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Comment un article de «Marianne» sur une «baignade républicaine» en Algérie a semé le trouble sur internet

Des journalistes et internautes ont dénoncé une «fake news». Pour l'auteur de l'article de «Marianne» contacté par BuzzFeed News, «le but de cette polémique est de jeter le discrédit sur le mouvement de ces femmes algériennes».

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Le site Marianne a publié le 6 août un article annonçant la tenue d'une «baignade républicaine» sur la plage de Tichy, au nord de l'Algérie. Dans cet article, le journaliste Atmane Tazaghart explique que la ville de Tichy est «solidaire des associations féministes algériennes qui multiplient, depuis le début de l'été, les baignades contestataires contre les brimades, les violences et le diktat islamiste».
Cet article fait suite à de nombreux papiers publiés cet été dans la presse française, qui a baptisé ces mouvements de «révolte» ou «révolution du bikini» en Algérie, au grand dam des premières concernées.

L'article de Marianne a été énormément relayé sur Twitter et Facebook, notamment par des journalistes comme Thomas Legrand ou Caroline Fourest (qui a supprimé son post depuis). L'information a aussi été relayée par des politiques comme le député Eric Ciotti (Les Républicains, LR) ou le sénateur LR Alain Houpert.

Les médias n'ont pas tardé à reprendre l'information de cette «baignade républicaine». L'Obs mentionne cette baignade sur sa page Facebook en mettant en lien un autre article sur la «contre-attaque» des bikinis publié en juillet. Des médias comme L'Express (qui sort le chiffre de 3000 participantes sans que l'on ne sache d'où il vient) et 20 Minutes, citent Marianne. Marie-Claire et BFM-TV reprennent l'information, sans citer Marianne.

Des militantes ont découvert la «baignade» via Marianne

Mais l’article de Atmane Tazaghart est alors rapidement dénoncé comme étant une «fake news», une fausse information. Comme l'a repéré cet internaute sur Twitter, plusieurs éléments avancés dans l'article de Marianne ne collent pas. D'abord, des militantes qui ont déjà organisé ce type d'événements, à Annaba notamment, ignoraient l'existence d'une baignade organisée le 7 août. LCI, par exemple, a interrogé une militante de 48 ans, Samia, qui dit avoir appris dans Marianne l'existence d'une «grande baignade républicaine» et qui rappelle que «c'est pas un grand mouvement organisé, c'est une initiative locale».

DE son côté, l'AFP a interrogé Kamel Medjdoub, chef du bureau local du journal algérien El-Watan. Il affirme qu'«aucune "baignade républicaine" n'a eu lieu» le lundi 7 août. «C'était une journée ordinaire, avec son lot de maillots ordinaires de toutes sortes», ajoute-t-il. C’est aussi ce que confirme à BuzzFeed News Farès Saïdi, professeur de français à Tichy, pour qui cette polémique n’a aucun sens, car il y a toujours eu des femmes en bikini là-bas:

«Je ne comprends pas cette polémique. À Tichy, on a l’habitude de se baigner comme on l’a toujours fait. Avant, les jeunes jeunes filles se baignaient en bikini ou en monokini, et les moins jeunes comme les grands-mères étaient en djellaba et en foulard.»

Aujourd’hui, il y a celles qui continuent à se baigner en bikini ou monokini, et d’autres en burkini ou en voile, et tout se passe le plus normalement du monde sans que l’on n'assiste à des scandales ou à des prises de bec», explique l’homme de 47 ans. C'est surtout le site Observalgerie qui va attirer l'attention des internautes, avec son article qui explique que Marianne a été «piégé».

L'auteur de l'article, Khaled Belkouche, déclare avoir contacté les initiatrices de précédentes «baignades républicaines». Elles «nient avoir connaissance de cette action». À l'ère des réseaux sociaux, où ce genre d'initiative aurait été documenté par messages, photos et vidéos sur Twitter, Facebook ou Instagram, aucune photo fiable ne montre les résultats de cette mobilisation.

Marianne est aussi accusé d'avoir relayé un «canular» publié sur une page Facebook algérienne satirique. Un faux événement avait été créé pour inviter les Algériens à se baigner nus le 7 août. Cet appel avait tellement été relayé que l'auteur de ce canular s'est «excusé» devant les réactions des internautes.

