t-il. Il insiste, ajoutant qu'on ne peut lui reprocher «l'ombre d'une proximité avec l'extrême droite». Lorsqu'on regarde de plus près l'organigramme de Debout la France, cette affirmation, là-encore, peut être discutée.

    Le vice-président du parti, par exemple, n'est autre que Dominique Jamet, cofondateur, avec Robert Ménard, du site d'extrême droite Boulevard Voltaire. Il en était également le directeur de publication de 2012 à 2016, années pendant lesquelles deux entretiens avec Alain Soral ont été publiés. Il a également été condamné pour «incitation à la discrimination et à la haine contre l'ensemble des musulmans» après avoir publié un texte islamophobe de la controversée Christine Tassin en mai 2013.

    Partisan d'une liberté totale d'expression, le vice-président de Debout la France n'a pas non plus hésité à participer, en mai dernier, à une réunion avec tout le gratin de l'extrême droite. Il avait ainsi été aux «rendez-vous de Béziers» organisés par Robert Ménard avec notamment:

    • Marion Maréchal-Le Pen
    • Jean-Yves Le Gallou, (ex-frontiste qui a théorisé le concept de préférence nationale)
    • L'élu d'extrême droite Jacques Bompard
    • Renaud Camus (qui a théorisé la théorie du «grand remplacement»)
    • Bruno Mégret

    Dans ce même organigramme, la déléguée nationale à l'Épanouissement familial, Cécile Bayle de Jessé, ne cache pas non plus son admiration pour Philippe de Villiers, opposé à l'IVG, défenseur de la théorie du «grand remplacement» et partisan de l'idée selon laquelle l'islam n'est pas compatible avec la République. Sur sa page Facebook, Cécile Bayle de Jessé ne cesse de relayer des contenus évoquant l'ex-patron du MPF, étiquette sous laquelle elle a été conseillère régionale des Pays de la Loire de 1998 à 2004.

    Cadre de Debout la France, elle est allée jusqu'à souhaiter publiquement que l'ex-frontiste Aymeric Chauprade rejoigne son parti. Cet ancien membre du FN avait pourtant été désavoué par Marine Le Pen après avoir dénoncé un «lobby gay» au sein du parti et avoir validé dans une vidéo la théorie du choc des civilisations. Il y déclarait:

    «La France est en guerre avec des musulmans (…) L'argument du fait minoritaire ne tient pas. L'idéologie ressassée du “pas d'amalgames” est non seulement fausse mais elle est dangereuse (…) Une 5e colonne puissante vit chez nous et peut se retourner à tout moment contre nous en cas de confrontation générale (…) On nous dit qu'une majorité de musulmans est pacifique, certes. Mais une majorité d'Allemands l'étaient avant 1933 et le national-socialisme», disait-il.

    D'autres délégués nationaux ont eux aussi écrit sur Boulevard Voltaire ou sur Riposte Laïque. Un autre vice-président de DLF, François Morvan, a posté un texte sur le site islamophobe Riposte Laïque en 2011 pour défendre le choix du prénom de l'enfant du couple Sarkozy accusé de ne pas être «laïc», mais aussi pour affirmer que «les prénoms arabophones qui continuent à être systématiquement donnés aux enfants de la deuxième ou troisième génération de l’immigration maghrébine témoignent de l’échec de l’intégration».

    «Vous procédez par amalgame. Vous êtes en plein délire.»

    Des alliances avec la Ligue du Sud

    En plus d'avoir une équipe pas trop regardante sur ses liens avec l'extrême droite, Nicolas Dupont-Aignan est allé jusqu'à passer des alliances avec la Ligue du Sud, parti extrémiste de Jacques Bompard, cofondateur du Front national. Aux élections départementales de 2015, Debout la France a en effet conclu un accord avec Bompard dans au moins quatre cantons.

    Un parti contre le droit à l'IVG, dont les membres refusent de célébrer le mariage pour tous, ou le comparent à l'inceste et la polygamie... Interrogé sur ces alliances par BuzzFeed News, Nicolas Dupont-Aignan a d'abord tenté de nier en assurant qu'il n'y avait eu qu'un candidat présenté sous cette bannière commune. Confrontés aux preuves de plusieurs alliances, il finit par s'agacer:

    «Vous procédez par amalgame. Vous êtes en plein délire. C'était au niveau local avec trois ou quatre personnalités qui ont été sur des listes cantonales soutenues par les deux. Et en plus, nous avons désavoué ces personnalités à la fin. Et je n'assume pas ce choix-là, car ce n'est pas le mien, c'est tout.»

