Mariage pour tous: Christiane Taubira mérite-t-elle vraiment son statut d’icône?

Après sa démission, l’ex-ministre de la Justice a unanimement été saluée pour la loi instaurant le mariage pour tous. Auprès de BuzzFeed News, les acteurs de ce texte nuancent ce concert d’éloges.

Rebecca Hendin/ BuzzFeed

«La ministre de la Justice, héraut du mariage pour tous». «Devenue une icône en défendant courageusement et non sans talent la “réforme de civilisation” du quinquennat». «La mère du mariage pour tous, celle qui a ouvert le mariage aux homosexuels». Après la démission de l’ancienne garde des Sceaux, les éditorialistes et politiques ont été unanimes quant au rôle joué par Christiane Taubira pour faire adopter cette loi. Ils reconnaissent tous la trace qu’elle laissera à jamais dans l’Histoire à l’instar de Simone Veil ou de Robert Badinter.

Mais ces louanges adressées à l’ex-ministre de la Justice sont-elles vraiment méritées? A-t-elle, au-delà de ses discours enflammés devant l’Assemblée nationale, porté avec énergie la loi permettant aux homosexuel-les de se marier?

Auprès de BuzzFeed News, d’anciens collaborateurs de plusieurs ministères, la ministre Dominique Bertinotti, le député PS Erwann Binet et des militants associatifs sollicités pour préparer ce texte majeur témoignent. Et nuancent parfois ce concert d’éloges adressés à Christiane Taubira.

Au tout début du quinquennat de François Hollande, Christiane Taubira n’avait pas encore été évoquée pour défendre ce projet de loi. Le 17 mai 2012, deux jours après l’investiture du tout nouveau gouvernement socialiste, Jean-Marc Ayrault annonce qu’il mettra en œuvre l’engagement 31 du président de la République «d’ouvrir le droit au mariage et à l’adoption aux couples homosexuels».

Dominique Bertinotti / Patrick Kovarik / AFP / Getty Images

Un mois plus tard, ce n’est pas la garde des Sceaux mais la ministre déléguée à la Famille, Dominique Bertinotti, qui précise pour la première fois les contours de cette réforme dans Le Parisien. «Elle a fait cette interview pour accélérer le calendrier. Dans sa tête, il fallait aller très vite, mais hélas tout a traîné», regrette un proche de la ministre. En ce jour de marche des fiertés 2012, le nom de Christiane Taubira n’apparaît toujours pas.

«On savait que ce texte devait revenir à la ministre de la Justice puisque les droits civils étaient en jeu, mais Bertinotti a réagi la première», raconte Laurent, un ex-conseiller de cabinet dont le prénom a été modifié car il est toujours en poste au sein d’un cabinet ministériel. «Taubira est restée silencieuse tout l’été, ce qui a d’ailleurs facilité l’opposition de la droite notamment avec la fameuse prière du 15 août».

Dominique Bertinotti, universitaire et ancienne maire du 4e arrondissement de Paris, qui compte de nombreuses associations LGBT, connaît très bien les questions familiales et les attentes de la communauté homosexuelle. Cet été 2012, elle sait qu’elle devra porter la loi avec Christiane Taubira. Elle ne sait pas encore en revanche, que son nom sera peu à peu éclipsé.

Taubira choisit La Croix plutôt que Têtu

Pendant cette période estivale, le mensuel gay Têtu demande une interview exclusive à Christiane Taubira pour qu’elle se prononce sur la future loi censée être adoptée avant le printemps 2013. «J’étais en contact avec sa chargée de communication, qui m’avait dit que nous serions bien les premiers à avoir l’interview, c’était une sorte d’exclusivité», raconte l’ex-directeur de la rédaction Gilles Wullus.

Aborder la loi dans un magazine gay était un symbole fort, mais l’équipe de Taubira semble traîner les pieds, et impose une condition drastique: une interview par écrit (qui contrevient aux habitudes de Têtu) ou rien. La ministre rend ses réponses fin août. Pour Gilles Wullus, «elle n’y dit pas grand chose, reste relativement floue sur la PMA», mais cette «exclu» doit paraître le 26 septembre.

Coup de théâtre le 10 septembre 2012. Malgré son engagement, la ministre préfère accorder un entretien au quotidien catholique La Croix avant la parution de Têtu. Et enterre purement et simplement la PMA avant même la mise en place d’auditions de consultation.

