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Affaire Mennel : les 6 étapes qui ont mené à l’abandon de la candidate de «The Voice»

Depuis des statuts polémiques exhumés par la fachosphère, relayés par le Printemps républicain et le Front national, jusqu'aux propos délirants de certains chroniqueurs de «TPMP»... On retrace l'emballement qui a précipité le départ de la chanteuse.

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«Je n’ai jamais songé à blesser qui que ce soit et la seule perspective que mes propos soient source de peine me heurte. J’ai donc pris aujourd’hui la décision de quitter cette aventure». Mennel Ibtissem a annoncé vendredi qu'elle quitte l'émission musicale «The Voice», mettant fin à une semaine de polémique après l'exhumation de propos controversés. Voici comment, en 6 étapes, on est arrivé là.

Tout débute le 3 février. L'émission «The Voice» est diffusée sur TF1. La nouvelle saison du télé-crochet a débuté une semaine auparavant, et les candidats sont de nouveau auditionnés «à l'aveugle». C'est-à-dire que les membres du jury se trouvent de dos face à l'artiste. Ce concept qui fait la marque de «The Voice» permet aux jurés de ne pas se faire influencer par le physique ou l'attitude d'un-e candidat-e.

Il est un peu plus de 22h30 quand entre sur scène une jeune candidate qui reprend le titre Hallelujah de Leonard Cohen, dont elle interprète une partie en arabe. Cette jeune femme âgée de 22 ans s'appelle Mennel Ibtissem. Originaire de Besançon (Franche-Comté), elle est étudiante en master pour devenir professeure d’anglais. Sa prestation est un triomphe, Zazie se retourne en premier puis c'est au tour de Mika, de Florent Pagny et de Pascal Obispo de faire de même. Ils qualifient ainsi unanimement la candidate pour la suite de la compétition.

Comme toujours, l'émission est largement débattue sur les réseaux sociaux et Twitter en particulier. Sa prestation a ainsi ému de nombreux internautes. Mais très vite, on voit apparaître d'autres tweets qui pointent du doigt le turban/voile que porte Mennel Ibtissem. «Tout le monde n'aime pas le voile symbole de la soumission de la femme», dit un twitto. «The Voice sur TF1, la première candidate voilée ? Le progrès ? L'avenir ???», s'interroge un autre. «Dommage que le voile gâche», écrit encore cet internaute.

«Suivez bien ce visage d'ange, il va faire sombrer la France dans un débat stérile qui va déraper sur l'islamophobie», «Mennel est un pur bijoux, ses yeux, son charisme, sa voix, tout est beau chez elle. La polémique ne va pas tarder car elle porte le voile et elle a chanté en arabe», préviennent en revanche ces internautes.

En l'espace de quelques heures, tout bascule. Le dimanche 4 février, dans l'après-midi, plusieurs internautes fouillent dans les comptes Facebook, Twitter, Instagram ou YouTube de la chanteuse pour exhumer des propos tenus dans le passé. Des captures d'écrans que va exploiter allègrement la fachosphère, et notamment Damien Rieu, membre de l'équipe du site extrême droite Fdesouche et qui travaille à la communication de la mairie Front national (FN) de Beaucaire (Gard). Les images qui circulent sont majoritairement des statuts Facebook.

On découvre que Mennel Ibtissem a tenu des propos complotistes après l'attentat de Nice, le 14 juillet 2016. «C'est devenu une routine, un attentat par semaine. Et toujours pour rester fidèle, le "terroriste" prend avec lui ses papiers d'identité. C'est vrai que quand on prépare un sale coup, on oublie surtout pas de prendre ses papiers», écrivait-elle, alors âgée de 20 ans. Elle s'en est aussi prise au gouvernement qu'elle qualifie de «vrais terroristes».

On constate qu'elle a aussi partagé à cette époque un statut Facebook de l'ONG Baraka City, ainsi qu'un statut sur le prédicateur Tariq Ramadan. Des photos d'elles trouvées sur sa page Instagram la montre au côté des militantes de l'association féministe et antiraciste Lallab, qui avait été au cœur d'une polémique déjà alimentée en août dernier par la fachosphère et le Printemps républicain.

