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Nickelback est-il encore le groupe le plus détesté du web?

Le groupe canadien mené par Chad Kroeger a longtemps été la cible facile des internautes sur les réseaux sociaux.

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En mai 2015, la police de l'État de Queensland en Australie a tweeté un faux mandat d'arrêt envers le groupe de pop-rock Nickelback, en concert dans le pays à ce moment-là. «Urgent, avertissement de la police: Les hommes qui correspondent à cette description sont sur le point de commettre un crime musical à Boondall ce soir», dit le tweet.

Urgent police warning: Men matching this description expected to be committing musical crimes in Boondall tonight.

Les policiers s'adonnaient ainsi à un des sports préférés sur internet: se moquer de Nickelback, le groupe qui a fait danser des millions d'ados sur How you remind me. La bande menée par son leader Chad Kroeger est le groupe le plus détesté du web. Moqué à travers les mèmes, des GIFs et des vidéos parodiques, Nickelback est la cible régulière des sarcasmes, un groupe sujet au web-shaming (humiliation publique) devenu (presque) aussi incontournable dans l'histoire d'internet que les lolcats.

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Dans les médias spécialisés non plus, le groupe n’échappe pas à une certaine haine. En 2013, les lecteurs du magazine américain Rolling Stone ont nommé Nickelback, deuxième pire groupe des années 90. Un an avant, en 2012, toujours dans ce même Rolling Stone, c’est l’un des membres du groupe The Black Keys qui s'en est violemment pris à Nickelback, suggérant que le déclin du rock leur était attribué. «Le rock'n'roll est en train de mourir parce que les gens acceptent le fait que Nickelback soit le plus grand groupe du monde. Ils sont donc d’accord avec l’idée que le groupe le plus populaire du monde produise toujours de la merde», s’insurgeait le batteur Patrick Carney.

Nickelback est l’une des formations rock qui a vendu le plus de disques (50 millions) au cours de cette décennie. Le magazine musical de référence Billboard en fait même LE groupe rock de la décennie, selon un classement établi sur la place de leurs albums dans les charts de 1999 à 2009. Avec huit albums au compteur, le groupe poursuit encore aujourd’hui sa carrière en remplissant les grandes salles de la planète depuis plus de 10 ans. Il devait d’ailleurs être de passage au Zénith de Paris le 8 novembre dernier, mais sa tournée européenne a été annulée en raison de problèmes de santé de son chanteur.

«C'est une tendance qu'on observe souvent dans la culture populaire, lorsque des artistes ou des groupes deviennent très très connus et dominent la culture américaine dans une période de temps prolongée», explique à BuzzFeed Matt Donahue, professeur de pop-culture à l'Université Bowling Green State en Ohio. «Mais cela a un double effet. Ça permet un élargissement de la base des fans et une large popularité, mais on arrive aussi à une certaine saturation qui fait que les gens en ont marre d'entendre les mêmes artistes. Dans le cas de Nickelback, on leur reproche par exemple d'être trop pop-rock ou que leurs vidéos et leurs titres passent souvent à la télé ou à la radio et du coup le frontière entre amour et haine devient très mince», ajoute l'universitaire.

Accusés de recycler leurs mélodies

Les critiques évoquent souvent un manque d'originalité. La publication de la définition la plus populaire du mot «Nickelback» sur le site participatif Urban Dictionnary, qui date de 2004, dit par exemple: «Un examen attentif révèle un groupe qui n'a rien à offrir de façon créative. Ils ont été récemment accusés de recycler dans leurs deux grands tubes How You Remind Me et Someday, qui sonnent presque à l’identique lorsqu'ils sont joués simultanément. Nickelback devrait simplement tout abandonner».

Ce supposé manque de créativité a été pointé dans plusieurs vidéos postées sur Youtube dont la plus fameuse publiée en 2007: «Nickelback ne change pas»

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Certes, le groupe ne semble pas vouloir expérimenter de nouveaux sons et sortir de sa zone de confort mais la liste est longue dans le milieu du rock. Pourquoi, alors, Nickelback concentre-t-il une telle haine virtuelle? «Parce que nous ne sommes pas des hipsters» répondait le principal intéressé, Chad Kroeger en 2012. «Aucun de nous ne porte de lunettes rondes noires épaisses ni de jeans slims… On est seulement quatre mecs normaux qui jouent du rock'n'roll, ce qui n’est probablement pas assez prétentieux.»

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Une cible gentille et facile en résumé. Coral Anne l'avait très bien compris d'ailleurs lorsqu'elle a lancé le groupe Facebook «Est-ce que ce cornichon peut avoir plus de fans que Nickelback» en 2010. Supprimée aujourd’hui, elle a tout de même rassemblé plus de fans que la page officielle de Nickelback (1,4 millions).

