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Fermeture de la mosquée de Lagny: le gouvernement s'est-il emballé?

De nombreux arguments avancés par le ministre de l'Intérieur puis par le Premier ministre pour justifier la fermeture de cette mosquée sont remis en cause.

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Parmi les plus de 2500 perquisitions opérées par la police depuis la mise en place de l'état d'urgence, il y a quelques cas plus médiatisés que d'autres. Mercredi 2 décembre par exemple, la presse a largement relayé la fermeture de la mosquée de Lagny-sur-Marne et surtout les éléments découverts par les autorités.

Le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve avait lui même convoqué les journalistes pour lister les preuves justifiant la fermeture du lieu de culte et la garde à vue de deux de ses responsables. Il avait également révélé que cette opération avaient conduit à la notification de 22 interdictions de sortie du territoire et à «neuf mesures d’assignation à résidence d’individus radicalisés».

Il précisait lors d'une conférence de presse:

«Ont été découverts lors de la perquisition chez les dirigeants de la mosquée, un revolver 9mm chez un individu qui a aussitôt été placé en garde à vue. Une école coranique non déclarée, un disque dur dissimulé, divers documents sur le djihad, et une assurance-vie souscrite en 2012…».

Mercredi, le Premier ministre Manuel Valls a confirmé ces éléments lors d'une réponse à un député à l'Assemblée nationale en affirmant que cet endroit était «un élément structurant d'une filière de recrutement djihadiste».

Aucun pistolet retrouvé dans la mosquée

Sauf que le compte rendu de Bernard Cazeneuve est erroné à plusieurs titre. D'abord, comme l'a révélé Le Parisien, les deux personnes placées en garde à vue n'avaient pas de responsabilité au sein de la mosquée de Lagny-sur-Marne. Et le pistolet n'a pas été retrouvé chez les dirigeants de la mosquée, mais au domicile de la mère d'un des fidèles. Le quotidien écrit:

«C’est chez ce natif de Lagny âgé de 30 ans, converti à l’Islam voici treize ans, qu’a été retrouvé le prétendu pistolet 9 mm lors de la perquisition du domicile de sa mère chez qui il vit. Comme l’a confirmé une source judiciaire, l’arme saisie n’est en fait qu’un pistolet à grenaille. "Même les policiers s’en sont moqués, c’est un vieux pistolet à grenaille rouillé que j’ai trouvé dans le bois où je fais mon jogging", se justifie Thomas».

Contactée par BuzzFeed, la préfecture de Seine-et-Marne n'a pas souhaité commenter ces remises en question, et nous a renvoyé un communiqué publié lundi. Le communiqué n'évoque pas le lieu où a été trouvé l'arme mais assure que le pistolet Flobert 9mm à grenaille est «en état de fonctionnement» et «transformable en arme de tir à balles».

Des activités périscolaires validées par la préfecture

Le ministre de l'Intérieur a également mentionné la découverte d'une «école coranique non déclarée». Le préfet de Seine-et-Marne ajoute que «des installations propres à l'exercice d'un enseignement pour enfants, du mobilier, du matériel pédagogique ont été découverts lors des perquisitions. Les enfants formés dans cet établissement illégal étaient notamment sensibilisés à la "bonne" pratique de l’islam avec des vidéos de propagande djihadiste».

En cherchant les statuts déposés par la mosquée (constituée en association) auprès de la préfecture, on s'aperçoit qu'elle avait clairement exprimé sa volonté d'enseigner. L'annonce déposée au Journal Officiel et validée par la préfecture le 8 mai 2015 (ci-dessous) mentionne «la dispense de cours» et «l'organisation de tout type d'activités périscolaire».

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Et son enseignement était également affiché sur son site internet:

Aucune poursuite judiciaire contre la mosquée

S'agissant du disque dur dissimulé et de divers documents sur le djihad trouvés à la mosquée selon Bernard Cazeneuve, la préfecture de Seine-et-Marne évoque des «vidéos de propagande de l’état islamique» ainsi que «des disques de chants religieux à la gloire des martyrs du jihad liés à l’organisation terroriste Jabhat Al Nosra».