«Dominique Bertinotti était très en colère parce que Taubira fermait la porte à la PMA et à toutes autre avancée sur la famille», se souvient le journaliste de France TV Info Vincent Daniel, témoin de la scène ce jour-là aux côtés de l’ex-ministre. «C’était dans La Croix donc pour Bertinotti c’était un faux pas de parler aux adversaires pour les légitimer».


«Cette interview est loin d’être anecdotique. Elle montre l’aspect stratégique de Taubira qui s’empare du sujet mais en renonçant à certaines revendications des associations LGBT. alors que Bertinotti , elle, s’était montrée favorable et rencontrait déjà le milieu associatif. Mais beaucoup savent que [Taubira] ne voulait pas vraiment défendre ce texte», explique l’un des représentants LGBT qu’elle avait rencontré à l’époque. L’ex-patron de la rédaction de Têtu partage cet avis:

«Je pense que cela les arrangeait que l’interview de La Croix soit publiée avant. On peut penser, qu’en terme de stratégie, elle n’a pas voulu donner sa première interview à un journal homo. En choisissant de parler d’abord aux catholiques, elle montrait bien que le gouvernement était frileux et déjà sur la défensive.»

Contrairement à ce que certains opposants pouvaient penser, le fait que Taubira défende cette loi n’était donc pas évident. «Elle n’a jamais été très engagée sur les questions homosexuelles», écrit d’ailleurs la journaliste Caroline Vigoureux dans son livre «Le mystère Taubira». L’un des cofondateurs du site LGBT Yagg avait d’ailleurs regretté dans une tribune que «malgré des demandes répétées, Yagg et Têtu n’aient jamais pu l’interviewer durant les trois dernières années».

«Aujourd’hui, tout le monde lui dit “merci”, j’ai envie de dire “merci quoi”?»

En septembre, les deux ministres Bertinotti et Taubira entament des auditions pour consulter le milieu associatif. Le Premier ministre a tranché en décidant qu’elles allaient toutes les deux défendre cette loi dans les médias comme sur les bancs de l’Assemblée. Le 29 janvier s’ouvre la première journée des débats devant les députés. Mais si Dominique Bertinotti livre un discours très fort sur le sujet, les médias retiendront celui de la garde des Sceaux, empreint de lyrisme et de références historiques.

youtube.com

«Certains ont l’air d’avoir découvert Taubira après ce discours, mais tous ceux qui avaient déjà travaillé avec elle connaissaient son talent oratoire», précise l’ancien porte-parole de l’Inter LGBT Nicolas Gougain. «La ministre de la justice a fait le job à l’Assemblée et avec brio. Mais elle a fait ce qu’on lui demandait de faire.»

Même constat pour Nathalie Mestre, présidente des Enfants d’arc en ciel à l’époque des débats, qui ne conserve pas un bon souvenir. «Elle a porté la loi dans le périmètre qu’on lui avait accordé. Elle a beaucoup de charisme, mais elle a fait son travail, ni plus ni moins. Aujourd’hui, tout le monde lui dit “merci”, j’ai envie de dire “merci quoi”?», s’interroge-t-elle avant de poursuivre:

«Elle n’est jamais sortie du périmètre imposé par François Hollande. Pendant les débats, elle ne s’est jamais vraiment positionnée sur la PMA.

Même dans son fameux discours de clôture des débats, que tout le monde a applaudi, elle s’est adressée aux députés opposés à la loi pour les rassurer. Pour moi, cela a gâché son discours.»

Laurent, l’ex-conseiller, partage la même analyse: «Taubira a été absente médiatiquement et Bertinotti en plus d’être malade, avait certainement reçu des consignes pour ne pas faire de plateaux télé. Mais il y a eu un vide très important à tel point que c’est la ministre Najat Vallaud-Belkacem qui a fini par faire le travail en tant que porte-parole du gouvernement et parce qu’elle avait en charge la lutte contre l’homophobie».

Invitée sur la matinale de France Inter ce 29 janvier 2013, Christiane Taubira avait annulé sa venue la veille au soir, provoquant la colère du journaliste Patrick Cohen. En réalité, la ministre avait été hospitalisée après un malaise et était arrivée à l’Assemblée juste avant son discours. C’est Alain Vidalies, ministre chargé des relations avec le Parlement qui lui a ôté son bracelet en plastique de l’hôpital qu’elle avait oublié de retirer. «Excepté cet épisode qui ne dépendait pas d’elle, le fait que Taubira n’ait pas défendu sa loi en dehors est une réalité», lâche Laurent qui estime que la ministre «n’avait pas envie de s’afficher aux côtés des associations»:

«Aurélie Filippetti était présente à la marche des fiertés de Metz, Najat-Vallaud Belkacem à celle de Lyon et Dominique Bertinotti à Paris. En revanche, Christiane Taubira n’a rien fait. Elle a été très tardivement visiter l’association Le Refuge, qui plus est controversée et pas très engagée sur le sujet.»

