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À La prière de la mosquée du Blanc-Mesnil, accusée d'embrigader les jeunes

Le député Jean-Christophe Lagarde affirme qu'un terroriste des attentats de Paris aurait été enrôlé dans cette mosquée. Le lieu de culte s'en défend et nous a laissé assister à sa prière ce vendredi.

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Les attentats de vendredi dernier à Paris et Saint-Denis ont donné un coup de projecteur à la mosquée Casanova du Blanc-Mesnil en Seine-Saint-Denis. Et notamment depuis que le député et maire UDI de Drancy, Jean-Christophe Lagarde, a assuré que Samy Amimour, l'un des kamikazes présent au Bataclan et habitant Drancy, se serait «radicalisé» dans ce lieu de culte.

Le Président du parti centriste était en effet catégorique lors d'une conférence de presse tenue lundi:

«Cette mosquée a contribué d'abord à le couper de sa famille. Sa mère, parfaitement laïque, a vu son fils lui échapper. Il voulait lui imposer le port du voile et, à la maison, les règles de l'intégrisme les plus absurdes - ou éloignées de la religion musulmane. Comment cette mosquée peut-elle continuer à être soi-disant un lieu de culte alors qu'en réalité, elle est un lieu d'embrigadement».

Après ces accusations, la mosquée du Blanc-Mesnil s'est d'abord réfugiée dans le silence, avant de publier un communiqué pour les démentir. «Nous demandons à Monsieur Lagarde d'avancer les éléments factuels qui lui permettent de lancer de telles accusations sans fondement», a réagi l'association culturelle musulmane du Blanc-Mesnil qui assure que le terroriste «Amimour ne faisait pas partie de nos fidèles».

Le maire du Blanc-Mesnil «garant» de cette mosquée

Ce vendredi, le président de la mosquée, Nacime, a accepté que des médias assistent à la première prière du vendredi, une semaine jour pour jour après les attentats. Pour la première fois, le maire Les Républicains du Blanc-Mesnil Thierry Meignen, est venu lui aussi, faire un discours et assister à la prière. Dès le début de sa prise de parole, l'édile de la ville tient à préciser:

«Je n'ai pas pour habitude de venir, je me suis contenté jusque-là de souhaiter les fêtes religieuses».

Cette fois-ci, le maire justifie son entorse à ses principes par «la situation actuelle» et le fait que «tout le monde soit concerné par les attentats». Après avoir rendu hommage aux deux habitantes de la ville qui ont été tuées au Bataclan et à un autre blessé par trois balles, Thierry Meignen évoque les accusations du maire de Drancy, Jean-Christophe Lagarde:

«Ce maire d'une ville voisine s'est laissé à dire des choses qui sont fausses et qui ne poussent pas à l'apaisement».

L'élu LR explique avoir demandé aux autorités s'il était possible que cette mosquée soit un lieu radical «d'embrigadement» et assure avoir reçu un démenti catégorique. Il conclut en se portant «garant» de cette mosquée avec ses responsables «qu'il connaît très bien». Après avoir été applaudi par les fidèles, le maire s'est assis au premier rang avant que l'imam n'entame son prêche.

Pour défendre sa moquée, l'imam cite l'expert David Thomson

Pour ce vendredi, une proposition de prêche pour la prière avait été transmise à tous les responsables des mosquées en France par Anouar Kbibech, président du Conseil français pour le culte musulman. L'imam n'a pas lu ce texte, mais s'en est fortement inspiré:

«En ce vendredi 20 novembre, cela fait une semaine que nous avons connu la pire des tragédies», a débuté l'imam avant de rendre hommage à toutes les victimes:

«En ce jour, nous sommes rassemblés dans la fraternité, avec le pays dans son ensemble. (...) Aucun être humain, aucune religion, aucun courant pur et noble, ne peut cautionner de tels actes. Notre religion, l'islam, s'élève contre ces crimes, mais il faut encore le rappeler».

La salle qui compte des centaines de fidèles acquiesce puis écoute plusieurs versets du courant liés à l'actualité. Il les lit d'abord en arabe puis les traduit en français:

«Celui qui tue une âme innocente, c'est comme s'il tuait toute l'humanité. (...) Le musulman est bien dans sa religion tant qu'il ne participe pas à un meurtre, ni de près, ni de loin. Ni avec des paroles, ni avec des actes».

