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Rebecca Hendin / BuzzFeed

Pourquoi le téton des femmes est autant érotisé

Les seins qui pointent sont assimilés au désir sexuel. Et la perception suggestive de cette érection physiologique du mamelon féminin a une longue histoire, qui tient au statut des femmes et à la fameuse opposition maman-putain.

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Plutôt que «Comment? Couvrez ce sein que je ne saurai voir», on devrait dire «Cachez donc ce téton que je ne saurai voir». Parce que les «coupables pensées» que la vue d’un sein suscite semblent se focaliser sur la pointe du mamelon. «On peut avoir de super grands décolletés et quasi tout montrer, sauf le téton», fait remarquer Philippe Liotard, sociologue spécialiste du corps et de la sexualité.

La preuve: dans les années 1980, pour éviter d’être accusée de conduite obscène sur scène, la chanteuse Wendy O. Williams du groupe punk américain Plasmatics s’est couvert les tétons de ruban adhésif noir. Et ce n’est pas parce qu’on est passé au XXIe siècle que cette pudibonderie a disparu. Souvenez-vous du «nipplegate». C’était en 2004 et toute l’Amérique s’était offusquée d’avoir aperçu le téton, qui plus est percé, de Janet Jackson. Autre exemple plus récent, de ce côté-ci de l’Atlantique: mi-mai, LCI relayait un diaporama de Lily-Rose Depp à Cannes avec les termes «Lily-Rose Depp n’a toujours pas retrouvé son soutien-gorge» (subtile allusion moralisatrice à son shooting topless pour le magazine Vogue). Décryptage sur Twitter: «On sent bien que le téton qui pointe a perturbé les journalistes.»

C’est vrai qu’un téton visible sous un vêtement, voire un sous-vêtement lorsque le soutien-gorge est sans coque ni rembourrage, génère souvent des cris d’orfraie et surtout des regards indésirables. Indésirables justement parce qu’ils associent seins en érection et désir sexuel. «Il y a des situations où je mets un bra [un soutien-gorge, NDLR] pour éviter la gêne… des autres», témoigne ainsi une jeune femme sur Twitter, qui va jusqu’à utiliser le néologisme de «tétophobie», quand une autre avoue admirer celles qui parviennent à ne pas rougir de leurs tétons qui pointent lorsqu’elles ne portent pas de soutif.

Zone érogène

Pas étonnant. «Le sein est un espace très érogène. Les pincements, les morsures, les baisers sur le téton sont un classique de l’érotisme», pointe Philippe Liotard. Résultat: un mamelon durci et apparent est de suite apparenté à un signal érotique (et donc perçu par certains comme agressif et choquant parce que sexuel et réservé à la sphère de l’intime –en somme, vulgaire dès qu’il en sort).

Vous savez, dans Friends aucune meuf ne met de soutif, alors qu'en France si on apercoit un téton qui pointe c'est la 3e Guerre Mondiale

Tandis que les tétons de ces messieurs ne reçoivent pas tout à fait la même attention: aucune vulgarité dans l’érection d’un téton masculin. Tout simplement parce que cette légère excroissance sur la poitrine de la gent masculine n’est pas perçue comme érotique, du moins d’un point de vue hétérocentré –au point que Maïa Mazaurette a écrit sur Le Monde le 23 juillet un article à l’ironie perspicace intitulé «Le téton masculin comme nouvel horizon érotique».

Mais pourquoi, alors que les tétons pointent aussi chez les femmes sous le banal effet du froid (la chair de poule, c’est sur les seins aussi) et également chez les hommes sous celui de l’excitation sexuelle puisque les mamelons sont une zone érogène quel que soit le sexe de l’individu, seuls les tétons féminins sont-ils systématiquement investis d’une connotation sexuelle? D’où vient cette fixation érotique permettant aux seuls hommes de se promener torse nu sans s’attirer des œillades critiques ou libidineuses? Les raisons tiennent à la fois à l’intime mais aussi au politique.

