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Traitement médiatique de Nice: le CSA lance une procédure contre France 2

Interviews de témoins à côté de leurs proches tués, diffusion d'images de corps gisant au sol... les éditions spéciales des chaînes d'info ont été vivement critiquées.

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Mise à jour le 27 juillet

Dans un communiqué publié mercredi 27 juillet, le CSA revient sur le traitement médiatique de l'attentat de Nice. Ce vendredi 14 juillet, France 2 avait par exemple interviewé deux personnes (dont les visages n'étaient pas non plus floutés), postées à côté de leur proche décédé recouvert d'un drap. Des vidéos montrant le camion du terroriste rouler sur la foule avait également été diffusées par d'autres chaînes d'info et certaines, à l'instar de LCI, avait relayé de fausses rumeurs évoquant une prise d'otages.

Le CSA a visionné et écouté plus de 150 heures de programmes d’information relatifs à cet événement et a tranché. S’agissant des images diffusées par France 2, «le directeur général du CSA a saisi le rapporteur indépendant placé auprès du Conseil».

«On a eu un gros problème avec les images diffusées par la chaîne, mais les procédures exigent la saisine d'un rapporteur avant de prendre une décision», explique un responsable du CSA à BuzzFeed News. Et la chaîne pourrait risquer une sanction plus importante qu'une simple mise en demeure puisqu'elle a déjà été épinglée pour «atteinte à la dignité de la personne humaine». Le Conseil avait mis en demeure (une sanction qui n'est pas suspensive) France 2 à la suite de l’émission On n’est pas couché du 1er novembre 2014.

Pour le reste du traitement médiatique, largement critiqué sur les réseaux sociaux, le gendarme audiovisuel ne constate aucune faute:

«Concernant les autres séquences audiovisuelles, les membres du Conseil, s’ils ont été très sensibles aux réactions suscitées par les comptes rendus et marquent leur préoccupation quant à la diffusion contestable de certains témoignages, s’en rapportent au droit existant pour constater qu’aucun manquement caractérisé aux obligations légales, réglementaires et conventionnelles n’a été relevé.»

Mise à jour: ajout des précisions sur la procédure du CSA contre France 2


Quelques minutes après l'attaque qui a fait 84 morts et des dizaines de blessés, dont 18 «en urgence absolue», plusieurs chaînes ont cassé leur programme pour mettre en place une édition spéciale. BFMTV, iTELE, France 2, LCI rediffusée sur TF1, ont notamment rapidement couvert l'événement.

«Mon fils est mort, c'est fini pour moi»

Alors que de nombreuses victimes sont encore au sol recouvertes d'un drap sur la promenade des Anglais et que leurs proches sont sur les lieux, une équipe de France 2 a décidé de filmer immédiatement les lieux. Les journalistes ont interviewé deux personnes (dont les visages n'étaient pas non plus floutés), postées à côté de leur proche décédé. La vidéo (en version floutée) a été capturée par le site The Prairie.


La chaîne diffuse le témoignage d'un homme qui vient de perdre sa femme et son fils. Le cadavre recouvert d'un drap jaune est aussi filmé. L'homme, sous le choc, témoigne:

«Mon fils est mort, c'est fini pour moi. C'est fini pour moi, c'est mon fils qui est mort. J'ai perdu les deux d'un coup, j'ai perdu les deux d'un coup. Ma femme et mon fils son là...»

Les journalistes poursuivent leur chemin et interrogent une autre personne. L'homme, dont le visage n'est pas non plus flouté, est près de sa mère, décédée, qui est aussi filmée recouverte par une bâche.

Après ces deux interviews, qui ne semblent pas avoir été rediffusées après, les journalistes en plateau poursuivent l'édition spéciale après avoir marqué un temps d'arrêt.

Rapidement, de nombreux internautes ont exprimé leur indignation sur les réseaux sociaux. Ils ont également signalé ce reportage au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

Non France 2 ils sont pas sérieux interviewer un homme à coté du corps de sa femme vraiment honteux j'espère que le CSA fera quelque chose

La chaîne s'est toutefois excusée ce vendredi. «Ces images brutales, qui n'ont pas été vérifiées selon les usages, ont suscité de vives réactions. Une erreur de jugement a été commise en raison de ces circonstances particulières», précise France 2 dans un communiqué: «La diffusion de ce type d'images ne correspond pas à la conception de l'information des journalistes des équipes et de l'entreprise. France Télévisions tient à présenter ses excuses.»

Interrogé par Libération, Manu Tissier, président de la SDJ (Société de journalistes) de France 2, réagit:

«C'est une énorme erreur, une énorme connerie. J'ai échangé dans la nuit avec le directeur de la rédaction, Alexandre Kara. Il m'a dit que c'était une erreur, qu'il y avait eu un problème à la validation. Quelqu'un a vu cette image et n'a pas considéré qu'elle était indiffusable. Ce n'était pas un direct, c'était un sujet. Normalement, la rédaction en chef valide ou non les images. Mais là, on était dans une configuration d'urgence, on n'était plus dans le “normalement". On met à l'antenne quelqu'un qui est certes journaliste, mais en état de choc lui aussi, cela peut se comprendre. Ce qui est inexcusable, c'est que cette image arrive à l'antenne.»

Des corps gisant au sol diffusés

D'autres chaînes ont également été critiquées pour leur traitement médiatique après avoir mis en place leur direct. La chaîne LCI, fraîchement installée sur la TNT gratuite, a ainsi diffusé à plusieurs reprises des vidéos amateurs où l'on pouvait voir les corps des victimes fauchés au sol.

De son côté, LCI diffuse encore une vidéo avec des corps à terre #AttentatNice

D'autres chaînes, à l'instar de France 2 et BFMTV, ont diffusé les mêmes vidéos où l'on peut voir le camion en train de rouler sur la foule.

Alors oui, j'ai rembobiné, mais oui, France 2 vient de diffuser une vidéo du camion qui roule sur les gens. Pour de vrai. France 2.

LCI relaie une rumeur de prise d'otage

Les journalistes de LCI ont également été les premiers à relayer la rumeur d'une prise d'otage à Nice. Après avoir interrogé un témoin qui assurait cela, les présentateurs poursuivent au cours de leur édition:

«On parle de prises d’otage.»

Le ministère de l’Intérieur a rapidement dû indiquer dans un tweet qu’il n’y avait eu aucune prise d’otage. Dans le même temps, la police nationale diffusait des avertissements.

[#Nice] Par respect pour les victimes et leurs familles, ne contribuez pas à la diffusion de photos ou de vidéos des scènes de crime #Nice06

Le CSA se saisit et appelle à la retenue

Contacté par BuzzFeed News, le CSA n'a pas encore souhaité donner un commentaire. Il a toutefois publié un communiqué pour alerter les médias:

«Le Conseil supérieur de l’audiovisuel appelle les télévisions et les radios à la prudence et à la retenue, protectrices de la dignité humaine et de la douleur des personnes, tout au long des reportages sur le terrible attentat dont notre pays a été victime hier soir. Il s’est d’ores et déjà saisi des images et des comptes rendus diffusés toute la nuit.»




David Perrotin est journaliste société chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris. Il écrit notamment sur les sujets liés aux discriminations.

Contact David Perrotin at david.perrotin@buzzfeed.com.

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