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Mariah Carey a révélé son trouble bipolaire, et les médias lui doivent des excuses

L'artiste ne devait d'explications à personne. Mais en partageant son histoire, elle contribue à changer les termes d'un débat public utilisé comme une arme, surtout contre les femmes.

Carlo Allegri / Reuters

Mariah Carey chante pendant les festivités du Nouvel An à Times Square, New York, en 2017.

Début avril, Mariah Carey a parlé pour la première fois en public de son trouble bipolaire dans un article qui a fait la une du magazine américain People. Sa déclaration a immédiatement fait le tour des médias et déclenché un déluge de soutiens sur les réseaux sociaux, car beaucoup de personnes se sont retrouvées dans ce qu'elle vivait. «J'espère que nous arriverons à un stade où les gens qui traversent ça tout seuls ne seront plus stigmatisés, raconte la chanteuse au magazine. Cela peut être un facteur d'isolement terrible. Il n'est pas normal d'être réduit à cette chose, et je refuse de la laisser définir qui je suis ou me contrôler.»

Mariah Carey avait de bonnes raisons de penser qu'elle pourrait être publiquement réduite à sa maladie, étant donné le regard de la société sur la santé mentale en 2001. À l'époque, elle avait été obligée de surmonter publiquement une crise, que son agent avait alors qualifié de «craquage émotionnel et physique». Depuis, une nouvelle génération de pop stars s'est ouverte, à sa façon, sur sa santé mentale. L'actrice Selena Gomez, par exemple, a parlé ouvertement de sa dépression et de son anxiété comme d'une maladie chronique qu'on ne peut pas simplement «surmonter». Comme Mariah Carey, la chanteuse Demi Lovato a publiquement abordé sa bipolarité et ses addictions ; la chanteuse Halsey a aussi fait part de son trouble bipolaire. Ces célébrités ont révélé leur diagnostic dans le contexte d'un plus large débat sur la stigmatisation des maladies mentales ces dernières années, et pour ce faire, elles ont utilisé un vocabulaire de plus en plus neutre qui désigne la santé mentale et les addictions comme des maladies.

Mais à l'instar des stars Britney Spears et de Whitney Houston, Mariah Carey est une icône d'un autre temps, plus ancien, qui a dû se battre avec une culture qui considère les maladies mentales comme une forme de négligence ou d'irresponsabilité personnelles, particulièrement chez une femme et encore plus chez une star de la pop. Pour une célébrité déjà dépeinte comme une diva «irrationnelle» ou excentrique, tout comportement public susceptible d'être interprété comme non-conventionnel pouvait rapidement devenir — qu'elle le veuille ou non — une raison de remettre en cause sa santé mentale. Mais l'annonce de Mariah Carey semble être le signe avant-coureur d'un changement de discours sur la représentation de la santé mentale et des célébrités féminines, indissociable de la manière dont les médias parlent du genre et parlent de la vie des femmes.


Comme Whitney Houston — qui en est venue à être réduite au mème «crack is wack» [le crack c'est nul] jusqu'à sa mort — Mariah Carey a passé une grande partie de sa carrière à tenter de gérer les plaisanteries et les parodies sur sa santé mentale depuis son hospitalisation à l'été 2001. Celle-ci avait été médiatisée parce que, comme elle l'avait expliqué dans des interviews ultérieures, sa mère avait appelé les secours après qu'elle s'était évanouie chez elle. Les tabloïds avaient raconté qu'elle avait cassé des assiettes dans son hôtel avant de s'évanouir. Les détails exacts de ce qui s'est passé n'ont jamais été clairs, et ne regardent personne. Mais elle a désormais révélé qu'elle avait été diagnostiquée bipolaire à l'occasion de cette hospitalisation. «J'avais tellement peur de tout perdre», raconte-t-elle au magazine People pour expliquer pourquoi elle ne l'avait pas rendu public à l'époque. «Je ne voulais pas afficher les stigmates d'une maladie chronique à laquelle on me réduirait et qui aurait pu mettre un terme à ma carrière.»