De même sur Reddit. Le vaste forum de discussions regorge de moqueries au sujet du groupe. On trouve par exemple un fil de discussions datant de 2010, intitulé: «J’ai enfin trouvé un moyen de rendre l’écoute de Nickelback supportable». Du côté de Twitter, les choses ont débuté un peu plus tôt, à partir de 2009 dès la création du compte officiel du groupe. Un compte dont le groupe s’est d’ailleurs servi pour répondre, parfois, aux détracteurs et trolls.

@Sabzzi We're Immortals, sent here to torment you. Seems to be working. Cool. By the way, nice grammar fail. Next time, spell check first.

–«Fuck Nickelback je les hais putain. J'espère qu'ils meurent tous.»

–«Nous sommes immortels, envoyés ici pour vous tourmenter. Et ça à l'air de marcher. Cool. Au fait, joli fail grammatical. La prochaine fois, la vérification orthographique en premier.»

«Avant l'explosion d'internet, les jeunes discutaient des artistes, des groupes, de ce qui était populaire avec leur amis à l'école ou en dehors. Aujourd'hui, c'est facile d'écrire très simplement, de critiquer en quelques lignes sans vraiment qu'il n'y ait de profondeur dans les conversations. Dans le cas de Nickelback, c'est devenu trendy de ne pas aimer le groupe parce que certains ont émis des critiques en disant qu'ils n'étaient pas légitimes dans le monde du rock, ces critiques qui ont été reprises petit à petit sur les réseaux sociaux sont devenus répandues et à la mode», explique Matt Donahue.

Cette «haine» avait encore atteint une autre dimension avec une campagne de crowdfunding lancée en 2014 pour dissuader le groupe de jouer à Londres. «Nous essayons de faire en sorte que ces "rockeurs" canadiens de Nickelback ne viennent pas à Londres, en Angleterre pour donner un concert. Avec votre aide, nous pouvons faire en sorte que le groupe ne planifie aucune date ici (...) Imaginez, des milliers - peut-être des dizaines de milliers d'amateurs de musique - qui n’assisteraient pas à un concert exclusif de Nickelback à Londres. Ce serait glorieux. Légendaire.» Au total, 60 personnes ont donné de l'argent et 340 dollars ont été récoltés. Le créateur de la page Craig Mandall en espérait au moins 1000, autant dire qu'il y a eu davantage d'articles à ce sujet que d'internautes qui ont participé. «J'adore!», avait confié Chad Kroeger à l'époque. «J'espère que l'argent ira à des œuvres caritatives et pas dans la poche de ce mec. Toutes ces polémiques qui me concerne moi, ma vie privée, le groupe, peu importe- Je trouve que c'est hilarant.»

Une haine qui les résuscite

Face à ces attaques, le groupe a ainsi toujours tenté de positiver, sans trop les prendre au sérieux. «Toutes ces critiques, elles sont fatigantes (...) s’ils arrêtaient d’écrire tous ces trucs autour de nous, il n’y aurait pas de controverse et nous aurions probablement déjà disparu il y a des années. Ils ignorent qu’ils sont responsables de notre présence encore aujourd’hui», s’amusait Chad Kroeger selon The Huffington Post en décembre 2014.

Les moqueries anti-Nickelback sont-elles désormais d'un autre temps? Après tout, comme l'écrit The New Yorker, «demandez à un groupe d’ados de 14 ans si Nickelback est nul, et ils seront perdus», le groupe ayant perdu en popularité.

Grantland va plus loin en théorisant cette «haine» envers Nickelback est en fait une haine envers ce que le groupe représente. «L'accusation la plus accablante portée à l’encontre du groupe est que son succès dans les années 2000 coincide avec la marginalisation du rock dans la culture pop», poursuit le journaliste. En ce sens, il rejoint la diatribe de Patrick Carney qui attribuait la mort du rock à la popularité du groupe. Et ce serait de la faute des radios rock américaines propose Grantland. «Durant les années 2000, de plus en plus de radios rock américaines ont fait le choix de jouer des titres "stupides et mainstream" au lieu de chansons cools pour ne pas perdre leur audiences.» Résultat, le titre How you remind me était le titre des années 2000 le plus joué des radios américaines, avant même ceux de Beyoncé, Justin Timberlake ou Eminem.

Il est donc logique pour Grantland que la haine envers le groupe se soit transférée vers d'autres, représentant la même chose: «Ce Nickelback c’est aujourd’hui le Imagine Dragons et Mumford&Sons, dont l'impact sur le son rock des années 2010 a éclipsé celui de Nickelback et le son des années 2000.»

Même logique pour Matt Donahue, qui conclut:

«Nous vivons dans une "ère de gratification instantanée" qui fait qu'au 21e siècle les artistes populaires sont très rapidement remplacés par d'autres, et c'est peut-être ce qui explique que Nickelback n'est plus le groupe le plus détesté aujourd'hui parce que des artistes plus populaires qu'eux les ont remplacés dans les médias mainstream et tournent en boucle à leur place.»

Alors, Zaz est-elle la nouvelle Nickelback?

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Assma Maad est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Assma Maad at assma.maad@buzzfeed.com.

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