@GargouilleRouge Alors spoiler: un téton qui pointe et une teub en érection ça n'a RIEN à voir. Try again.

Sein rond et mystérieux

Si le téton de la femme est aussi présent dans l’imaginaire érotique, c’est d’abord parce qu’il est tout le temps caché. «Le décolleté suggère mais ne dévoile pas le téton, explicite Philippe Liotard. C’est un peu comme ce fantasme de voir la culotte sous les jupes des filles. On focalise le regard autour d’un désir de voir, qui va, a contrario, commander aux femmes de se cacher, en serrant les jambes quand elles s’asseyent ou en se protégeant avec un soutien-gorge, qui permet d’éviter toute visibilité de l’érection du téton.»

C’est aussi ce qu’écrit la psychanalyste Hélène Parat dans l’article «Sein perdu, sein retrouvé» (Revue française de psychosomatique, 2017):

«Depuis la nuit des temps, le sein est omniprésent. Omniprésent même quand il est caché, dérobé, car la prescription de la mise au secret ne fait que désigner plus fortement son extrême valeur.»

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En gros, «c’est un jeu de caché-montré, de théâtre, qui fait monter le désir du côté masculin. Plus on cache, plus on veut en voir davantage», avance Ludivine Beillard-Robert, doctorante qui mène une thèse sur le sujet intitulée «La robe: du voir au voile. Pour une psychopathologie du corps féminin habillé». «Comme au théâtre, il y a des rideaux.» Les rideaux, ici, c’est le soutien-gorge, le T-shirt, la robe, la chemise, bref, tout ce qui vient créer une limite entre la peau dont la nudité est acceptée et celle qui reste de la sphère de l’intime.

Sans compter qu'avoir caché le téton le rend d’autant plus désirable qu’il en est devenu mystérieux. Déjà, à la base, les seins, c’est quand même ce que les hommes cisgenres n’ont pas, sauf exception, ce qui les entoure dans leur ensemble, tétons compris, d’un halo de mystère. Ainsi revêtue, par un corset dans les temps pas si anciens ou aujourd’hui par un soutien-gorge à coque, la poitrine de la femme est non seulement dissimulée, elle est aussi modelée. Habillés, les seins deviennent ronds, sans aspérités. Comme ceux des poupées Barbie. Exit l’aréole et le mamelon. La moindre rugosité devient ainsi surinterprétée:

«C’est parce que les hommes sont pris dans cette énigme des femmes, qui
est une énigme, qu’ils vont tout interpréter, ajoute Ludivine Baillard-Robert.
De la même sorte qu’un homme qui se gratte l’entrejambe, c’est fréquent et considéré comme grossier, tandis qu’une femme qui porte la main à son entrejambe, c’est considéré comme un geste de masturbation, vu comme érotique.»

Nudité barbare

Reste alors à comprendre pourquoi les tétons et plus généralement les seins de la femme ont été cachés tandis que ceux de l’homme ont pu rester à découvert. D’autant que, apprend-on dans l’ouvrage Décolletés, de Françoise Cœur et Jacqueline Cros-Vilalte (Éd. de La Martinière, 2003), il n’en a pas toujours été ainsi.

Du temps de l’Égypte antique, «sur une période de plus de mille ans, porteuses d’offrandes ou princesses jouent en suspendant leur sarrau par une ou deux bretelles qui tracent des obliques sur leur peau: larges, elles masquent des seins menus, étroites, elles laissent voir sans manières leur rondeur ou leur pointe». De même que les statuettes crétoises de 1750 à 1400 avant J.-C. ont les seins nus (le reste du corps étant habillé): «L’effigie crétoise avance donc, redoutablement féminisée et laissant sans parure, dans une sobriété suspecte, cette seule plage de peau.»