Autre erreur relevée Observalgerie, un extrait de Marianne qui explique que la mobilisation des femmes est une «riposte» à un «projet de loi» de députés conservateurs algériens, déposé durant le dernier ramadan. Or, nous n'avons pas trouvé d'article évoquant ce projet de loi en 2017, sachant qu'il aurait sans doute donné lieu à de nombreux articles dans la presse algérienne et française.

Selon Khaled Belkouche, «Marianne cite une information sur un projet de loi de députés qui date de 2015». De nombreux articles datés de mars 2015 ont rapporté les conditions dans lesquelles une loi qui «criminalise les violences faites aux femmes» a été votée à l'Assemblée algérienne. Le Huffington Post Maghreb rapporte notamment le 3 mars 2015 la déclaration à l’Assemblée d’«un député islamiste» estimant que les femmes algériennes devaient faire preuve de «pudeur» pour éviter les violences et le harcèlement sexuel. Des propos tenus lors de l’examen d’un projet d’amendement du code pénal pour lutter contre la violence faite aux femmes.

«Les islamistes de l'Alliance de l'Algérie verte et quelques députés indépendants ont donné libre cours à leur hostilité aux femmes en attaquant violemment un projet d'amendement du code pénal», ajoute l'article.

Enfin, un dernier élément troublant est avancé par le journaliste de Marianne. Cette baignade devait avoir lieu pendant le Festival des couleurs. Or, celui-ci est organisé le 12 août prochain sur une autre plage, à l'ouest de Béjaia.

Juste une mise au point

Pour couper court à cette polémique naissante, Marianne a publié le 8 août une mise au point, «Non, Marianne n'a pas relayé de fake news», signée par Atmane Tazaghart.

L’auteur se défend d’avoir été piégé et affirme que cette baignade existait bel et bien. «À la mi-juillet, durant mon reportage pour Marianne en Kabylie, je me suis entretenu avec certaines d’entre elles. Et je ne suis pas le seul journaliste auquel elles se sont confiées», explique-t-il. Avant de restituer les propos d’un journaliste algérien qui lui a confié qu’elles ont renoncé à cet événements car «face à la surmédiatisation (...) les initiatrices de la baignade ont décidé d’y renoncer pour éviter les risques de provocations».

Marianne reconnaît cependant une «méprise» concernant le Festival des couleurs:

«En l'espèce, une méprise s'est bien glissée dans ce papier, reliant l'événement au Festival annuel des couleurs qui, en fait, ne se déroule pas cette année à Tichy (c'était l'an dernier).»

20 Minutes, qui avait repris l'information de Marianne a actualisé discrètement son article en le retitrant et en ajoutant un paragraphe sur l'article d'Observalgerie. L'Express a gardé son article, mais en a publié un autre qui remet en cause l'existence de cette baignade. BFM-TV maintient en revanche ses informations.

«Le but de cette polémique est de jeter le discrédit sur le mouvement de ces femmes»

Contacté par BuzzFeed News, Atmane Tazaghart n'en revient pas de cette polémique. Selon lui, «le but de cette polémique est de jeter le discrédit sur le mouvement de ces femmes algériennes, sur ce nouveau mouvement féministe qui agace les conservateurs».

Atmane Tazaghart explique que son article était originellement consacré à la «symbolique que Tichy représente», et que seul un encadré devait être consacré au mouvement des femmes sur les plages de la région. «J’ai appris l’existence de cette baignade via des correspondants avec lesquels je suis en contact. Si j’avais su que je n’écrirai pas qu’un encadré, mais un article plus détaillé, j’aurais peut-être davantage creusé l’information», admet le journaliste.

«Sur la date du festival, j'ai fait confiance à mes sources, je suis comme tous les journalistes, je dépends d'elles. Et puis je pensais que la baignade aurait logiquement eu lieu pendant ce festival, qui est très symbolique en matière de libertés.»

Il se défend cependant d’avoir repris le canular de la page Facebook. «Cette histoire de baignade nue le 7 août, j’ai su tout de suite que c’était un canular, contrairement à ce que certains médias ont avancé. Je savais que c’était une intox. Quant au nombre des 3000 femmes, je ne l’ai jamais avancé», affirme le journaliste.


Assma Maad est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Assma Maad at assma.maad@buzzfeed.com.

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