Un responsable du lieu de culte contacté par BuzzFeed et qui souhaite conserver son anonymat assure que «rien n'a été retrouvé dans la mosquée de Lagny» et conteste la présence de vidéos ou de disques faisant l'apologie du djihadisme. Il ajoute:

«Je ne sais pas chez qui les policiers auraient retrouvé ces disques, mais ni chez les responsables, ni à l'intérieur du lieu de culte».

Au sujet de ces documents, son propriétaire n'est en tout cas pas poursuivi par la justice. Sollicitée par L'Express, la procureure de la République de Meaux, Dominique Laurens, indique qu'aucune enquête judiciaire n'a été ouverte après l'opération policière menée au sein du lieu de culte.

Enfin, concernant l’assurance-vie, Le Monde cite le président de la mosquée, Mohamed Ramdane, qui affirme qu'il s'agit d'une «assurance de rapatriement du corps dans le pays d’origine, souscrite par ses parents, des immigrés, et qui n’a pas été renouvelée».

Un ex-imam antisémite dans le viseur de l'Intérieur

Joint par Buzzfeed, une personne assignée à résidence depuis cette opération policière et qui souhaite conserver son anonymat «pour ne pas envenimer sa situation», précise, selon elle, les motifs de son assignation:

«On me reproche d'avoir été en relation avec trois personnes radicalisées. Parmi eux, il y a un ancien fidèle qui a déménagé à Grenoble, un autre qui est revenu cet été de l'étranger et l'ancien imam de la mosquée, Mohamed Hammoumi, qui est à l'étranger depuis janvier. C'est absurde de me reprocher mes relations. Oui j'ai pu les croiser, on a prié dans le même endroit, mais cela ne fait pas de moi un terroriste».

Mohamed Hammoumi, ex-imam de cette mosquée, est accusé d’avoir joué un rôle majeur dans l’endoctrinement et le recrutement de volontaires pour le djihad en Syrie, en plus d'avoir tenu des propos antisémites. Se sachant dans le collimateur des autorités, Mohamed Hammoumi est parti en décembre 2014 avec sa famille en Egypte, racontait Libération cet été.

En effet, l'arrêté de fermeture du lieu de prière assure que l’Association des musulmans de Lagny-sur-Marne –qui gère actuellement la mosquée– a été créée le 8 mai 2015 par Nabil Assaoui et Marc le Hénaff, d’«anciens lieutenants» de Mohamed Hammoumi. Et un arrêté ministériel pris le 4 décembre a gelé les avoirs d'Assaoui, des associations anciennement gérées par Hammoumi, ainsi que de l'association actuelle.

Extrait de l'arrêté pris par le ministre de l'Intérieur et celui des Finances le 4 décembre 2015

Or, comme a pu le vérifier Le Monde, les deux «lieutenants d'Hammoumi» n’apparaissent pas dans les statuts de l'association des musulmans de Lagny qui gère la mosquée actuelle. Et ses nouveaux dirigeants, en exercice depuis 2015, assurent ne plus rien à voir avec Mohamed Hammoumi.

La mairie de Lagny soutient en tout cas la mosquée: «On a réussi à créer un lien avec la communauté et on constate une vraie amélioration depuis plusieurs mois. Nous n’avons plus de problème relationnel», a dit Pierre Tebaldini, directeur de cabinet du maire (UDI), au Monde.

Joint par BuzzFeed, le ministère de l'Intérieur n'a pas souhaité répondre à nos questions. Les dirigeants de la mosquée ont fait appel au service juridique du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) pour engager d'éventuelles poursuites judiciaires.

Dissolution de trois associations

Trois associations cultuelles rattachées à la Mosquée de Lagny (Seine-et-Marne) ont été dissoutes en Conseil des ministres, a annoncé Bernard Cazeneuve mercredi 13 janvier.



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David Perrotin est journaliste société chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris. Il écrit notamment sur les sujets liés aux discriminations.

Contact David Perrotin at david.perrotin@buzzfeed.com.

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