C'était avant l'avènement de TMZ. Le genre de surveillance de paparazzi subi par Britney Spears pendant son propre «craquage» de 2007 lui a été épargné, mais les images évoquées par les médias à ce moment-là rappellent le regard clinique et masculin des débuts de la psychiatrie. Pour ABC News, elle avait eu une «crise d'hystérie». Le New York Post explique qu'elle avait fait un «terrifiant caprice». Certains n'ont pas tardé à spéculer que cette «crise» était la conséquence de difficultés professionnelles — le single de la bande originale de son film Glitter faisait un flop — et de la fin de sa relation avec le chanteur Luis Miguel, version réfutée plus tard par Mariah Carey elle-même, qualifiant cette rumeur d'un sexisme risible.

Dans les mois qui avaient précédé son hospitalisation, Mariah Carey avait essayé de parler de ce qu'il se passait dans sa vie, notamment d'une relation violente qui affectait sa carrière. À l'époque, elle avait engagé un détective privé car elle accusait son ex-mari Tommy Mottola, directeur de Sony Music, de la manipuler et d'essayer de saboter sa carrière, accusations confirmées plus tard par d'autres personnes. (Après 2005, Mariah Carey avait commencé à qualifier sa relation avec Tommy Mottola de «violente» qui «exploitait toutes les insécurités qu'elle avait jamais eues». Tommy Mottola s'était excusé publiquement d'avoir été «manipulateur».)

Pas d'écho avant l'ère de #MeToo

People

Ce récit ne trouvait apparemment pas d'écho à l'ère d'avant #MeToo, ni même aujourd'hui, en partie parce qu'il se situe au croisement entre genre et harcèlement dans le cadre professionnel, et non sur la thématique des violences sexuelles. Peut-être parce qu'il lui était difficile de faire passer son message par le biais de canaux médiatiques traditionnels, Mariah Carey a essayé d'en parler à ses fans de façon directe, comme le font des célébrités plus jeunes qui utilisent les médias sociaux. «Je veux juste que vous sachiez que j'essaie de comprendre certaines choses de la vie aujourd'hui, et que par conséquent ce n'est vraiment pas le moment pour moi de faire de la musique», écrivait-elle sur son site internet en juillet 2001, juste avant son hospitalisation. «Je n'arrive plus à faire confiance à personne en ce moment parce que je ne comprends pas ce qu'il se passe.»

Mais lorsque son hospitalisation a été rendue publique, tout ce que Mariah Carey avait fait avant, comme ses messages sur son site, son soi-disant «strip-tease» sur TRL ou le fait qu'elle se soit plainte de «haters» après que Howard Stern s'était moqué de son poids, a été interprété comme des réactions anormales, comme si elle avait perdu la tête. Un sketch grossier sur Mad TV la montre en train de casser frénétiquement des assiettes — une des rumeurs que son agent avait confirmée à l'époque — et de jouer de manière totalement imprévisible dans Glitter, comme si elle était incontrôlable à la fois artistiquement et physiquement.

Ses «craquages», des évènements «surdramatisés»

La vie de la plupart des pop stars est tellement liée à leur carrière et à leur musique que nous attendons d'elles non seulement qu'elles se produisent pour nous, mais aussi qu'elles jouent et justifient publiquement leurs tragédies personnelles aux yeux de tous. Dans le cas de Mariah Carey, le public comme sa maison de disques attendaient d'elle qu'elle gère l'histoire du «craquage» dans des talk-shows et des interviews. «Je me disais : je n'ai pas envie de revenir encore une fois là-dessus, raconte-t-elle au sujet de ces exigences, des années plus tard. C'était tellement exagéré, surdramatisé, tout cette histoire de craquage.»

Elle est réapparue à l'automne 2001 en chantant «Hero» lors d'un hommage télévisé aux victimes du 11-Septembre et s'est ensuite produite pour l'armée, comme s'il avait fallu qu'elle affiche des preuves de citoyenneté convenables pour racheter son «mauvais» comportement. Elle est également allée dans l'émission de David Letterman, où il lui a demandé : «C'est un craquage nerveux, un craquage physique, un craquage émotionnel, pas un craquage du tout ?» Mariah Carey avait tenté de plaisanter pour désamorcer un peu la dimension sensationnaliste des termes utilisés et avait fini par mettre ses difficultés sur le compte de «l'épuisement».