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    Là encore, Dupont-Aignan se défausse en disant ne pas avoir assumé ce choix. Pourtant, en plus de présenter des candidats sous la bannière Ligue du Sud, le patron de DLF avait aussi accepté de rattacher le parti d'extrême droite au sien. Le maire d'Orange s'était en effet lié, à l'Assemblée nationale, à la formation de Nicolas Dupont-Aignan dans le cadre du financement public des partis. Il a ainsi versé à Debout la France près de 42.000 euros. Questionné à l'époque, le candidat à la présidentielle s'était défendu en affirmant que Bompard n'était pas «d'extrême droite». «Je me fous complètement des amalgames qui sont factices», ajoutait-il.

    Dans le même registre des personnes peu fréquentables, Dupont-Aignan a également accepté que DLF soit rattachée à l'élu Gilles Bourdouleix dans le cadre du financement public des partis. Ce député et maire (ex-UDI) de Cholet avait été poursuivi pour avoir estimé en juillet 2013 que Hitler n'avait «peut-être pas tué assez» de tziganes.

    «J'ai même parlé de "remplacement rampant". Je dis la vérité, ce que pensent tous les Français.»

    Il parle d'un «remplacement rampant» de la population

    En plus de ses nombreuses interviews à des médias chouchoutés par la fachosphère (Radio Courtoisie où il utilise le terme de «Français de souche» à la 32e minute, TV libertés...), Nicolas Dupont-Aignan aime reprendre les idées du Front national ou d'une frange encore plus dure de l'extrême droite. Depuis peu, il se plaît à utiliser le terme de «grand remplacement», concept complotiste créé par l'essayiste Renaud Camus.

    En 2016, les socialistes compensent la baisse de natalité par l'invasion migratoire. Le changement de population, c'est maintenant !

    Encore une fois, lorsqu'il est interrogé sur ce sujet, Nicolas Dupont-Aignan commence par nier avoir repris à son compte cette théorie. Mais dans le fond, il dit être en accord avec des pans entiers de cette démonstration, que même Marine Le Pen ne souhaite pas reprendre. «Oui j'en ai parlé, j'ai même parlé de "remplacement rampant". Je dis la vérité, ce que pensent tous les Français et notamment les étrangers et les enfants d'étrangers dans ma circonscription. Ils me disent qu'il faut arrêter avec l'immigration massive», assume-t-il auprès de BuzzFeed News.

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    Il voulait que Marine Le Pen soit sa Première ministre

    Enfin, dans son programme, de nombreuses idées ressemblent furieusement à celles du FN. Il met ainsi en avant la préférence nationale économique, la sortie de l'espace Schengen avec le rétablissement des frontières, la création d'un bagne pour les personnes de retour du djihad et l'interdiction des mariages entre un Français et un étranger en situation irrégulière. Pour ces derniers, il souhaite instaurer l'accès aux aides sociales et aux soins gratuits au bout de cinq ans, contre deux pour Marine Le Pen. Il est allé encore plus loin ce mardi 18 avril en annonçant sur franceinfo qu'il voulait obliger les étrangers, même légaux, «à cotiser cinq ans avant de percevoir des aides sociales».

    .@dupontaignan veut qu'un étranger, même légal, cotise 5 ans avant de percevoir des aides : "Il retournera dans son… https://t.co/t1ycTsyvwe

    Le patron de Debout la France est aussi l'un des seuls candidats à accorder un encadré entier à l'islam (interdiction du voile à l'université, interdiction de l'abattage rituel...), page 64.

    Et si Dupont-Aignan clame à maintes reprises qu'il n'a rien à voir avec le présidente du Front national, il a toujours joué un jeu pour le moins ambigu, entre critiques et appels du pied. «Un jour ou l’autre, il y aura besoin de dialogue [avec le Front national]», dit-il en 2012 sur Radio Courtoisie. La même année, il déclare qu'une fois élu, il pourrait choisir Marine Le Pen comme Première ministre. Un choix qui ne devrait toutefois pas gêner les sympathisants de son mouvement. Ils sont 70% à se dire prêts à voter pour Marine Le Pen au second tour en cas de duel entre elle et Emmanuel Macron.

    David Perrotin est journaliste société chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris. Il écrit notamment sur les sujets liés aux discriminations.

    Contact David Perrotin at david.perrotin@buzzfeed.com.

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