Et de juger sévèrement:

«Si c’est la loi Taubira aujourd’hui, ce n’est pas parce que la ministre a su préparer et porter ce texte, c’est parce que ses discours à l’Assemblée nationale étaient exceptionnels. Mais n’importe qui à sa place aurait fait le job.»

Selon ce conseiller qui avait suivi tous le dossier mariage pour tous, deux «couacs» révèlent «le manque d’investissement» de Christiane Taubira. Alors qu’une circulaire empêchait des couples binationaux de bénéficier de cette loi, le ministère de la Justice a mis très longtemps à prendre position. Ensuite, le cabinet de la ministre n’était pas présent lorsqu’il s’est agi de défendre cette loi devant le Conseil constitutionnel avec le secrétariat général du gouvernement. Contactés, plusieurs ex-membres de son cabinet n’ont pas donné suite.

«J’ai pourtant bien co-signé cette loi avec elle»

«On l’a peu rencontrée et en comparaison d’autres ministres, Taubira était très peu accessible. Rien avoir avec Dominique Bertinotti qui connaissait déjà le milieu associatif et qu’on pouvait voir plus souvent», témoigne Nicolas Gougain.

Eric Feferberg / AFP / Getty Images

Comment le mariage pour tous est devenu la «loi Taubira»

Alors pourquoi le mariage pour tous est-il devenu la loi Taubira? Interrogée, Dominique Bertinotti sourit avant de tenter une explication:

«Peut-être parce que nous avons deux styles différents. Christiane Taubira parle avec aisance, elle est beaucoup plus visible alors que je suis plus dans la retenue. Protocolairement, elle est aussi plus importante.

Mais j’ai pourtant bien co-signé cette loi avec elle. La fin des débats, l’adoption de cette loi et lorsque les députés ont scandé “Égalité, égalité…” resteront un moment très fort pour moi.»

Et c’est aussi parce que le Premier ministre Jean-Marc Ayrault comme François Hollande ont été particulièrement effacés. «Le président n’a rien dit entre son élection et la publication de la loi, à part à un triste congrès des maires», lorsqu’il a évoqué leur «liberté de conscience», rappelle Denis Quinqueton, l’actuel président de HES, un groupe LGBT proche du PS.

«Ce sont les opposants qui, en voulant stigmatiser le texte, y ont accolé un nom qu’ils rejetaient»

Erwann Binet, rapporteur de la loi a une autre explication. «Taubira gardera une place dans l’Histoire, mais davantage pour sa manière de faire de la politique que pour ce texte seulement», estime le député socialiste. «Et il faut savoir que ce sont les opposants qui, en voulant stigmatiser le texte, y ont accolé un nom qu’ils rejetaient. Entre nous, on l’appelle la loi mariage pour tous».

«Dès le premier jour des débats, un quotidien a titré sur “le moment Taubira”, alors tout était déjà tracé. Au moins vous vous posez enfin la question, c’est déjà ça», souffle un proche de Dominique Bertinotti qui estime que sans elle, «le boulot sur le terrain n’aurait jamais été fait».

Depuis que la loi a été votée, Taubira est en tout cas moins réticente à s’afficher aux côtés d’associations LGBT. Si elle impose toujours des conditions drastiques à la presse, elle a par exemple participé au printemps des assoces LGBT en 2015 en avril dernier où elle a été accueillie comme une rockstar, et a remis le prix contre l’homophobie. Mais ses implications sur la PMA et même sur le changement de prénom des personnes trans sont restées bien timides.

Par fidélité gouvernementale ou par manque de conviction? Maintenant qu’elle a quitté le gouvernement, reste à savoir si celle qui est désormais considérée comme une «icône gay» profitera de sa liberté retrouvée pour s’engager de manière plus ferme sur ces questions. Au-delà des citations de Léon-Gontran Damas.











Check out more articles on BuzzFeed.com!

David Perrotin est journaliste société chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris. Il écrit notamment sur les sujets liés aux discriminations.
Contact David Perrotin at david.perrotin@buzzfeed.com.
Marie Kirschen est journaliste chez BuzzFeed News, France, et travaille depuis Paris.
Contact Marie Kirschen at marie.kirschen@buzzfeed.com.
Got a confidential tip? Submit it here.
 
 
Le buzz du moment