Même pendant la promotion de son album suivant, en 2002, sa nouvelle maison de disques attendait encore de Mariah Carey qu'elle parle de ce qui s'était passé. «Tout le monde s'attendait à ce que je dise : «Parlons-en, allons chez Oprah pour pleurer un coup, ayons des moments larmoyants du genre "j'ai surmonté tout ça"» explique-t-elle, avec le recul, lors d'une interview accordée en 2005. «Mais je pense que j'étais encore en train de le surmonter.» Elle a accordé une interview à Matt Lauer sur son retour l'année suivante, avec la ballade Through the Rain qui était censée être une chanson sur le triomphe face à l'adversité. Elle y prend de la distance avec le terme «craquage», mentionne son addiction au travail et évoque ses tentatives de gérer la manipulation mentale de Tommy Mottola. Jamais elle n'a présenté ce qui lui était arrivé comme relevant de la santé mentale, jusqu'à ce qu'elle relate son histoire au magazine People.

Nouvelle génération de célébrités

Fred Prouser / Reuters

Mariah Carey lors d'une projection de Glitter le 20 septembre 2001 à Los Angeles, sa première apparition publique depuis son hospitalisation trois mois auparavant.

Dans un article de 2013 pour The Atlantic sur Justin Bieber, la journaliste Esther Zuckerman note que les pop stars les plus jeunes contrôlent mieux leur image publique que celles des générations précédentes, grâce notamment aux réseaux sociaux. Mais la manière dont les médias scrutent et parlent d'un comportement «normal» des célébrités n'est pas seulement un problème générationnel, c'est aussi une question de genre. Sans parler de la couleur de peau : Mariah Carey et Whitney Houston ont aussi dû affronter les stéréotypes raciaux sur le soi-disant penchant des femmes racisées pour les addictions, la sexualité excessive et la colère.

Justin Bieber s'est livré à des actes de vandalisme et de violence, il a «pété un câble» sur Twitter (de façon assez comparable à Mariah Carey sur son site internet) et, comme Britney Spears, il a attaqué des paparazzi. Mais son comportement a simplement été considéré comme «inquiétant», assimilé à un «pétage de plomb» et à un «mini-craquage», en gros une crise d'ado. Et depuis, on nous a assuré qu'il avait laissé tout ça derrière lui après le succès de son album de 2015, Purpose. En revanche, les médias comme le public semblent se sentir absolument dans leur bon droit lorsqu'ils spéculent sur le fait que Britney Spears est «morte dans sa tête» et qu'elle n'est plus la même depuis qu'elle a été mise sous tutelle. L'année dernière, pourtant, lorsque Katy Perry s'est moquée du «crâne rasé» de Britney Spears, elle a subi un retour de bâton immédiat, laissant penser que la façon dont les médias parlent des pop stars femmes — qu'elles décident ou non d'aborder publiquement le sujet de leur santé mentale —est enfin en train de changer. Demi Lovato et Selena Gomez font partie d'une nouvelle génération de célébrités qui ont décidé de rendre leurs diagnostics publics. Comme l'a même décrit le New York Times, le récit de Mariah Carey dans People est «l'une des premières occurrences de célébrité de la stature de Madame Carey reconnaissant sa bataille avec une maladie mentale.»

Cette volonté historique de l'icône de la pop de nommer publiquement sa maladie est déjà en train de provoquer une vaste reconnaissance, qui n'a que trop tardé, de la manière dont les médias et le public se moquent et discutent du comportement des femmes célèbres. Mariah Carey ne devait d'explications à personne mais en partageant son histoire, elle contribue à changer les termes d'un débat public utilisé comme une arme, tout particulièrement contre les femmes artistes, depuis trop longtemps. ●

Ce post a été traduit de l'anglais par Bérengère Viennot.

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