Ces propos et captures d'écran sont rapidement relayés sur Twitter, avant d'être repris sur des sites web proches de la mouvance d'extrême-droite, dont Fdesouche.

De nouveaux acteurs entrent en scène à ce moment-là. C'est le cas du Front national qui, à travers les très nombreux tweets de Philippe Vardon, vice-président du groupe FN au conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, dénonce les propos de la jeune femme, publie un communiqué sur l'affaire, sollicite les élus niçois pour l'aider dans sa démarche, puis écrit à TF1 pour «demander l'exclusion de Mennel».

Le conseiller spécial de Marine Le Pen, Jean Messiha, qualifie la candidate «d'islamiste» sur Twitter : «Le ban et l’arrière-ban des journalistes et de la société des journalistes s’étaient mobilisés pour priver de micro Zemmour, Polony et votre humble serviteur en raison de notre mal-pensance... Mais silence assourdissant sur la présence d’une islamiste à #TheVoice !» Le député FN Louis Aliot retweete un compte d'extrême droite qui explique, photos de la chanteuse à l'appui, qu'«alors que les Iraniennes se libèrent du voile de l’oppression, ce dernier est de plus en plus imposé en France afin de le normaliser, bien que contradictoire avec nos valeurs. Et leurs porte-étendards sont généralement liés au milieu islamiste...»

Plusieurs militants et sympathisants du Printemps républicain, mouvement né en 2016 et animé par des personnalités classées à gauche, se sont aussi emparés de «l'affaire Mennel». Connus sur Twitter pour cibler les opposants à leur conception stricte de la laïcité, ils ont été au cœur de cette machine médiatique, en accentuant une pression continue toute cette semaine pour tenter de faire exclure la candidate de l'émission de TF1.

Aux premiers rangs, on retrouve l'essayiste Laurent Bouvet et Jérôme-Olivier Delb, deux membres fondateurs du Printemps républicain, ou encore Nassim Saddiki, le secrétaire général actuel. Ils ont pu compter sur l'appui de militants ou sympathisants très actifs sur Twitter à l'instar de @cel_ina, @sandrella ou @sabrinaaldj.

On citera également l'ancienne membre du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), Françoise Laborde, proche du Printemps républicain, qui ne cache pas sa détestation sur Twitter de l'association Lallab. Elle a écrit ce tweet le lundi 5 février, en mentionnant les dirigeants de la chaîne TF1 pour les pousser à réagir.

On attend une réaction de @TheVoice_TF1 , @AprikianAra et @nikosaliagas après les révélations sur le profil de cett… https://t.co/LoGiYLPQk8

Tout cette semaine, les médias ont évoqué cette polémique et exposé quelques contrevérités ou propos plus ou moins controversés. Les animateurs de «Touche pas à mon poste» («TPMP») sur C8 se sont affrontés sur la question. La journaliste de RTL et chroniqueuse Isabelle Morini-Bosc a par exemple regretté que la candidate ait choisi de chanter une partie de la chanson en arabe «par les temps qui courent». Et a refusé de s’excuser le lendemain.

Hier soir, #TPMP a évoqué la polémique entourant #Mennel la candidate voilée de "The Voice" Isabelle Morini-Bosc a… https://t.co/PLQ0PPq3er

L'animateur Benjamin Castaldi, lui, a affirmé lundi que Mennel Ibtissem était coupable d’apologie du terrorisme :

«D’abord, c’est quand même condamné par la loi, faut savoir que l’incitation, la propagande terroriste, c’est 7 ans de prison quand c’est fait sur le Net, 100 000 euros d’amende. Quelque soit ce qu’elle ait dit avant ou après, les messages qu’on a pu lire, ce n’est pas acceptable et TF1 ne peut pas absolument prendre le risque [de la garder], parce que ce serait un scandale épouvantable.»

L’animateur fait référence à ces messages publiés par la candidate : «Les vrais terroristes c’est notre gouvernement» et «c’est bon, c’est devenu une routine, un attentat par semaine !! et toujours pour rester fidèle, le "terroriste" prend avec lui ses PAPIERS d’identité. C’est vrai que quand on prépare un sale coup on oublie SURTOUT PAS de prendre ses papiers!!»

