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David Bowie, tué par les illuminati?

Plongée chez les «conspis» et chez les incrédules d'internet qui ne veulent pas croire en la mort de l'artiste telle qu'elle a été annoncée.

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Bowie était un homme, une femme, un clown, un extraterrestre. Bowie était immortel, il était humain. Quelque soit le nom qu'il ait porté -Ziggy Stardust, Halloween Jack, Thin White Duke...- David Bowie s'est révélé comme un artiste multiple et singulier à la fois, changeant de peau tellement de fois au cours de sa carrière que certains n'arrivent toujours pas à croire qu'il est mort le 10 janvier 2016, Et ce, malgré cette publication officielle:

«10 janvier 2016. David Bowie est mort paisiblement aujourd'hui entouré de sa famille après s'être battu courageusement contre le cancer pendant 18 mois.» C'est avec ces quelques mots postés à 7h30 le lundi 11 janvier sur la page Facebook de David Bowie que le monde entier a appris le décès de l'artiste.

Sa disparition a été d'autant plus «choquante» qu'elle a eu lieu trois jours après la publication de ce qui est désormais son ultime album, Blackstar. Une coïncidence qui n'a pas échappé à certains internautes se demandant s'il n'aurait pas imaginé et mis en scène sa propre mort pour masquer une autre réalité. C'est ce qu'essaient de démontrer les partisans de la théorie du complot, des «conspis» qui ne peuvent se résoudre à accepter l'information du décès de David Bowie telle qu'elle a été officiellement annoncée.

«La rumeur autour de la mort de personnalités du spectacle est un phénomène maintenant assez ancien. Songez aux cas de Marilyn Monroe, Elvis Presley, Kurt Cobain, Coluche, Daniel Balavoine...», explique à BuzzFeed News Rudy Reichstadt, fondateur du site Conspiracy Watch. «C'est à peu près toujours le même schéma: ou bien on vous explique qu'il ou elle n'est pas mort; ou bien qu'il est mort mais a en réalité été assassiné et qu'une conspiration du silence travaille à chaque instant à tenir caché ce forfait. Même Paul McCartney fait l'objet depuis des décennies d'une théorie du complot selon laquelle il serait mort et aurait été remplacé par un sosie.»

Depuis trois semaines, on trouve ainsi sur internet, et sur YouTube en particulier, des vidéos qui, à coups de «preuves» soi-disant irréfutables, démontent point par point l'information de sa mort. Comme cette vidéo postée le 11 janvier qui dit que son décès est un canular et que cette fausse mort cacherait en vérité une volonté de s'échapper définitivement du regard du public.

La preuve avancée? Les photos postées sur le site People qui exposent des clichés de la dernière apparition publique de David Bowie le 7 décembre, soit un mois avant son décès, lors de l'avant-première à New York de la comédie musicale Lazarus qu'il a co-écrite.

Le narrateur, à la voix grave et flippante, dit: «Regardez la derrière photo publique de David Bowie. Vous allez me dire que cet homme luttait contre un cancer ces 18 derniers mois… C’est quoi le deal avec tous ses cheveux sur sa tête. Pas de chimiothérapie. Il a l’air parfaitement en santé pour moi. Je n’y crois pas une seconde, si les gens veulent le croire, tant mieux. Mais sa mort est complètement fausse.»

Chez ces adeptes de la théorie du complot, tout est analysé, tout est forcément connecté, rien n'est laissé au hasard, comme l'a défini le philosophe Pierre-André Taguieff, auteur de plusieurs ouvrages sur le complotisme dans une interview à Conspiracy Watch. «Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles ont valeur d’indices, révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des modèles explicatifs des événements. Les indices à leur tour sont transformés en preuves, ce qui permet aux "théoriciens" du complot de donner une allure rationnelle, voire "scientifique" à leurs récits explicatifs – faussement explicatifs. Ces récits mêlent ainsi l’irrationnel au rationnel.»

«Bowie se battait supposément en secret contre le cancer depuis 18 mois. 1+8=9 est le chiffre de satan»

On retrouve justement cette «allure rationnelle voire "scientifique"» chez cet incrédule qui est aussi persuadé que Bowie n'est pas mort mais qu'il souhaitait seulement s'échapper du grand public. Et d'après lui, tout est dans les chiffres. «Bowie se battait supposément en secret contre le cancer depuis 18 mois. 1+8=9 est le chiffre de satan (...) Regardons la date à laquelle a été publié son dernier album, Blackstar. Janvier est le premier mois de l'année, il a été publié le 8e jour. 1+8=9. En plus Blackstar représente Saturne qui est une représentation de Satan lui-même».

