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Amal Bentounsi interpellée: des policiers inventent un délit pour ne pas être filmés

La fondatrice du collectif «Urgence notre police assassine» a été interpellée jeudi soir à Meaux parce qu'elle filmait une intervention policière. Mais la police nationale dit à BuzzFeed News que tout individu peut «parfaitement filmer des forces de l'ordre».

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La scène captée par Amal Bentounsi, fondatrice du collectif «Urgence notre police assassine», juste avant son interpellation mercredi à Meaux (77) a de quoi surprendre. Amal Bentounsi, dont le frère a été tué d’une balle dans le dos par un policier (condamné en mars dernier), filmait en direct sur Facebook une intervention policière dans le quartier Pierre Collinet de Meaux.

«Si jamais je vois des images, vous serez poursuivie»

Vers 19h, relate le Bondy Blog, des policiers avancent vers elle pour contrôler son identité. À la troisième minute de la vidéo, un policier confirme qu'Amal Bentounsi «a le droit de filmer», mais avance que «la diffusion» d'images «est un délit». Lorsqu'Amal Bentounsi évoque appartenir au collectif «Urgence, notre police assassine» (UNPA) et précise connaître ses droits, le policier insiste:

«Tous les policiers ici présents s’opposent à ce que leurs visages soient divulgués pour des raisons de sécurité. Si jamais je vois des images sur internet, vous serez poursuivie (...) Je vous rappelle également que si vous diffusez des images en direct, c’est la même chose.»


Le contrôle d'identité effectué, les policiers dénoncent encore le fait d'être filmés, puis Amal Bentounsi se justifie à nouveau et évoque la mort de son frère, tué d'une balle dans le dos par la police, alors qu'il tentait de fuir. Un des policiers en civil affirme alors, à tort, que le policier qui avait tiré à l'époque n'a pas été condamné:

Un policier: En tout cas, c’était un innocent c’est sûr (le frère d'Amal Bentounsi, ndlr)… Non, non (le policier sur le ton de l'ironie) n’a pas été condamné. Vous vous trompez.

Amal Bentounsi: Bien sûr qu’il a été condamné. Pourquoi vous dites cela? Vous avez assisté au procès? Oui, il a été condamné à cinq ans de sursis.

Un autre policier: Non, non lieu.

Amal Bentounsi: Pas du tout, vous ne suivez pas les affaires messieurs, cinq ans de prison avec sursis.

En s'éloignant, un policier dit à son collègue: «C’est une femme perdue ça», en parlant d’Amal Bentounsi. Un autre agent fait alors un «doigt d'honneur» à Amal Bentounsi, comme l'a remarqué Le Monde.

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Quelques minutes après, des policiers reviennent et annoncent qu'elle est interpellée: «Vous coupez le téléphone, vous êtes interpellée pour diffusion d'images, c'est interdit.» Après avoir passé la nuit en garde à vue, la militante a été libérée vers 16h. Le parquet a toutefois décidé «d'examiner l'opportunité des poursuites».

Lors de son interpellation (ci-dessous), un policier menace aussi de poursuites la personne qui diffuse des images.

Facebook: video.php


Les multiples versions de la police

Toute la journée, de multiples versions ont été livrées par les autorités.

  • D'après Europe1, Amal Bentounsi «aurait refusé de se soumettre au contrôle d’identité auquel les policiers voulaient procéder». La vidéo montre pourtant que cette version policière est mensongère.
  • D'après Le Parisien, Amal Bentounsi a été placée en garde à vue après avoir «tenté d’ouvrir la portière d’une voiture de la police municipale pour en faire sortir un homme interpellé». Problème: là encore, la vidéo fait mentir cette version puisqu'on entend distinctement les policiers dire qu'elle est arrêtée parce qu'elle diffuse des images d'eux.
  • Mais contactée par BuzzFeed News, une source au sein de la police nationale précise que le PV indique un tout autre motif d'interpellation, puisqu'il est indiqué qu'elle a été placée en garde à vue pour «rébellion» contre les agents.
  • Vers 18h, le parquet de Meaux finit par publier un communiqué dans lequel il confirme qu'Amal Bentounsi a été «placée en garde à vue à compter de 20h20» et détaille les motifs retenus: «divulgation d’un enregistrement obtenu par une atteinte à l’intimité de la vie privée et rébellion». Le parquet ajoute que la diffusion en direct avait «entraîné des commentaires haineux envers les policiers et une provocation à des actes très graves notamment l'incendie du commissariat de police». Contactée pour avoir des détails sur ces motifs d'interpellation, la procureure de Meaux n'a pas souhaité davantage expliquer cette interdiction de diffusion.


«Il est possible que son interpellation ait servi à la faire arrêter de diffuser ses images»

Sollicitée par BuzzFeed News, la police nationale rappelle pourtant qu'il est «parfaitement légal de filmer les forces de l'ordre sur la voie publique». Et ajoute:

«Le policier fait partie du domaine public.»

En effet, une circulaire du directeur général de la police nationale publiée en 2008 précise que les policiers ne bénéficient pas de protection en matière de droit à l'image (sauf certains membres appartenant aux services antiterroristes ou de la police judiciaire par exemple). La circulaire ne distingue pas la diffusion en direct et en différé.

Auprès de BuzzFeed News, un avocat pointe d'ailleurs le fait que «ce qui n'est pas explicitement interdit, est donc autorisé». Pourquoi a-t-elle été interpellée, alors? Avec des arguments pour le moins étonnants, une source policière qui souhaite rester anonyme défend les agents concernés:

«Il est possible que son interpellation ait servi à la faire arrêter de diffuser ses images. C'est ballot pour elle, mais est-ce que vous accepteriez, vous, d'être filmé lorsque vous êtes en reportage?»

Amal Bentounsi dénonce des menaces de mort

L'avocate d'Amal Bentounsi, Louise Tort, pointe la subtilité trouvée pour justifier l'interpellation:

«Le parquet semble lui reprocher d'avoir diffusé l'image des policiers en direct. Mais on voit bien sur la vidéo que les agents sont dans la provocation et tentent de la faire sortir de ses gonds. Les multiples versions livrées pour justifier cette garde à vue montrent par ailleurs qu'ils ont tout tenté pour charger le dossier.»

Amal Bentounsi a par ailleurs elle aussi déposé plainte pour des violences au bras et pour des menaces de mort, selon Me Tort. «Ma cliente m'indique qu'au moment de son audition, lorsque l'officier a noté son adresse, un autre policier l'a prise en photo et a ajouté: "Comme ça on sait où te trouver."»

Joint par BuzzFeed News, le ministère de l'Intérieur n'a pas souhaité donner suite.



David Perrotin est journaliste société chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris. Il écrit notamment sur les sujets liés aux discriminations.

Contact David Perrotin at david.perrotin@buzzfeed.com.

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