Problème : si ces posts sont effectivement complotistes, ils ne semblent pas faire l’apologie ou la provocation du terrorisme. La loi précise en effet :

«L'apologie du terrorisme consiste à présenter ou commenter favorablement des actes terroristes déjà commis. Par exemple, si une personne approuve un attentat (...) La provocation au terrorisme est une incitation directe à commettre des actes terroristes matériellement déterminés. Par exemple, viser tel lieu ou telle personnalité.»

Ce vendredi, c'est sur le plateau de «L'Heure des pros» sur CNews, que les débats sur ce sujet ont été explosifs. Les propos de l'éditorialiste du Figaro et de RTL, Ivan Rioufol, ont particulièrement suscité la polémique. «Elle porte le voile, elle est proche de [Tariq] Ramadan (...) vous ne voulez pas voir qu'elle est islamiste. Un voile aujourd'hui, quand c'est porté en plus à la télévision, c'est un signe politique, ce n'est pas un signe religieux, c'est une manière de faire comprendre qu'elle ne veut pas vivre avec nous», a lancé le journaliste, avant de lâcher à plusieurs reprises :

«L'islam est une idéologie totalitaire.»

"L'islam est une idéologie totalitaire" #Rioufol #Mennel

D’après nos informations, le CSA a reçu de nombreux signalements liés à cette polémique. L’émission «The Voice», après la prestation de Mennel, a donné lieu à une trentaine de plaintes. Il y a eu une vingtaine de signalements après les propos tenus ce vendredi par Ivan Rioufol. Enfin, la sortie d’Isabelle Morini-Bosc dans «TPMP» a suscité une centaine de signalements. Le CSA précise donc à BuzzFeed News avoir ouvert trois enquêtes.

Mennel Ibtissem va alors tout faire pour désamorcer la polémique et tenter de conserver sa place dans l’émission. La candidate réagit pour la première fois le lundi 5 février sur sa page Facebook. Elle ne s'excuse pas mais tente de se justifier :

«Depuis hier, je lis beaucoup de choses qui sont sorties de leur contexte.
On me prête des intentions qui ne sont pas les miennes et qui ne reflètent aucunement ma pensée.

Je suis née à Besançon, j’aime la France, j’aime mon pays. Je condamne bien évidement avec la plus grande fermeté le terrorisme. C’était la raison de ma colère. Comment imaginer défendre l’indéfendable !

Je prône un message d'amour, de paix et de tolérance, la preuve en est mon choix de chanter "Hallelujah" de Leonard Cohen. Cette chanson illustre parfaitement le message que je souhaite faire passer en tant qu’artiste.»

Au lendemain de cette première réaction qui n'a guère convaincu ses critiques, une association de victimes de l’attentat de Nice du 14 juillet 2016, Promenade des anges – 14 juillet 2016, publie un communiqué sur Facebook en réaction aux propos tenus par Mennel Ibtissem : «Les victimes de l’attentat de Nice du 14 juillet sont choqués par les propos tenus par la candidate au lendemain de l’attentat terroriste», lit-on dans le communiqué, avant d'appeler «à la responsabilité de la chaine TF1 afin de donner une suite exemplaire à ses propos».

La prise de position de cette association sera largement relayée dans les médias et accentuera la pression sur la candidate et sur TF1 qui n'a, à ce moment-là, pas encore réagi. C'est chose faite le mardi 6 février en début de soirée dans les colonnes de Télé Loisirs. «Nous avons découvert les messages dimanche, comme le grand public. Nous avons alors voulu étudier la situation intelligemment et ne pas prendre de décisions précipitées sans avoir tous les éléments.», avance la chaîne, sans en dire davantage.

Mercredi 7 février, la chanteuse s'exprime de nouveau. D'abord, elle prend de nouveau la plume sur Facebook et s'excuse publiquement :

«Ces messages étaient l’expression d’une peur que je partageais seulement, à cette époque, avec mes amis sur ce réseau. Je regrette profondément ces messages. Le soir des attentats de Nice, j’avais de la famille sur la promenade des Anglais et j’étais choquée, bouleversée, et ne comprenais pas pourquoi cet attentat n’avait pas pu être empêché par les autorités.

Deux ans après, j’ai mûri et je mesure le manque de réflexion de ces messages. Je comprends que ces messages choquent et je m’en excuse.»