Cette vidéo, qui mélange pêle-mêle Lady Gaga, Star Wars, des passages de la Bible ou encore George Washington, établit un soit-disant lien entre le diable et l'artiste (et entre beaucoup d'autres personnalités du coup qu'il qualifie de «marionnettes de satan»), en enchaînant ces liens «troublants» pour nous embrouiller au maximum et nous mener au final pas très loin...

Puis il y a ceux qui vont encore plus loin et voient dans les clips de David Bowie une multitude de messages cachés. Une nouvelle théorie apparaît alors: celle qui affirme qu'il aurait été assassiné par les Illuminati parce qu'il aurait dévoilé... l'apocalypse imminente. Comme sur cette autre vidéo: «Ont-ils fait croire qu’il est mort d’un cancer, qui est la meilleure des couvertures? C’est parfait», s'interroge l'internaute. «Nous en-a-t-il trop dit dans ses derniers clips? Beaucoup disent que le nouvel album contient de nombreux signes sur une apocalypse qui arrive. Le nouvel album annonce une collision entre une planète géante cachée et la terre. Cette Blackstar est pleine de symbolisme. Aurait-il été tué par les illuminati parce qu’il en savait trop et qu’il essayait à travers ses clips de nous avertir? C’est bizarre qu’après avoir sorti son album, il meurt...ou il a été tué.»

Au-delà d'une véritable quête de la vérité pour ces «conspis», «il est pénible de voir un artiste en pleine création fauché par un cancer comme l’épicier du coin», pense Marc Dominicy, chercheur à l'Université Libre de Bruxelles, qui a notamment travaillé sur les sources cognitives de la théorie du complot. «On essaie donc de donner un sens à cette mort et de s’en consoler, en inventant un autre récit, dont l’invraisemblance est précisément le contrepoids à la triste banalité de notre vie à tous.» Et se baser sur les preuves que le chanteur aurait dissimulées dans ses vidéos est une technique très répandue.

Dans le clip de Blackstar, perturbant et complexe, qui empreinte largement une partie de son décor de l'imaginaire de George Méliès, on voit un David Bowie habité et bandé, comme prisonnier d'une force occulte qui aurait pris possession de son corps et son esprit. Kameran Failey, un Britannique qui dit avoir travaillé pour les Illuminati, est convaincu qu'il s'agit d'un message codé pour nous avertir d'une collision entre la Terre et la planète secrète Nibiru. Comme il a dévoilé le pot aux roses aux petits humains plongés dans l'ignorance que nous sommes, il aurait été assassiné.

Pourtant, de la bouche de David Bowie, toute tentative de décryptage du clip serait vaine. Dans une interview accordée à Noisey Vice, le réalisateur du clip de Blackstar, Johan Renck, rapportait ces propos du chanteur: «La chose la plus importante, je pense, est de ne pas se poser une seule seconde la question de la signification de ces images, ni de les analyser, parce qu'elles ne concernent que toi et moi. Les gens vont se ruer pour tenter de percer le spectre et y voir plus clair, et cette démarche n'aura aucun intérêt.» Jérôme Soligny, biographe de David Bowie, rejoint l'avis du réalisateur, expliquant à BuzzFeed:

«Lui seul savait ce qu'il mettait dans son art. Et que chacun y trouve son sens et son compte le satisfaisait amplement, même si David Bowie ne créait pas pour ou en fonction des autres. Le premier qu'il voulait surprendre, étonner voire provoquer et émanciper, c'était lui-même.»

Et il est d'autant plus important de prendre des pincettes que les «conspis de Bowie» sont une poignée à l'échelle de l'internet mondial. «On n'est pas, pour le moment et s'agissant de David Bowie, face à un phénomène de grande ampleur ni de très sérieux», selon Rudy Reichstdt. «Bowie a suscité le révisionnisme des bavards et un flot de conneries, depuis le début des années 70. C'est un mal avec lequel les amateurs de son œuvre qui l'appréciaient sans éprouver le besoin d en faire étalage publiquement, avaient appris à vivre», estime pour sa part Jérôme Soligny.

On est pas prêts de voir pour autant ces rumeurs s'arrêter. Car pour reprendre les mots de Johan Renck: «Ça fait partie de la nature humaine d'essayer de découvrir ces connexions parce qu'elles sont excitantes.»

Assma Maad est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Assma Maad at assma.maad@buzzfeed.com.

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