A la fin de ces lectures, l'imam aborde un peu plus franchement l'actualité en évoquant notamment l'idée selon laquelle les musulmans auraient le devoir de s'excuser. Il cite Michel Rocard pour évoquer la rapidité imposée par les médias et cette exigence de condamnation immédiate, mais concède que «les gens ont besoin d'entendre la condamnation des musulmans».

«La condamnation de ces actes est un devoir pour chacun d'entre-nous.(...) Mais nous ne sommes pas comptables de ce qu'ont fait ces terroristes et ces barbares. Nous appelons à ce que tous prennent leur responsabilité. On sait que l'émotion est mauvaise conseillère, il faut maintenant engager la réflexion. À nous de revenir à plus de solidarité».

A la fin de son prêche, l'imam parfaitement bilingue cite plusieurs experts pour balayer «ce rôle d'embrigadement des mosquées». Il dit aux fidèles d'aller écouter les travaux du journaliste et expert David Thomson qui a montré que «la radicalisation ne se fait pas dans les mosquées, mais dans des cercles privés et surtout sur internet».

«Un identitaire pourrait croire son discours et nous agresser»

Une fois la prière terminée, le président de la mosquée accompagné d'un jeune étudiant en communication et fidèle du lieu, a insisté pour démentir les accusations du maire de Drancy:

«Le terroriste était-il un fidèle de cette mosquée? Je réponds non. Je suis ici depuis 1998 et lorsque j'ai vu sa photo dans les médias sa tête ne me disait rien du tout»

Ce responsable dit avoir également rencontré les autorités préfectorales pour savoir pourquoi la mosquée était accusée de prêcher des discours radicaux ou «d'embrigader des jeunes». Comme pour le maire de la ville, la préfecture aurait démenti toutes ces accusations. Pour prouver que ce n'est «pas du tout un lieu de culte intégriste», il ajoute:

«Nos discours n'ont jamais varié depuis 1998. Nous étions surveillés avant, nous le serons encore et il n'y a jamais eu de problème. D'ailleurs, la plupart de nos imams sont envoyés par la mosquée de Paris, gérée par l'Etat. Vous croyez vraiment qu'ils peuvent tenir des prêches intégristes?»

Alors comment expliquer les accusation du patron de l'UDI? Interrogé par BuzzFeed, le maire du Blanc-Mesnil assure que cela s'explique par «de fausses informations»:

«Jean-Christophe Lagarde a d'abord dit que ses informations venaient de la DCRI, puis il a changé de version en disant que cela venait de la famille du terroriste. Tout ça est simplement faux et j'ai la confirmation des autorités. Je ne vois pas de malice chez lui, mais je n'accepte pas que l'on puisse salir ma ville et ses habitants».

Le responsable de la mosquée lance une autre explication:

«Nous ne sommes pas dupes, il y a des élections et le kamikaze habitait sa ville, Drancy. C'est un contre-feu pour qu'il n'ait pas à rendre des comptes, mais c'est très grave. Demain, un identitaire pourrait croire son discours et venir nous agresser».

Contactés, ni Jean-Christophe Lagarde, ni la préfecture de Bobigny n'ont donné suite à nos appels.

Précisions du préfet de Bobigny (25 nov / 13:00)

Contacté par BuzzFeed France ce mercredi, le préfet de Bobigny infirme les accusations du député Jean-Christophe Lagarde :

«J'ai reçu les trois imams après les attentats et nous sommes souvent en contact. Nous ne considérons pas cette mosquée Casanova du Blanc-Mesnil comme étant un lieu de culte radical. Elle ne nous pose pas de problème. Mais cela n'empêche toutefois pas cet endroit de pouvoir accueillir des gens radicaux. C'est une possibilité».

Selon une source judiciaire contactée par BuzzFeed, Samy Amimour, l'un des kamikazes présent au Bataclan, était en effet allé prier dans cette mosquée le vendredi 13 novembre avant les attentats. «Il y allait surtout parce que sa petit amie habitait à côté», nous précise-t-on. Le Président de la mosquée assure en effet qu'il n'était pas un habitué de ce lieu de culte.

David Perrotin est journaliste société chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris. Il écrit notamment sur les sujets liés aux discriminations.

Contact David Perrotin at david.perrotin@buzzfeed.com.

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