Plus tard dans la journée, elle se justifie sur RTL. Mennel Ibtissem se défend «d'avoir voulu faire l'apologie du terrorisme». Elle dit encore espérer garder sa place dans le télé-crochet : «C'est vrai que si la chaîne décide de m'évincer du jeu, je serai déçue parce que je n'aurai pas eu l'occasion de montrer qui je suis vraiment.»

L'affaire se dénoue le vendredi 9 février. Mennel Ibtissem annonce dans une vidéo sur Facebook qu’elle quitte «The Voice».

«Je vis très difficilement les tensions survenues les derniers jours (...) Je n'ai jamais songé à blesser qui que ce soit. J'ai donc pris aujourd'hui la décision de quitter cette aventure. N'ayez aucune crainte, cette décision n'est pas un frein à mon épanouissement artistique, mais au contraire la condition de son accomplissement, assure-t-elle. Un grand merci à tous ceux qui me soutiennent dans ces moments difficiles. Merci à ceux qui pardonnent les maladresses.»

Son départ est confirmé quelques heures plus tard par ITV Studios France, la société de production de l'émission de TF1. Dans un communiqué, on lit que TF1 a salué une «décision responsable».

Départ de Mennel, TF1 salue « une décision responsable » #TheVoice

Sur Twitter, les critiques de la chanteuse crient à la «victoire» et se félicitent de cette mobilisation. D'autres s'inquiètent de l'avenir et essaie de tirer les conclusions. Le site du Bondy Blog évoque une «polémique symptomatique des obsessions identitaires de notre pays» qui s'inscrit dans la lignée de la mise à l'écart de Rokhaya Diallo du Conseil national du numérique (là encore portée par la fachosphère et le Printemps républicain) ou de l'annulation du concert de Black M à Verdun (cette fois portée par la fachosphère et le FN).

Des voix d’univers divers se sont tout de même élevées pour défendre la candidate. Les journalistes et éditorialistes Claude Askolovitch ou Eugénie Bastié ont posté un tweet pour dénoncer cette éviction. L’humoriste Kheiron, lui, a adressé un texte de soutien personnel à Mennel Ibtisse, où il rappelle la récente étude sur la prévalence des théories complotistes chez les jeunes Français et écrit : «Ces personnes qui t'accusent de tous les maux se sont-elles demandées un seul instant si Pierre, Paul ou Jacques pouvaient y croire également ? Non.»

Chère #Mennel, ⬇️⬇️⬇️

MISE À JOUR

Le Printemps républicain (PR) a publié un communiqué le 10 février, au lendemain de notre article, pour nier toute implication dans l’affaire Mennel. «Tordons le cou au dernier canard lancé au sujet du PR : nous n’avons pas obtenu le départ forcé de Mennel, la jeune candidate de “The Voice”, pour la simple et bonne raison que nous ne l’avons ni demandé, ni souhaité», affirme le Printemps républicain. Le cofondateur du mouvement, Laurent Bouvet, a aussi tweeté qu’il avait été «mis en cause alors que je n’ai strictement rien à faire ni à voir dans cette “affaire Mennel”.»

Dans le communiqué, les membres du mouvement se disent «profondément hostiles à la censure, et le départ forcé de Mennel n’est une bonne nouvelle pour personne, sinon pour les identitaires de tous bords». Le PR écrit ensuite «ceux qui la censurent, comme ceux qui la défendent, s’entendent pour faire d’elle un stéréotype et une effigie, et lui refusent d’être un individu, une personne singulière, consciente et responsable de ses choix».

Nous publions ci-dessous davantage de captures d’écran qui montrent, comme nous l’avons expliqué dans notre article, que «plusieurs militants et sympathisants du PR» ont bien participé à l'emballement médiatique qui a abouti au départ de la chanteuse de «The Voice», dont son secrétaire général et deux de ses membres fondateurs.


Assma Maad est journaliste chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris.

Contact Assma Maad at assma.maad@buzzfeed.com.

David Perrotin est journaliste société chez BuzzFeed News France et travaille depuis Paris. Il écrit notamment sur les sujets liés aux discriminations.

Contact David Perrotin at david.perrotin@buzzfeed.com.

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