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«Au fond, à quoi bon? C'est foutu d'avance»: paroles d'abstentionnistes

Certains ont voté Hamon ou Mélenchon au premier tour. D'autres ne se reconnaissent tout simplement plus dans un système politique «corrompu et destructeur». Huit abstentionnistes nous racontent pourquoi ils resteront chez eux le 7 mai.

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Au lendemain du premier tour de la présidentielle, de nombreux politiques ont appelé à voter Macron pour faire barrage au FN. Pendant ce temps, le hashtag #SansMoiLe7Mai faisait son apparition sur Twitter. Le front républicain s’est alors heurté à une autre réalité: l’abstentionnisme. Pour mieux les comprendre, nous avons interrogé huit électeurs qui font le choix de ne pas aller voter.

Parmi ces électeurs qui refusent de choisir entre Macron et Le Pen, certains se sont déplacés dimanche dernier pour glisser un bulletin Mélenchon dans les urnes.«J'ai été convaincu comme beaucoup de jeunes par le programme de Mélenchon et notamment son projet de 6ème République avec la constituante», explique Thomas, étudiant 20 ans qui habite près de Brest.

«Et comme beaucoup, j'ai été très déçu du résultat. Mais choisir entre la peste et le choléra, entre une raciste xénophobe et un gars qui propose l'ubérisation de la société, non merci», tranche-t-il.

S'il dit vouloir continuer à «combattre les idées du FN qui étaient déjà au pouvoir en 2007 et qui se sont accentuées sous Hollande avec la déchéance de nationalité», Thomas ne peut se résoudre à voter pour Emmanuel Macron:

«Je ne veux pas contribuer à un plébiscite de cet homme que j'ai combattu au moment de la loi Travail et qui va nous faire souffrir pendant 5 ans.»

Nicolas:  «Voter Macron reviendrait à accepter qu'on continue à précariser les jeunes, les retraités et les sans-emploi »
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Nicolas partage la même déception que Thomas sur Mélenchon:

«Même si j'avais parfois du mal avec certaines de ses positions, il incarnait une vision optimiste de l'avenir, un avenir plus respectueux des pauvres, des minorités et de l'environnement», explique ce Lyonnais de 28 ans.

Hors de question de voter pour le candidat d'En Marche! qui représente «les intérêts économiques des entreprises, des lobbies, de ce qui fait que l'Union européenne va mal». Il ajoute:

«Voter pour lui reviendrait à accepter qu'on continue à détruire l'environnement, à précariser les jeunes, les retraités et les sans-emploi au bénéfice des plus riches». Hors de question non plus de voter Le Pen, «cette héritière des néo-nazis».

Il n'y a que le leader des «Insoumis» qui trouve grâce aux yeux de Manon. Cette vendeuse à Bordeaux âgée de 24 ans a activement milité pour Mélenchon en collant des affiches, en allant parler aux étudiants de son programme, ou en participant à des cafés-débats. Elle vit la non-accession de Mélenchon au second tour avec amertume, mais son abstention n'est pas une vengeance: elle savait «depuis des mois» qu'en cas de défaite elle s'abstiendrait.

«Ça ne sert à rien de se déplacer car l'abstention peut-être un signal fort. Si Macron est élu avec un taux très élevé d'abstentionnistes il ne sera pas légitime et ça va nous permettre d'être encore plus mobilisés quand on luttera contre sa politique», avance Manon.

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D. travaille en milieu associatif depuis plusieurs années. Lui aussi a voté au premier tour mais il ne se déplacera pas au prochain.«Il est hors de question que je continue de cautionner un système électoral et médiatique capable de créer de toutes pièces un candidat comme Macron, tout en donnant une tribune perpétuelle depuis des années au Front national», explique le jeune homme de 25 ans.

«J'ai le cœur brisé en voyant notre système politique, mais je n'ai pas attendu le 23 avril pour être conscient de ça. Ce qui se passe est une catastrophe, ce 7 mai se fera sans moi car je serai trop occupé à réfléchir et à agir sur la suite.»

Comme Manon, Thomas et Nicolas, D. rejette la culpabilisation envers les abstentionnistes, et notamment l'argument du front républicain.

«Je n'accepte pas qu'on utilise le Front national comme menace à chaque élection la critique anti-FN a perdu de toute substance vu que depuis longtemps on a critiqué que Le Pen et pas ses idées».