Croquis réalisé par Jacqueline Cros-Vilalte d’après la chambre du sarcophage de Toutânkhamon (XVIIIe dynastie, au XIVe siècle avant J.-C.) et tiré de l’ouvrage Décolletés qu’elle a écrit avec Françoise Cœur

Le changement (occidental) de situation et de vestiaire intervient avec la Grèce et la Rome antique. Vite vite vite, un drapé pour venir cacher le sein et enfermer dans des vêtements cette naturelle protubérance! Ce qui n’est pas sans rapport avec la place que l’on accorde aux femmes dans cette société. «Le rôle de la femme est scellé: gardienne du foyer, elle officie en intendante sur le quotidien domestique sous le contrôle et sous la dépendance de son mari, de son fils aîné ou de son père.» Le sein et sa pointe ne sont plus une partie du corps quelconque: leur sortie ne doit avoir lieu que pour le bon plaisir de ces messieurs. Dans la statuaire mais aussi dans la vraie vie. «Du symposium, mâle libation, les femmes sont exclues, sauf au service de la virile assemblée, instrumentées pour le divertissement, bras nus, échancrure bâillant autour de la gorge.»

Le sein nu devient alors signe de civilisation barbare. «Rome, qui s’auto-investit d’une mission civilisatrice, se méfie des femmes barbares aux seins par trop libres et brinquebalants, disgrâce qui ne guette par les Romaines.» Un discours qui rappelle le regard plus tardif mais tout aussi sermonneur de l’Occident colonisateur porté sur les peuples autochtones, comme le signale Philippe Liotard:

«L’Occident a projeté sur ces peuples une dimension sexuelle qui n’existait pas forcément et que l’on retrouve dans les cartes postales "scènes et types", où des femmes étaient présentées seins nus sous des prétextes ethnographiques, puisqu’il s’agissait des peuples de l’Empire français, mais qui se vendaient pour la dimension érotique qu’on leur conférait.»

Pouvoir de séduction

Un transfert est fait. Plutôt que de reconnaître du pouvoir (politique) aux femmes, à l’instar des divinités crétoises ou des Égyptiennes antiques, on en assigne à leurs seins. Le pouvoir dont elles sont (plus ou moins selon les époques et les modes) autorisées à jouer étant donc celui de la séduction. «Exclue des jeux du pouvoir, fermement maîtrisé par son attentif compagnon, Madame s’essaye au plaisir d’une autre domination par les moyens qui sont les siens», lit-on dans Décolletés.

Rien de surprenant à ce que Molière fasse dire à Tartuffe «Par de pareils objets les âmes sont blessées» après la fameuse réplique du sein à couvrir. Ni à ce que Baudelaire loue la «gorge» de son amante Jeanne Duval avec cet alexandrin «Boucliers provoquants, armés de pointes roses!» dans le poème Le Beau Navire. Ni à ce que Françoise Cœur et Jacqueline Cros-Vilalte utilisent les termes «appas vénéneux», dans leur ouvrage Décolletés, pour décrire les seins de Madonna en 1990 rendus iconiques par la guêpière réalisée par Jean-Paul Gaultier pour la chanteuse. Les seins sont vus comme des armes et les tétons comme des fers de lance, prêts à décocher des flèches séductrices.

Peur de l’allaitement

Le «danger» des tétons n’est pas seulement apparu après qu’on leur a attribués un pouvoir charnel en les occultant derrière des drapés à l’époque gréco-romaine. Si les tétons et les seins ont été couverts, c’est parce que leur état naturel était également perçu comme dangereux. Dangereux parce qu’animal. Le téton, qui est à la cime du sein, a aussi été à sa racine quand, sur le torse d’une petite fille, il était la preuve de la virtualité de sa poitrine (c’est peut-être ce qui incite à cacher les seins inexistants des fillettes avec des maillots deux pièces). Et sa place pourra être modifiée lorsque le sein, avec l’âge, flétrira.

Surtout, ce qui gêne, c’est l’allaitement, pardi, ce moment où de ce mamelon peut jaillir du liquide. C’est bien ce que résume Daniel Pennac dans son roman Journal d’un corps:

«Je trouve incroyable qu’une aussi belle partie du corps féminin puisse être fonctionnelle. Que ces merveilles servent à gaver des nourrissons qui tirent dessus goulûment et bavent tout autour relève du sacrilège!»

Et c’est aussi ce que souligne dans son article «Sein perdu, sein retrouvé» Hélène Parat: «Le scandale freudien fut bien celui de révéler cette conjonction inconsciente entre femme et mère, et, à travers la découverte de la sexualité infantile, de mettre l’accent sur la mère comme premier objet sexuel de l’enfant.» Dans la préface de son ouvrage Sein de femme, sein de mère (PUF, 2011), elle détaille que «les seins érotiques ne sauraient être confondues avec les seins nourriciers, les "tétons charnus" avec les "tétons juteux"» et que «l’idéalisation de la mère et de son sein nourricier est une formation réactionnelle culturellement très prégnante, permettant de refouler tant le sexuel féminin de celle-ci que la permanence du sexuel infantile en chacun». Œdipe quand tu nous tiens…

Fonction politique

Il fallait donc faire oublier la possible tension sexuelle et surtout incestueuse de la succion du sein maternel. La cachette toute trouvée a consisté à renvoyer les femmes à un
rôle de mère au foyer –enfermées entre quatre murs et dans leurs vêtements. Sauf qu’en invisibilisant au max les tétons, on les a rendus désirables. Et c’est ce qui, au fond, fait d’eux l’emblème du difficile équilibre entre «la maman et la putain».

C’est bien pour cela que, lorsque la chanteuse punk Wendy O. Williams montrait ses seins sur scène, ce n’était pas faire preuve d’obscénité mais c’était une revendication politique, insiste Philippe Liotard:

«Ce qui est politique chez Wendy O. Williams, chez Valie Export dans sa performance Tap & Touch Cinema [dans laquelle elle encadre sa poitrine d’un écran et permet au public de la toucher, NDLR] comme chez Holly Van Voast aujourd’hui, c’est cette affirmation qu’ont les femmes que montrer leur sein ne se réduit pas à un acte érotique.»

Leurs actions permettent de rappeler, au même titre que le mouvement Free the Nipple («libérez le téton», qui lutte pour que les femmes puissent se promener seins nus en public et sur les réseaux sociaux), que le téton des femmes n’est pas que sexuel. Contrairement à ce qu’en pensent Facebook et Instagram, qui en censurent toute apparition, au point qu’une association luttant contre le cancer du sein a, pour déjouer la censure, filmé la poitrine d’un homme dans une vidéo de prévention.

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D’accord, après tous ces siècles de cachotteries vestimentaires et cet interdit œdipien profondément ancré dans nos inconscients, l’érotisme risque de se nicher encore longtemps sur les mamelons féminins –pas sûr que ça changerait grand-chose si les hommes cisgenres savaient qu’eux aussi peuvent allaiter tout comme un homme transgenre peut être enceint. Mais, au moins, vous saurez qu’au fond tous ces regards lascifs portés sur les tétons des femmes qui pointent traduisent une peur bleue et inconsciente, un peu la même que l’énervement instinctif provoqué par la révélatrice insulte «nique ta mère» (et sa réplique «on avait dit pas les mamans»).

Et, si jamais la discussion est possible, vous pouvez toujours tenter de conscientiser le porteur ou la porteuse (ben oui, les femmes sexistes, ça existe) dudit regard en lui rappelant qu’un même organe peut avoir différentes fonctions (qui parfois s’entremêlent). Pour rappel non exhaustif, le pénis permet d’uriner et d’avoir un rapport sexuel, pourtant une érection matinale n’est pas signe systématique de désir sous-jacent. Quant à la langue, elle sert à manger, parler, être tirée en signe narquois… ou embrasser goulûment.