Manon, elle, se fout de ce que les critiques pensent des abstentionnistes: «C'est pas moi qui nous a mis dans cette situation.» Pour Thomas, «ce n'est pas en nous culpabilisant et en nous injuriant que cela va nous pousser à voter Macron. Au contraire ça ne fait que nous énerver encore plus».

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Sarah a voté Benoît Hamon au premier tour, «un candidat qui représentait pleinement mes valeurs et principes». Cette étudiante en médecine à Lille ne se déplacera pas le 7 mai.

«Choisir entre l'extrême droite et le libéralisme extrême, très peu pour moi. Je n'ai pas envie de voter pour un candidat avec qui je ne partage rien. La majorité des Français ira à reculons dans les isoloirs, je préfère m'épargner cette étape», explique la jeune femme.

L'autre raison c'est que le vote blanc n'est pas pris en compte. Elle se dit qu'elle aurait pu voter blanc sinon, pour qu'on puisse reconnaître qu'elle est «paumée entre Macron et Le Pen». Et puis elle se reprend: «Et puis au fond, à quoi bon? C'est foutu d'avance, dans les deux cas les 5 prochaines années seront tumultueuses de toute manière...»

Comme Sarah, Romane aurait aimé voter blanc car «elle a toujours combattu l'abstentionnisme». Cette jeune femme de 23 ans est «dégoûtée» aujourd'hui que le vote blanc ne soit pas pris en compte.

«C'est pourquoi le 7 mai 2017, aussi contradictoire que ça puisse paraître, je n'irai pas voter». Elle dit être «consciente de l'immense menace que représente le FN», mais ne peut se résoudre à donner son vote à Macron «qui rend les riches toujours plus riches, les puissants toujours plus puissants et les privilégiés toujours plus privilégiés».

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Si ces jeunes électeurs ont décidé d'opter pour l'abstention pour la première fois, d'autres n'en sont pas à leur premier non-vote.

François-Xavier s'abstenait déjà en 2007, lors de la présidentielle qui a conduit Nicolas Sarkozy à l'Élysée. Idem en 2012. Anti-capitaliste, cet ouvrier de 28 ans qualifie le système électoral de «système corrompu et destructeur, un esclavage moderne bien dissimulé». Pour lutter contre, il a décidé de rejoindre plusieurs groupes d'abstentionnistes pour «diffuser des messages et essayer de fédérer».

François-Xavier est radical, il veut une révolution. Mais pas celle de Poutou «car en passant par l'élection présidentielle il s'est mis dans le système». Lui, veut «un système «où chacun pourrait participer à la Constitution, avec plein de référendums et des représentants révocables à chaque instant. Mais surtout pas, et plus jamais, de président.»

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Vincent: « Même Mélenchon cautionne un système électoral qui est instrumentalisé pour être anti-démocratique».

Vincent Blangy fait aussi partie d'un bureau d'abstention à Paris. Un endroit où les abstentionnistes peuvent s'exprimer, «être force de propositions pour insuffler du changement». Contrairement à François-Xavier, Vincent a failli voter au premier tour. «J’ai été tenté par les Insoumis jusqu’au dernier moment, mais j’ai décidé de m’abstenir pour être cohérent avec le collectif», explique le technicien en imagerie médicale. Et puis:

«Au final, Mélenchon cautionne un système électoral qui est instrumentalisé pour être anti-démocratique. En interne tout est construit de manière classique avec à la tête un leader à suivre, alors ça devient sectaire à un moment donné», explique-t-il.

Il ne votera ni Macron, ni Le Pen car il ne peut pas «se résoudre à cautionner une politique sociétale raciste qui va diviser la France, ou une politique économique libérale qui va aussi diviser le pays.» Selon lui, l’abstentionnisme «est encore très mal connoté, c'est vu comme une posture laxiste, comme une sorte de fainéantise civique alors que beaucoup sont politisés comme moi, et ne votent pas pour faire bouger les choses». Favorable à un régime parlementaire, il dit «avoir foi dans les institutions mais pas dans les hommes» et veut que l'on «sorte de cette démocratie qui est en réalité une monarchie».

Assma Maad est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Assma Maad at assma.maad@buzzfeed.com.

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